Note de lecture


Et la vertu sauvera le monde …
Frédéric Lordon (2003)

Une fois de plus, Frédéric Lordon revient instaurer le procès du capitalisme patrimonial. Chez Econoclaste, nous cultivons une forme de loyauté à l’égard de cet auteur qui nous avait réjouis avec ses « quadratures de la politique économique », ouvrage remarquable publié en 1997, solide, original et témoignant d’un sens critique assez jubilatoire. Depuis, il semble cultiver un engagement politique qui peut laisser ses fans sceptiques, comme dans son « fonds de pension, piège à cons« .
Son dernier ouvrage, sous-titré « Après la débâcle financière, le salut par l’éthique », développe la thèse principale selon laquelle krach boursier et scandales financiers ne sont pas le fruit d’une dérive morale du capitalisme, mais la conséquence logique d’une configuration historique particulière (une régulation), souvent appelée « capitalisme patrimonial » et qui a succédé au régime dit « fordiste ». Le livre est donc situé d’emblée dans une méthodologie régulationniste, désormais bien connue, au moins des lecteurs français. Comment résumer la nature du capitalisme patrimonial ? En disant que les marchés financiers y occupent une place privilégiée en tant que point de repère de l’activité économique. Les entreprises y sont ainsi « définies » par leur cours boursier et sont (d’une certaine façon) tributaires des marchés financiers pour assurer leur financement. Les travailleurs quant à eux sont invités à sortir de leur unique statut de salarié pour faire preuve d’une schisophrénie délibérée dans laquelle le capitaliste qui sommeille en eux viendra dicter au prolétaire d’arrondir ses fins de mois (et sa fin de vie) par la rémunération d’une épargne gérée par les acteurs de la finance et son propre employeur (qui trouve au passage l’occasion de faire assumer un risque nouveau à ses employés). Dans le capitalisme patrimonial, l’Etat est également prié de laisser la place aux acteurs du marché et de se contenter de créer un environnement propice à l’expression de la créativité d’innovateurs soutenus par des investisseurs prêts à investir dans les idées. Nouvelle économie, capitalisme patrimonial, mondialisation capitaliste, c’est bien de cela dont il s’agit.
Pourquoi cette nouvelle configuration du capitalisme serait-elle bonne ? En particulier, pourquoi le rôle prépondérant des marchés serait-il bénéfique ? Parce qu’un système financier développé est un gage de dynamisme économique, en ce qu’il permet une meilleure orientation de l’épargne vers les investissements les plus efficaces, dans un monde où la technologie améliore les conditions d’accès à l’information. Parce qu’en brisant les rigidités sécrétées par le systèmes bureaucratiques (en un mot, l’Etat tout-puissant et archaïque), il permet de tirer parti au mieux des ressources. Voici résumé en quelques lignes un credo largement répandu sous diverses formes, plus ou moins grossières.
