Note de lecture


The Free-Market Innovation Machine
William Baumol (2002)

Il n’est pas forcément nécessaire d’être jeune et fringant pour produire de bons livres d’économie. La preuve : Baumol, né en 1922, a tout simplement écrit avec cet ouvrage ce qui peut se faire de mieux dans le domaine. Une idée originale, profonde et bien présentée : la caractérisation de cette idée au moyen d’outils économiques rigoureux; et l’illustration historique des idées présentées. C’est le sentiment que l’on a dès les premières pages de ce livre, qui ne quittent pas le lecteur jusqu’à la fin.
La question posée par ce livre est simple. Pourquoi le capitalisme est-il si productif, bien plus que toutes les autres formes d’organisation économique? Pas parce qu’il conduit à accumuler du capital. Mais simplement en conduisant à multiplier les innovations, en les diffusant rapidement.
Cette idée n’est pas nouvelle. Elle est à la base des analyses d’un Schumpeter, et toute la théorie de la croissance économique depuis Solow (modèle éponyme et diverses théories de la croissance endogène) a conduit à montrer le rôle joué par les innovations dans la croissance de la productivité globale des facteurs, et par là-même dans la croissance économique dans son ensemble. Mais si l’effet du progrès technique est étudié et analysé de façon assez complète, la façon dont le progrès technologique apparaît reste elle encore assez largement à comprendre.
Schumpeter avait mis l’accent sur le rôle de l’entrepreneur-innovateur, et sur l’incitation fournie par le monopole temporaire que garantit l’innovation définie au sens large. Mais cette caractérisation, comme le montre Baumol, manque de précision. Peut-on en effet sérieusement imputer la faible croissance des pays non capitalistes à l’absence d’entrepreneurs? Peut-on vraiment, de la même façon, supposer que certaines générations ou pays sont moins bien pourvus en entrepreneurs que d’autres (afin d’expliquer les variations de croissance selon les périodes?). De même, les gains apportés par l’innovation à la collectivité reposent sur le statut de bien collectif pur de l’innovation. C’est sa diffusion rapide et sans coût qui est à la base de la croissance. Or si cette diffusion est rapide et sans coût, quelle incitation aura-t’on à développer des innovations (qui seront copiées instantanément par d’autres qui n’auront pas eu à supporter le coût de développement de celles-ci?). Il y a là un véritable paradoxe : plus une innovation bénéficie à la collectivité, moins les agents économiques sont incités à la développer. L’octroi de droits de propriété temporaires ne changent pas cet état de fait, tout n’étant pas brevetable, et les brevets constituent une réduction de bien être collectif (certes temporaire, mais les entreprises peuvent chercher à utiliser d’autres moyens pour bloquer la diffusion des innovations qu’elles ont développé, ou obtenir la prorogation de la propriété intellectuelle). Par ailleurs, pourquoi les entreprises cherchent-elles particulièrement à innover? N’y a t’il pas d’autres façons plus simples d’obtenir des monopoles rémunérateurs?
Baumol répond à ces diverses questions en trois temps. La première partie de son livre est consacrée à la description générale de la façon dont il va considérer le problème de l’innovation dans les sociétés capitalistes. Dans la seconde, il présente au moyen de modèles micro-économiques comment il serait possible de caractériser le rôle de l’innovation dans les économies de marché. La troisième partie de l’ouvrage est consacrée aux aspects macro-économiques et dynamiques, décrivant l’impact à long terme de l’innovation et la façon dont celle-ci est susceptible de s’auto-entretenir.
Pourquoi y a t’il plus d’innovations dans les économies de marché libre? Baumol montre qu’il est possible d’enrichir la vision Schumpéterienne de l’entrepreneur-innovateur en expliquant pourquoi les entrepreneurs deviennent innovateurs. Le surhomme Nietzschéen qu’est l’entrepreneur pour Schumpeter dispose, après tout, de diverses façons de s’enrichir. Selon les circonstances, l’appétit de richesse peut conduire un entrepreneur à devenir Al Capone, le président Mobutu ou Bill Gates. C’est à dire soit à s’enrichir par le vol, soit à s’appuyer sur le pouvoir politique pour devenir kleptocrate, soit à asseoir sa fortune sur le développement d’innovations. Ce que montre Baumol alors, c’est que les institutions du capitalisme et de l’économie de marché, l’état de droit, la concurrence et la limitation des pouvoirs étatiques, conduisent beaucoup plus sûrement ceux qui désirent s’enrichir à adopter le comportement de l’entrepreneur capitaliste que celui du bandit ou du kleptocrate. Cette dimension institutionnelle explique en grande partie l’impression que les pays capitalistes ont « plus d’entrepreneurs » que les autres. La vérité, c’est que les entrepreneurs sont également répartis dans les diverses sociétés; mais selon les institutions, leur appât du gain sera ou non mis au service de la collectivité.
