Note de lecture


Les jeunes et l’emploi
Florence Lefresne (2003)

Il est difficile d’échapper aux lamentations concernant la situation des jeunes en France, en regard de l’emploi. Néanmoins, j’ai du me ranger récemment à l’idée que si les déclarations alarmistes étaient nombreuses, les travaux économiques qui font le point sur la question le sont beaucoup moins. Initialement, je souhaitais rédiger un texte pour notre blog sur le sujet. Armé de quelques statistiques et de ma boîte à outils théorique sur l’emploi, il ne me manquait plus que quelques textes d’appui pour boucler ce que j’espérais être une synthèse vite rédigée. Ces textes, je n’ai pas réussi à les trouver, jusqu’à ce que j’aille me promener sur le site de l’IRES, où j’ai découvert que Florence Lefresne avait commis un « repère » sur le sujet. Ni une ni deux, je me procure le texte. Bien m’en a pris. Sa lecture m’a confirmé ce que je pressentais : un, sur un certain nombre de points je n’étais pas assez assuré pour couvrir proprement la question ; deux, l’emploi des jeunes est probablement l’un des sujets les plus débattus en France et des moins bien présentés dans un cadre autre que celui de statistiques éparses. Presque aucun commentateur ne raisonne dans un cadre formalisé solide. Le livre de Lefresne est alors un vrai soulagement.

Pourquoi est-il si difficile de trouver une analyse de l’emploi des jeunes ? Une raison importante, qu’analyse l’introduction du livre (absolument essentielle pour sa compréhension) est probablement que savoir ce qu’est un « jeune » n’est pas immédiat. L’habitude courante est de repérer un jeune par une tranche d’âge. Traditionnellement, on repère les tranches 15-24 ans ou15-29 ans. Lefresne note trois problèmes à procéder de la sorte. Le premier est justement la définition des bornes pertinentes, qui pour être adaptées peuvent varier dans le temps (du fait par exemple de l’allongement moyen de la scolarité) et dans l’espace (du fait de spécificités nationales dans les parcours d’insertion). Le deuxième, qui est généralement perçu est l’hétérogénéité de la catégorie. Quel point commun entre un jeune de 23 ans à bac + 5 et un autre sans diplôme ? Plus finement, et c’est le dernier aspect méthodologique retenu par l’auteur, l’âge en tant que caractéristique biologique est-il véritablement ce qui constitue la marque « jeune » ? Comme elle l’écrit, « certains ‘effets de structure’ seraient susceptibles de considérablement biaiser l’effet d’âge appréhendé. Ces biais tiendraient par exemple à la féminisation de la catégorie des jeunes actifs, à la structure des niveaux de formation, ou encore à la faible ancienneté sur le marché du travail, dont l’impact est sensible sur le taux de chômage ». A une définition biologique, l’auteur préfère une définition plus sociologique et économique. Ce sont des  » caractéristiques sociologiques et économiques (féminisation de l’emploi, allongement de la formation, faible expérience professionnelle etc…) en moyenne davantage concentrées dans les tranches d’âge jeunes » qui définissent le contour de la classe des « jeunes ».

Une autre difficulté est relative aux frontières mouvantes de la notion pourtant centrale d’insertion professionnelle. Elle est en quelque sorte la réponse aux insuffisances d’une approche « naïve » de la notion de jeunesse, relevées précédemment. L’insertion professionnelle est ce processus par lequel un individu passe de l’état de sortie du système de formation initiale à celui d’emploi stable. Identifié clairement, il permet d’identifier ce que peut être la jeunesse sur le marché du travail. Mais comment alors classer un étudiant en contrat d’alternance ? Comment traiter un salarié qui réintègre le système de formation initiale ? Ces aspects ne sont pas négligeables. Il reste que cette approche est considérée comme le plus satisfaisante méthodologiquement.

Autre point abordé dans l’introduction : la distinction entre des effets « d’âge » et « de génération ». C’est une dimension incontournable du problème, communément résumée par « aujourd’hui, pour les jeunes, c’est plus dur ». Si l’on suit le parcours d’insertion d’un jeune donné, deux formes de caractéristiques peuvent en être inférées, qu’il sera nécessaire de pouvoir distinguer. Qu’est-ce qui relève d’une caractéristique propre de l’insertion ? Qu’est-ce qui relève d’une modification historique des conditions d’emploi en général, ces conditions influençant nécessairement les conditions de ceux qui se présentent sur le marché du travail à un temps t plutôt que t+1 ? Si « pour les jeunes aujourd’hui, c’est plus dur », est-ce toutes choses égales par ailleurs ?

Le dernier élément méthodologique retenu dans l’ouvrage est, évidemment, les comparaisons internationales. Notamment, face aux disparités d’organisation des systèmes d’insertion (et à leurs effets visibles eux aussi disparates), la question de l’efficacité respective des dispositifs institutionnels se pose.

