Note de lecture


Keynes ou l’économiste citoyen
Bernard Maris (1999)

« Comment puis-je accepter cette doctrine [le communisme] qui exalte comme une bible au dessus de toute critique un manuel démodé dont je sais qu’il est non seulement scientifiquement infondé, mais encore inintéressant et inapplicable pour le monde moderne? Comment puis-je adopter une doctrine qui, préférant la vase au poisson, exalte le prolétariat crasseux au détriment de la bourgeoisie et de l’intelligentsia, qui en dépit de leurs défauts sont la quintessence de l’humanité et sont certainement à l’origine de toute œuvre humaine? » J.M. Keynes, 1931 (Collected Writings).

Bernard Maris est capable du meilleur comme du pire. Plume de talent, ses premiers ouvrages sont de ceux qui font que le lecteur ne regarde plus jamais leur objet comme il le faisait avant. Las, ses dernières publications relevaient surtout de cette pseudo-contestation branchée qui remplit les colonnes du Monde Diplomatique, plutôt que de la critique percutante et juste de ses premiers livres. De ce point de vue, « Keynes ou l’économiste citoyen » est dans une position intermédiaire. Le livre est plutôt de bonne facture mais l’auteur se laisse un peu trop aller aux préjugés qui semblent désormais l’habiter.
L’objet du livre est éminemment louable: alors que pour l’écrasante majorité, la pensée keynésienne se réduit à quelques morceaux de plomberie, comme le calcul de multiplicateur, la relance budgétaire et l’ineffable diagramme IS-LM, Maris s’intéresse à la personnalité de Keynes, à sa conception des rapports entre économie et société, et aux apports les plus novateurs et ignorés de son œuvre. Et dans l’ensemble, l’objectif est atteint. Maris s’intéresse tout d’abord aux origines de la pensée de Keynes. Evoquant ses liens avec le sulfureux Bloomsbury Group de Virginia Woolf, avec la naissance de la pensée psychanalytique, il montre que l’analyse Keynésienne est fondée sur les pulsions humaines: le désir de richesse comme perversion mentale, la peur, l’incertitude… Toutes ces pulsions qui font que l’économie ne ressemble pas réellement au monde merveilleusement rationnel décrit par les classiques. La vraie opposition du monde économique n’est pas l’opposition entre prolétaires et capitalistes, ni l’opposition entre entrepreneurs et spéculateurs, qui sont en fait les mêmes; Keynes oppose les aventuriers, ceux qui jouent avec le futur qui terrifie la majorité de la population, qui entreprennent ou spéculent (il parlera à leur sujet d’esprits « animaux ») et les rentiers, qui ne cherchent que l’argent pour l’argent.
De même, le marché n’est pas la rencontre d’individus rationnels: il est une foule soumise à l’autoréférencialité et à la névrose, dans laquelle chacun est persuadé que l’autre sait mieux que lui, et passe son temps à chercher à faire comme les autres, modèle superbement illustré par la métaphore du concours de beauté. Car les hommes vivent dans une incertitude radicale, non probabilisable, dont la seule porte de sortie est la convention, un état d’esprit consistant à penser que le marché, considéré comme unité autonome et agissante, va continuer de suivre le même chemin que celui qu’il a suivi jusqu’à présent. Mais lorsque la convention s’effrite, la peur collective atteint son paroxysme, et tout le monde cherche la liquidité, c’est à dire le pouvoir d’achat immédiat pour se préserver des risques. Dans ces moments de panique, seule une autorité extérieure (l’Etat) a la possibilité de se substituer à la convention pour éviter le chaos.
Et Keynes de proposer un rôle radicalement nouveau pour son époque à l’autorité publique: Loin de l’autoritarisme borné et incompétent en vigueur dans les pays communistes, et loin du laisser-faire intégral joint à l’intégrisme moralisateur de l’Angleterre Victorienne, l’Etat doit remplir les fonctions que les agents privés sont incapables d’accomplir: et donc, assurer la liquidité de l’économie, en contrôlant flux de capitaux et masse monétaire. Cela risque d’être défavorable aux rentiers? Qu’importe, mieux vaut l’euthanasie des rentiers par l’inflation que leur ruine par la guerre, qui ne manque pas d’arriver lorsque la déflation délite les sociétés et détruit avec les rentiers les jeunes et les productifs.