Mais en pratique, si l’entrepreneur-innovateur faisant fortune constitue une dimension importante du capitalisme, l’essentiel des innovations, dans les pays développés, est le produit de l’action d’entreprises géantes en concurrence sur des marchés oligopolistiques. La réalité est donc différente de la version Schumpéterienne de l’entrepreneur capitaliste disposant d’un monopole : La réalité est plutôt celle d’entreprises de grande taille, en concurrence, pour lesquelles l’innovation est un processus routinier. Or les modèles traditionnels étudiant la concurrence au sein des oligopoles négligent la dimension « innovation » pour se concentrer sur la concurrence par les prix. Or la concurrence par les prix, montre Baumol, n’est pas l’essentiel. Le plus souvent, les firmes oligopolistiques se livrent à une véritable « course aux armements » en matière d’innovation, en vue de produire à plus faible coût (et de ce fait accroître leurs bénéfices en maintenant le prix inchangé) ou en mettant sur le marché de nouveaux produits (pour lesquels elles pourront fixer le prix sans se préoccuper de la concurrence). La concurrence par les prix est accessoire, l’essentiel de la concurrence se fait sur l’innovation.
Baumol décrit la façon dont l’innovation devient principal élément de concurrence. En effet, pour une entreprise, asseoir sa position concurrentielle sur l’innovation est dangereux. Les coûts nécessaires à l’innovation sont des coûts irrécuparables, sans garantie de trouver quelque chose d’intéressant, et avec le risque de voir une innovation concurrente anéantir les efforts accomplis. Mais les entreprises ont trouvé les moyens de contourner ces difficultés. Elles s’associent au moyen d’accords de coopération pour développer en commun des innovations. Elles accroissent la rentabilité de leurs découvertes au moyen de systèmes de licences qui permettent de « vendre » une innovation à une autre firme et de ce fait réduire le coût du développement des produits correspondants. C’est d’ailleurs l’un des mérites de ce livre que de montrer que les entreprises ont le plus souvent intérêt à la diffusion de leurs innovations. Cet intérêt peut être direct (par le biais de licences) mais indirect : une entreprise qui a inventé un nouveau produit dispose d’un avantage compétitif sur ses concurrents, mais le fait que ceux-ci se lancent eux aussi dans la fabrication de produits semblables accroît la taille du marché. Enfin, les innovations sont souvent complémentaires : fournir à une autre entreprise des informations sur un type de processeur permettra par exemple à celle-ci de développer des cartes-mères perfectionnées.
Cette démonstration de la façon dont la diffusion de l’innovation bénéficie à la fois à la collectivité et à l’entreprise innovatrice est l’une des parties les plus intéressantes du livre, dans la mesure ou elle permet de résoudre le paradoxe de l’innovation : plus celle-ci se diffuse, plus la société en bénéficie, mais plus elle se diffuse, moins les entreprises n’ont d’intérêt à en développer (dans la mesure ou elle ne pourront pas capter l’essentiel des gains issus de cette innovation). En montrant que de toute façon, les entreprises n’ont pas d’autre choix que d’innover dans un système capitaliste concurrentiel, mais surtout, qu’elles peuvent bénéficier directement et indirectement de la diffusion des innovations, que la propriété exclusive n’est pas le seul moyen de s’enrichir en innovant.
Cela conduit Baumol à reformuler l’idée d’efficience de la concurrence. Alors que l’analyse standard ne voit dans la concurrence qu’un moyen d’atteindre des prix optimaux (les prix de concurrence « pure et parfaite ») il montre que la société concurrentielle est surtout efficiente dans la mesure ou elle est la société dans laquelle les entreprises innovent et dans laquelle ces innovations se diffusent le plus vite, pour le plus grand bien de la collectivité. On apprécie deux choses dans ce livre. La clarté de l’énoncé, qui en fait une lecture agréable, mais surtout la volonté permanente de présenter les arguments de façon rigoureuse, en les illustrant par des modèles décrivant les phénomènes expliqués. Les modèles utilisés, qui plus est, sont à la fois originaux et très simples, ce qui est aussi agréable. Au bout du compte, on sort enchanté de la lecture de ce livre, avec le sentiment qu’on ne regardera plus l’économie de la même façon, que l’auteur a mis le doigt sur quelque chose de fondamental et a su rendre opérationnelles ses intuitions. La nouvelle vision de l’économie qui ressort de ce livre est une vision dynamique, dans laquelle le progrès technologique est le principal moteur de la croissance et du développement, et dans lequel la concurrence vaut dans la mesure ou elle conduit à l’innovation perpétuelle. Baumol parvient à construire un modèle réaliste du fonctionnement des économies capitalistes, tout en conservant la rigueur de l’analyse micro-économique. Rien que cela est une vraie performance, et justifie le prix d’achat de ce livre.
Alexandre Delaigue
02/05/2003

William Baumol, The Free-Market Innovation Machine. , Princeton University Press, 2002 (17,81 €)

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