C’est à cette interprétation des mutations du capitalisme que Lordon s’attaque. Loin d’être la victime impuissante de la mondialisation, les Etats l’ont promue. Pourquoi ? Pour discipliner le salariat, trop puissant à l’ère fordiste, et pouvoir feindre ensuite l’impuissance du politique face aux misères infligées, contre son gré, au bas peuple. Doit-on en conclure que les Etats servent les intérêts de la communauté industrielle et surtout financière (le grand capital comme il est de coutume de la nommer) ? A la lecture du premier chapitre, oui, c’est de cela dont il est explicitement question. L’hypothèse est politique et examinable (comme beaucoup d’hypothèses du même genre). Problème : elle est plus postulée qu’évaluée. Les marchés assurent-ils un financement plus important des entreprises ? Non. Sur ce point, les choses sont claires. Tous les chiffres montrent que la part du financement par actions des entreprises n’a guère évolué depuis 20 ans, le crédit bancaire reste largement dominant. Certaines pratiques (telles que le rachat d’actions propres) allant carrément dans le sens inverse de la logique évoquée. Les marchés financiers ont un nouveau rôle, certes, mais, dans une version soft (que l’on retrouve chez Aglietta). Il consiste plus à fixer des prix (taux d’intérêt, cours des titres) qui serviront de référence aux choix économiques des agents. Lordon va pour sa part encore plus loin dans l’interprétation de cette prédominance des marchés. Ils ne sont là que pour permettre l’accumulation capitaliste et la concentration des entreprises. Ainsi, l’entreprise dont le cours boursier est élevé se voit offrir diverses opportunités de croissance : elle peut utiliser ses propres titres comme monnaie d’échange dans une opération de fusion, elle peut faire valoir cette valeur dans l’acquisition d’autres firmes par emprunt. Si ces autres firmes sont par ailleurs bien cotées, alors leur rachat sera d’autant plus justifié. Bref, les marchés financiers ne sont destinés qu’à une chose : créer la liquidité nécessaire à une croissance accélérée, répondant aux intérêts de groupes spécifiques (investisseurs institutionnels et professionnels de la finance) et d’individus ponctuels (des dirigeants empreints de mégalomanie, ou simplement en quête de pouvoir, pour ne pas les citer). Il existe ici un paradoxe pour l’auteur. Pourquoi ces entreprises entrent-elles dans la danse ? A priori, se jeter dans les bras de la finance déréglementée, c’est bien donner le baton pour se faire battre. L’explication est simple. Grandir dans un environnement où l’on rachète son voisin avec ses propres actions ne peut se faire sans s’exposer soi-même. Et de donner comme exemple la mutation du Crédit Agricole, de banque mutualiste en société anonyme.
Le livre continue sur une présentation qu’on pourrait qualifier de monographique, concernant les péripéties de la vie d’Alcatel, France Telecom et Vivendi. Il montre comment on retrouve dans ces trois cas, la caricature des méfaits du capitalisme patrimonial. Puisque les marchés aiment la transparence et la simplicité des entreprises axées sur un métier unique, Alcatel abandonne toutes ses activités sauf les télécoms et décide de plus qu’elle sera une entreprise sans usines (cette fameuse configuration en réseau, que Cisco System a contribué à plébisciter). Tout cours de stratégie d’entreprise dresse un petit tableau des avantages et inconvénients du recentrage. Parmi les inconvénients, il en est un qui figure en bonne place, l’absence de diversification des risques pour les entreprises monoproduits. Krach des telecoms en 2001, je ne fais pas un dessin pour la suite. Pour France Telecom, l’affaire est différente. On retiendra ce qui attire particulièrement l’attention de Lordon. Voici une entreprise dont l’actionnaire principal, l’Etat français, s’est comporté comme un actionnaire privé, obsédé par la rentabilité et la croissance à court terme. Bilan : des acquisitions par emprunt d’entreprises dont la valeur chute brutalement et qui n’apportent rien industriellement en comparaison de ce qu’elles ont coûté. Dernier cas, les pitreries de Vivendi. On sait le projet de Messier : construire en deux temps et trois mouvements l’entreprise-empire du XXIème siècle. Endettement, montages financiers à double détente, choix industriels et commerciaux incapables de soutenir la crédibilité de la politique financière. Résultat : quand la bulle éclate, la liquidité vient à manquer sérieusement, Vivendi est réduite au statut de « junk bond » et commence alors la restructuration soutenue par… les banques. « Retour un peu penaud au guichet » comme l’écrit Lordon, pour une entreprise désormais incapable de lever un centime sur les marchés.