Le premier chapitre porte précisément sur des comparaisons statistiques internationales et a vocation à relever des faits stylisés. Le premier peut se résumer ainsi : si les jeunes sont partout plus au chômage en moyenne que leurs aînés, cette spécificité n’est pas aussi marquée selon les pays. Le deuxième relève que les liens entre le taux d’activité des jeunes et leur chômage est au moins aussi complexe que celui des adultes. En particulier, la variable d’ajustement que constitue le choix de prolonger ou non ses études doit être considérée avec attention avant de tirer certaines conclusions. Conclusions du type « un jeune sur cinq est au chômage », là où en réalité il s’agit d’un jeune sur seize… du fait d’un faible taux d’activité des 15-24 ans. On retrouve cependant un fait stylisé constant : un jeune a plus de chances d’être au chômage qu’un adulte. Lorsqu’on aborde la question des genres, on est de nouveau confronté à la complexité de l’interprétation des effets de structure. On constate des disparités notables selon les pays. Mais, à l’oeuvre, ce sont finalement des tendances lourdes quelque peu contradictoires qui opèrent : définition des rôles sexuels, tendance à la féminisation des emplois, non homogénéité des normes d’emploi etc. La suite du chapitre, en montrant un phénomène général de remodelage des situations de chômage, d’emploi et de formation débouche sur la notion de « système national d’insertion professionnelle », à savoir « les normes et des institutions qui encadrent l’accès des jeunes à la relation salariale dans chaque ensemble national ». La diversité typologique de ces systèmes porte sur les relations entre formation, emploi et modalités de la mobilité (l’évolution est-elle plus basée sur un mécanisme de marché interne – les évolutions se font plutôt à l’intérieur d’une entreprise donnée – ou de marché professionnel – entre entreprises ?).

Le deuxième chapitre porte sur les déterminants de l’accès des jeunes à l’emploi. En premier lieu, il convient de remarquer la « sursensibilité » de l’emploi des jeunes au cycle économique. Lorsque l’activité se dégrade, le chômage des jeunes croît plus vite ; à l’inverse, il décroît plus vite en cas de reprise. Pourquoi ? Parce que les jeunes sont à la fois moins anciens dans les emplois et (un peu par définition) plus nombreux en situation de recherche d’emploi (de ce fait, ils ne seront pas licenciés, mais pas embauchés non plus en bas du cycle) ou en emploi précaire (non renouvelé).
La suite du chapitre examine deux thèses souvent avancées pour expliquer le chômage des jeunes. La première est le coût du travail, qui serait trop élevé pour les jeunes. Lefresne montre qu’il est possible de mobiliser les modèles canoniques du genre (offre-demande de travail classique, job search, salaire d’efficience, insiders-outsiders). Elle leur reproche leur manque de prise en compte des aspects institutionnels, tout en constatant que, finalement, ce qui continue de retenir l’attention est l’influence du salaire minimum sur le chômage des jeunes. L’hypothèse d’une relation générale unanimement reconnue comme significative est rejetée, pour aboutir à une contextualisation de la relation emploi des jeunes-salaires. Dans certains cas, on doit s’attendre à une élasticité significative de l’emploi des jeunes au salaire minimum payable à un jeune ( dans le secteur marchand, en concurrence avec les adultes sur des postes sans qualification particulière). Dans d’autres, le problème ne se pose pas (lorsque la législation offre des emplois réservés aux jeunes), ou différemment (quand les qualifications sont spécifiques à une entreprise, c’est leur absence qui pénalise un jeune, pas le salaire). Si ce n’est pas le salaire, peut-il s’agir de la qualification ? Les jeunes ont en moyenne tendanciellement une formation initiale plus élevée que leurs aînés. Il leur manquerait l’expérience. Tant que l’expérience n’est pas développée, le processus d’apprentissage par des appariements successifs qui permettent de se situer sur le marché de travail n’est pas complet. L’expérience serait la dernière touche pour parfaire un capital humain incomplet. Si l’auteur considère que cet aspect peut jouer un rôle, elle signale cependant que la réalisation d’appariements ne garantit en rien leur qualité, notamment s’il s’agit de multiplier les emplois précaires et peu enrichissants. La formation serait-elle inadaptée ? Il est impossible de répondre par l’affirmative. Le lien fonctionnel entre formation et emploi est indéterminé pour les spécialistes du domaine (ainsi, des salariés aux profils différents occupent le même type d’emploi, ce qui empêche de définir clairement un « besoin » affirmé en formation pour tel emploi – à moins de supposer que tous les salariés sont des incompétents). D’autres indices vont dans le même sens pour Florence Lefresne (en dynamique notamment où le rapprochement entre système éducatif et système productif est significatif depuis 1980). Même les emplois non pourvus par manque de qualification ne peuvent accréditer la thèse, en ce sens qu’ils sont « en réalité peu nombreux et très localisés ».
Le chapitre s’achève sur une analyse du phénomène dit de « déclassement » qui correspond à une situation où un diplômé est employé sur un poste « normalement » réservé à moins diplômé. la conséquence pratique est la création d’une file d’attente par le diplôme, qui conduit chaque niveau d’éducation à occuper la place de celui d’en dessous. Comment expliquer ce phénomène ? La définition même du déclassement est problématique. S’agit-il d’un artefact lié à des définitions de poste conventionnelles mal adaptés à la réalité des emplois ? S’agit-il d’un phénomène d’ « inflation de diplômes » (surqualification généralisée) ? Difficile de conclure. En tout état de cause, le phénomène est repérable, notamment dans son évolution.