On le voit, on est bien loin des présentations traditionnelles de Keynes, se résumant à la dépense publique jointe au multiplicateur pour éviter les crises et autres éléments de macroéconomie pour besogneux. Keynes, c’est avant tout une conception de la société, et un désir de voir l’économie servir les hommes jusqu’au jour où, l’avarice et la cupidité ayant fait leur office, l’humanité aura résolu son problème économique et pourra se consacrer à des choses plus nobles. Les obstacles à cette évolution, la surpopulation, les guerres, les idéologies qui nous empêchent de choisir les bonnes solutions, doivent être éradiqués pour laisser place à un Etat dirigé par des gens compétents et humbles, soucieux avant tout du bien public. L’économiste ne saurait être un individu éthéré se gargarisant d’équilibres et d’un monde qui n’existe pas, mais doit au contraire s’engager, être « mathématicien, historien, homme d’Etat, philosophe à un certain niveau. Il doit comprendre les symboles et parler en mots. Il doit observer le particulier en termes généraux et toucher l’abstrait et le concret du même élan de la pensée. Il doit étudier le présent à la lumière du passé et à l’usage de l’avenir ».
On ne peut que se réjouir de ce portrait d’un économiste tout aussi cité que méconnu, et il faut reconnaître à Maris la capacité de faire apprécier le vrai Keynes. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est d’avoir négligé une partie du personnage et de son œuvre, en cherchant de façon désagréable à la couler dans un moule qui sied mal au personnage.
Dans son portrait de l’économiste citoyen Keynes, Maris en effet s’interroge sur « l’injustice » faite à Marx, dont « le Capital » est « de valeur économique nulle » et que Keynes compare au Coran (en réalité, Keynes n’a jamais fait preuve de la plus petite tendresse envers le marxisme, comme la citation du début de ce texte en atteste). Il se livre de façon agaçante au petit jeu de la décontextualisation, affirmant au détour d’une phrase que Keynes n’aurait pas pensé « beaucoup de bien » de la mondialisation de l’économie, ou qu’il aurait été favorable à la taxe Tobin (Tobin étant un « éminent keynésien », sa pensée ne peut être que celle du Maître).
Et surtout, Maris exclut de son portrait tous les traits de Keynes qui ne rentrent pas dans le moule « citoyen » qu’il lui construit sur mesure. Il aurait pu s’intéresser à Keynes le tissu de contradictions (Churchill constatait que lorsqu’on demandait leur avis à 5 économistes, on avait 5 avis différents, sauf lorsque l’un d’ente eux était Keynes, et que l’on avait alors 6 opinions différentes). Ou évoquer l’omission majeure de Keynes: sa croyance incroyablement naïve dans la capacité de l’Etat à agir exclusivement dans le sens du bien public, pour peu qu’il soit judicieusement conseillé.
Car si la théorie économique de Keynes est incroyablement novatrice, sa conception de l’Etat est invraisemblablement indigente. Pour Keynes, c’est parce qu’ils sont sots ou ignorants que les politiques agissent mal. Hayek n’avait pas manqué de lui faire remarquer la naïveté de ce propos, mais Keynes s’en moquait. A cela, deux raisons: la première, c’est que Keynes a toujours été persuadé de la compétence et de l’intégrité des « civil servants », les fonctionnaires d’Etat. Ses origines intellectuelles (le groupe de Bloomsbury) le conduisaient à se focaliser sur le rigorisme moral des serviteurs de l’Etat plutôt que sur leurs véritables défauts. La seconde, c’est que Keynes comptait sur sa capacité de persuasion (Ses Essais de Persuasion commencent par la présentation de l’idée selon laquelle son art de la prophétie finirait par convaincre les sceptiques) pour venir à bout des derniers ferments des idéologies anciennes.