Pour l’auteur, ces épisodes représentatifs de la débâcle financière sont naturels dans une économie de marchés financiers. La finance fonctionne et dérate par la liquidité. La grille de lecture conventionaliste donnée par André Orlean dans « Le pouvoir de la finance » est reprise ici. On rappelera un de ses aspects majeurs : le risque systémique, naissant de la conjonction d’une recherche de liquidité et de comportements individuellement rationnels qui debouchent sur des aberrations collectives. Le coeur du problème est là. A partir de cette analyse, tout le discours sur le gouvernement d’entreprise devient caduc. Si la rationalité des acteurs économiques les guident, alors les appels à la vertu et à la probité sont vains. Ce n’est pas parce que les comptes sont établis en toute transparence et fidélité que les crises n’arriveront pas. Au contraire pourrait-on dire, puisque les comportements risqués seront connus plus rapidement et l’abondance d’informations perturbera les cerveaux binaires des intervenants. Ce n’est pas parce que l’on donnera aux conseil d’administration des administrateurs indépendants supposés représenter avec plus de fermeté les actionnaires, que les bulles disparaîtront. Par essence, celles-ci gonflent parce que tout le monde a intérêt à ce qu’elles le fassent. Seuls les premiers sortis du Titanic s’en sortiront. Dans la perspective de l’auteur, renforcer le pouvoir des actionnaires c’est jouer la fuite en avant. Asseoir encore plus le contrôle de la finance sur l’industrie ne ramènera pas la stabilité. D’autant que ce contrôle n’est finalement qu’un jeu qui vise à faire vivre (plus que correctement) les acteurs de la finance (gestionnaires de fonds en premier lieu). Pour Lordon, le cas de la France est d’ailleurs une caricature de mauvaise foi. Que penser par exemple du soutien « jusqu’au boutiste » à J6M de Marc Vienot, auteur par ailleurs de rapports référence sur la gouvernance ? Les stock-options sont aussi dans la ligne de mire. Bilan des programmes : des acrobaties financières destinées à maximiser les gains personnels à l’arrivée. Et précisément, pourquoi les appels à la morale lancés ces derniers temps sont-ils condamnés à échouer ? Parce que le capitalisme patrimonial aurait modifié les objectifs des « patrons ». Confinés à accumuler du pouvoir par la croissance industrielle dans le capitalisme fordiste, ils se retrouveraient désormais en position de réaffirmer leur statut social par le biais de gains patrimoniaux colossaux. Le retour de la cupidité, en somme.
« Et les petits salariés dans tout ça ? Trois fois floués ». Comme salariés, ils sont licenciés, non plus nécessairement parce que les actionnaires exigent un ROE de 15%, mais parce que la survie de leurs entreprises surendettées en dépend. Comme épargnants lorsqu’ils ont cru à un nouveau partage de la valeur ajoutée où les profits seraient aussi pour eux (souvent les profits de leur propre entreprise d’ailleurs, ce qui est, comme le souligne Lordon, une option assez discutable en termes de théorie financière, puisque capital humain et financier sont alors investis dans la même activité et donc non diversifiés). Enfin, floués les salariés l’ont été par leur contribution à l’expansion du système. En fournissant massivement leur épargne, ils lui ont permis de se développer. Et comme c’est la finance qui détermine , par un bouclage d’ensemble (qui n’est hélas pas présenté, longueur oblige peut-on penser), toutes les grandeurs économiques, ils ont eux-mêmes scié la branche sur laquelle ils étaient assis.