Le troisième chapitre décrit la place spécifique occupée par les jeunes sur le marché du travail. Il commence par montrer que les attentes des entreprises peuvent être différentes, selon qu’elles souhaitent obtenir une main d’oeuvre opérationnelle immédiatement ou qu’elles doivent la former auparavant. Dès lors, si un mode de gestion spécifique est plus présent dans un secteur, une forte présence de jeunes dans ce secteur a des effets spécifiques sur leurs conditions d’emploi. Or, il existe bien des polarisations en la matière. Les jeunes sont surreprésentés dans les secteurs à forte rotation de main d’oeuvre, dans les emplois peu qualifiés, les diplômés à bac + 3 et au delà sont très souvent embauchés dans la fonction publique. On constate bel et bien une segmentation croissante du marché du travail au détriment des jeunes, dans la mesure où les progressions de carrière passent de plus en plus souvent par des marchés externes. Ceci est un phénomène général en Europe, tout comme la tendance à occuper des emplois à temps partiels ou temporaires.
Emplois précaires, opportunités d’évolution sur les marchés internes plus réduites que pour les générations précédentes. Ces réalités se traduisent par une dégradation des conditions salariales relatives des jeunes. L’effet de l’âge seul n’explique pas tout. Un effet de génération important est présent. Au point de se demander si on a affaire à une « génération sacrifiée ». Outre l’aspect salarial, le taux d’occupation de postes de cadres ou la perte d’indépendance vis-à-vis des liens familiaux qu’ordonne le recours plus fréquent à l’aide des parents pose la question, dans le cadre d’une évolution de l’emploi qui n’est pas achevée.

Le chapitre suivant examine l’hétérogénéité des trajectoires d’insertion. C’est un fait, les parcours type se diversifient et se complexifient. A une logique assez linéaire et plutôt déterministe, se substitue des allers-retours entre différents états (chômage, emploi précaire, retour au système scolaire, etc.). Diplôme et spécialité du diplôme ont, comme on le mentionne souvent, un poids important et persistant. Conséquence : les conditions relatives d’insertion entre hommes et femmes sont globalement défavorables aux jeunes femmes, puisque ces dernières se portent généralement vers des filières et secteurs où la norme d’emploi est plus précaire (tertiaire). Il n’est pas aisé de distinguer la part de discrimination qui joue par ailleurs. En revanche, cette discrimination est marquée chez les jeunes étrangers, même si les effets de sectorisation scolaire ont un impact très probable. Autre fait connu, l’insertion d’individus dotés d’une formation identique conduit à des trajectoires individuelles très variées.
Après avoir plaidé pour une analyse de l’ « acteur » jeune comme une figure sociologique possible des transformations de la relation salariale, à mi-chemin entre l’atome néoclassique et le pantin structuraliste, Lefresne conclut le chapitre en évoquant Granoveter et sa théorie de la « force des liens faibles ». L’idée appliquée au contexte est très intéressante. Ce sont les liens faibles qui sont censés aider à obtenir les meilleurs emplois. Or, les non diplômés obtiennent en général leur premier emploi via des liens forts. La qualité de l’emploi est médiocre. L’insertion durable dans un réseau social de faible qualité est préjudiciable.

Le dernier chapitre du livre porte sur les dispositifs publics d’insertion professionnelle, aussi bien en France qu’en Europe. On y trouve une description des grandes lignes de ces dispositifs, les critères généraux d’évaluation de ceux-ci (à défaut d’une évaluation systématique, dont l’importance est rappelée), les critiques formulables à leur égard. Ce chapitre assez descriptif est conclu par une comparaison des dispositifs en Europe.

Ce bouquin est bourré d’informations, aussi bien théoriques qu’empiriques. Il montre parfaitement que le sujet n’est pas aisé à cerner. Le pont posé entre sociologie et économie, nécessaire pour appréhender la question (et plutôt courant dans de nombreux travaux d’économie du travail), rend l’exercice fastidieux. Globalement, l’auteur s’en sort très bien, puisqu’on ne ressent pas à proprement parler de ruptures dans l’argumentation. S’il demande un minimum de concentration quand on en aborde la lecture, il est ensuite accessible à un public large. Je doute qu’on puisse trouver mieux, en langue française (et globalement centré sur le cas français) en matière de tour d’horizon de la question de l’emploi des jeunes.
A lire, en prolongement de cette note de lecture, un texte sur notre blog.

Stéphane Ménia
05/07/2005

Florence Lefresne, Les jeunes et l’emploi. , La découverte, 2003 (7,55 €)

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