Or nous savons aujourd’hui qu’il se trompait. Parce que son œuvre n’est pas parvenue à rendre les politiques moins sots et ignorants. Elle n’a débouché en pratique que sur une nouvelle conception mécaniste de l’économie, dans laquelle l’accélérateur et le frein du policy-mix jouent le rôle de substituts plus ou moins bons à la main invisible des classiques.
Les économistes ont en effet montré avec une terrible acuité que la définition du bien commun n’est pas chose facile; et que l’action publique n’a que peu de chances de déboucher sur le bien commun. Avant tout, les politiques se préoccupent de leur réélection et celle-ci dépend plus de leur capacité à satisfaire des intérêts constitués et identifiés qu’à faire le bonheur de la population. Et la bureaucratie publique n’est pas moins myope, soumise aux aléas des mouvements de foule et à la médiocrité des querelles d’influence que le mécanisme de marché. La politique économique et la vie publique de la France depuis plus de 20 ans en sont la triste illustration.
En ouvrant la voie à une action de l’état différente du planisme obtus, visant à suppléer aux insuffisances du marché plutôt qu’à s’y substituer, Keynes a apporté à l’humanité des outils irremplaçables, mais a aussi ouvert la boîte de pandore. Et il ne nous a pas fourni le mode d’emploi des recettes authentiquement révolutionnaires qu’il avait mitonnées avec un art insurpassé. De ce fait, si Keynes a annoncé « la mort de l’économie et son remplacement par la Cité » dixit Maris, il n’a pas résolu le problème économique pour autant. Et la recherche de la bonne organisation économique n’a pas fini de préoccuper les générations futures d’économistes.
Pourquoi Maris fait-il preuve de négligence envers ces aspects de Keynes? La réponse vient probablement de ce que Maris, dans son portrait, ne cherche pas à représenter Keynes de façon exhaustive, mais à en faire une caution morale de choc pour une idéologie bien contemporaine, l’attelage des anciens marxistes recyclés et des autoritaristes souverainistes dans la contestation anti-mondialisation et anticapitaliste. Cette idéologie, dont en France le Monde Diplomatique s’est fait le héraut, et qui se retrouve dans quelques cénacles (la bientôt débaptisée fondation Marc-Bloch, l’association Attac) et partis politiques (MDC, une partie des verts, RPF…) rassemble des courants de pensée épars autour d’idées simples, consistant à vouer le marché aux gémonies, et à rendre la mondialisation « pancapitaliste » responsable de tous les maux de l’humanité. Le point commun de ces courants, c’est d’idolâtrer l’Etat, contrepoids du vil marché exploiteur pour les uns, garant de la souveraineté nationale contre le cosmopolitisme pour les autres. Et Maris s’est rattaché à la composante marxiste recyclés de ce courant, en dirigeant le « conseil scientifique » de l’association attac, et par ses récents écrits et chroniques dans l’hebdomadaire Charlie-hebdo.
Avec la prise en compte du paysage intellectuel de Maris, les insuffisances de son livre deviennent assez compréhensibles. Le mépris de Keynes pour Marx et les marxistes devient une incongruité si l’on veut en faire une référence pour ce courant. De même, comment évoquer les insuffisances de Keynes envers l’Etat lorsqu’on se laisse aller aux mêmes, parant l’Etat de toutes les vertus? Et comment évoquer le Keynes grand bourgeois, sûr de sa valeur et méprisant envers la populace lorsqu’on déteste le bourgeois et qu’on idolâtre le « mouvement social »?
Décidément, Keynes ne se laisse pas récupérer facilement. Malgré les tentatives de ses successeurs de lui faire réintégrer le giron classique, ou à déclarer sa mort idéologique, sa pensée est toujours là, vivante et non conventionnelle. Et il continue de ne pas se plier aux desiderata des anticapitalistes avides de grand soir, qui dans le fond ne lui pardonnent pas de vouloir sauver le capitalisme mais voudraient bien le rallier à leur cause. Ils oublient que Keynes a toujours préféré le poisson à la vase.

Alexandre Delaigue
26/01/2000

Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen. , La bibliothèque du citoyen, presses de sciences-po, 1999 (11,40 €)

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