Tant qu’il y aura des « évangélistes du marché », on pourra comprendre le ton d’un livre comme « Et la vertu sauvera le monde… », critique et miroir des palabres que nous soumettent effectivement les rapports sur le gouvernement d’entreprise (voir cette chronique par exemple). Mais qu’apporte l’ouvrage de Lordon ? A vrai dire, pas autant qu’on l’espérerait. Instrument de lutte idéologique, il tombe grandement dans les travers des textes de ses cibles : postuler des idées sans toujours les montrer avec force et mépriser ostensiblement cex qui ne conçoivent pas les choses de la même façon. On notera qu’il existe sur ce point une asymétrie dans le débat, puisque le mépris des afficionados du gouvernement d’entrepise se symbolise plus par l’ignorance complète de tout autre son de cloche (les marchés, ça marche, pas la peine de parler d’autre chose, occupons nous simplement de les organiser). En dehors de tourt cela, pourquoi le livre n’apporte-t-il pas la valeur ajoutée espérée ? Sur un plan théorique, il ne fait que reprendre des thèses régulationnistes connues (et souvent traitées avec respect sur ce site). Est-ce si condamnable que de ne pas innover ? Absolument pas. Un sujet aussi intéressant mérite de remplir les étagères des bibliothèques universitaires. Pourquoi y a-t-il par exemple de nombreux manuels portant sur un même thème à un moment donné ? Parce chacun a une façon propre de présenter les choses et que cette redondance d’informations structurées différemment est souhaitable. Elle contribue à ce que toute personne intéressée puisse trouver l’approche formelle qui lui convient le mieux. Mais il y a un problème avec ce livre : la présentation est assez peu efficace (beaucoup d’invectives entre la présentation des mécanismes) et la valeur ajoutée supposée, à savoir la critique du moralisme qui s’est emparé des prédicateurs financiers, n’est tout simplement pas solide. J’ai évoqué le passage sur la comparaison des motifs actifs dans la régulation fordiste (maximiser l’étendue de sa bureaucratie) et dans le capitalisme patrimonial (la cupidité). J’aimerais savoir comment intégrer tout cela à un modèle (même – surtout – sans maths). J’aimerais aussi que soit démontrée la possibilité de continuer à regretter la régulation fordiste. Ou, plus exactement, que l’auteur explique en quoi, parmi les divers facteurs qui ont conduit à la mutation récente du régime de croissance capitaliste, les facteurs politiques et idéologiques sont les seuls qui méritent d’être cités. Car, pour faire référence à un autre auteur régulationniste, Michel Aglietta, il semble bien qu’en dépit de toutes les insuffisances notoires qu’il exhibe, le nouveau mode de financement de l’activité puisse se targuer de quelques éléments de réussite avérés ou potentiels (voir cette chronique), notamment aux Etats Unis (puisque son avance en la matière en a fait l’objet d’étude privilégié du capitalisme patrimonial). A la décharge de l’auteur, son mutisme sur les raisons pour lesquelles le modèle rhénan serait meilleur que le modèle anglo-saxon répond à l’argument d’autorité souvent entendu selon lequel il est normal que les intérêts premiers et exclusifs servis dans une entreprise soient ceux des propriétaires-actionnaires.
Finalement, si le livre de Frédéric Lordon est un pamphlet adressé aux décideurs du capitalisme français, toujours prompts à citer en exemple le modèle américain sans jamais chercher à y puiser autre chose que ce qui les arrange, on peut être d’accord. En revanche, dans ce cas là, force est de constater que la rédaction du livre semble viser un degré de généralité plus large. Dernière critique qu’on peut faire sans s’attarder dessus, pour ne pas virer dans l’intolérance, le style. A côté de formules bien senties, on est parfois un peu agacé par cette tendance à maintenir en permanence la pression pamphlétaire à son comble. Lordon n’étant pas du genre à écrire des phrases courtes, on frôle alors souvent l’acharnement polémique.
&nbsp Pour conclure, qui sera, selon moi, satisfait par la lecture de ce livre ? Ceux qui voudraient une petite entrée en matière sur le thème du capitalisme patrimonial. Ceux qui après avoir fini leur « Mike contre attaque », revu « Bowling for Colombine », défilé contre Cancun le mois dernier et lu « La grande désillusion » sans rien apprendre à l’économie (à part que le FMI il est méchant) se demandent comment parfaire leur culture contestataire. Ou ceux, enfin, qui ont lu « Le gouvernement d’entreprise » de F.Parrat et voudrait une autre perspective sur la question (un peu moins académique, moins ennuyeuse et moins orthodoxe).
Stéphane Ménia
21/10/2003

Frédéric Lordon, Et la vertu sauvera le monde …. , Liber, 2003 (6 €)

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