Note de lecture


La microéconomie du marché du travail
P.Cahuc & A.Zylberberg (2003)

Ce petit livre est très bon. Pierre Cahuc et André Zylberberg sont les auteurs du manuel d’économie du travail de référence en langue française, dont on ne saurait trop vanter la qualité. Ici, ils recyclent une partie de son contenu dans un sous-thème, la microéconomie du marché du travail. L’ouvrage est divisé en quatre chapitres, traitant de thèmes propres à la discipline : l’offre de travail, la théorie du capital humain, la demande de travail et les théories de la prospection d’emploi.
Il n’y a rien à redire sur la présentation. Claire et nourrie. Ce qui fait la tonicité du livre est le souci méthodologique des auteurs. Avec un agacement non dissimulé, ils s’en prennent à ceux qui reprochent à l’analyse économique du marché du travail son manque de réalisme. L’argument des auteurs est simple : les théories économiques du marché du travail, contrairement aux discours des pseudo spécialistes du chômage, sont testées empiriquement. Face aux descriptions des medias de telle ou telle situation particulière, sans contenu général, l’économie du travail exhibe une démarche scientifique de modélisation et de confrontation des théories aux faits.
Et pour qui a un peu parcouru les articles d’économie du travail depuis une quinzaine d’années, il est facile de comprendre le sentiment d’injustice qui transparaît des propos des auteurs. En effet, s’il y a bien un domaine où les économistes néoclassiques appliquent une méthodologie soucieuse des réalités empiriques, c’est bien dans le domaine du travail. Je ne me souviens pas avoir lu un seul article théorique ne cherchant pas à tester les hypothèses avancées. Bien sûr, on peut redouter le caractère purement formel de l’exercice. Néanmoins, la multiplication des études et la critique scientifique des travaux des uns et des autres, bref le contrôle des pairs, est réel en économie du travail. Et si le chômage en France est au niveau que nous connaissons, ce n’est pas le fait de la médiocrité des économistes du travail. Les causes sont plus à chercher du côté des politiques menées et, surtout peut-être, au fait que l’économie du travail stricto sensu ne concerne que le fonctionnement du marché du travail, à distinguer des phénomènes plus macroéconomiques relevant de la conjoncture et de l’équilibre offre globale-demande globale.
Bref, comme le disent les auteurs, on sait bien plus de choses sur la marché du travail que ce que certains voudraient le laisser croire. Et si on peut toujours discuter de la validité des méthodes, l’image des économistes obsédés par l’abstraction mathématique au service de l’idéologie n’est pas conforme à ce qui se pratique concrètement chez les économistes du travail. D’ailleurs, les auteurs achèvent leur ouvrage ainsi : « S’il ne fallait retenir qu’un enseignement, nous aimerions que ce soit le suivant : les individus réagissent aux incitations dans le sens prédit par la théorie. Contrairement à une idée toute faite, cet enseignement ne doit être confondu ni avec une apologie de la libre concurrence, ni avec un appel à une flexibilité sans limite du marché du travail. Ce marché, comme d’autres, connaît des défaillances justifiant l’intervention publique.[…] La gamme des interventions envisageables sur le marché du travail est très étendue et, selon les opinions de chacun, il serait facile de distinguer des politiques de ‘droite’ et des politiques de ‘gauche’. Mais, quel que soit le bord sur lequel on se situe, imaginer mettre en œuvre telle ou telle mesure sans tenir compte des enseignements de l’analyse économique serait irresponsable ».
Bien malin en fait celui qui pourra déceler dans le livre une tendance idéologique marquée. On pourra avancer que la méthodologie néoclassique induit forcément une préférence idéologique. Peut-être. Mais ses effets prescriptifs ne sont pas forcément ceux auxquels on peut s’attendre. Par exemple, le chapitre sur l’éducation défend l’idée, à partir d’études empiriques, que les programmes d’éducation destinés aux enfants issus de familles défavorisées sont globalement efficaces (ce qui n’est pas forcément le cas de la formation continue pour adultes, qui semble bénéficier prioritairement en France aux salariés les plus qualifiés). De façon générale, la lecture intégrale de l’ouvrage montre une honnêteté qui n’a pas à être mise en doute.
Chaque chapitre est organisé selon la séquence commode théorie-études empiriques. Il n’y a quasiment pas de maths, l’interprétation des modèles sous-jacents est très bonne, simplifiant sans appauvrir les plus longs développements que la rédaction des modèles nécessite.
Que ce soit l’aspect théorique ou empirique, rien de ce qui est avancé n’est laissé dans l’ombre. En quelques phrases, les auteurs parviennent à expliquer, parfois brillamment certains mécanismes théoriques ou la logique des méthodes empiriques qu’ils exposent. Le souci de la méthode explique d’ailleurs sûrement la limpidité du texte. Et même si les ouvrages de cette collection Repères sont toujours des topos sérieux sur leur thème de travail, celui-ci sort du lot.
Hélas, car il y a un hélas, comme le rappelle les auteurs, l’économie du travail se compose de trois sous-ensemble : la microéconomie du travail, la formation des salaires et la mécroéconomie du travail. Vous l’aurez compris, ce livre ne couvre que le premier. Alors, que faire si vous êtes intéressé par un approfondissement ? Les auteurs vous renvoient à leur manuel. Ils oublient cependant de préciser qu’il est tout de même plus costaud et nécessite si ce n’est des bases en économie, du moins une grosse motivation. Moyennant quoi, c’est effectivement un super bouquin. Sinon, je vous renvoie vers la biblio de notre site, où quelques références utiles sont disponibles. Notez que le livre de Pissarides est un peu du même gabarit que le manuel de Cahuc et Zylberberg. Peut-on attendre une suite incluant les deux autres sous-thèmes ? Espérons le même si rien ne semble l’indiquer.
Pour ceux qui sont intéressés par les études empiriques citées dans le texte et référencées dans la bibliographie de fin d’ouvrage, vous pourrez vous en procurer bon nombre sur le net (en allant sur la page de leurs auteurs, dont certains sont référencés dans notre page de liens).
Stéphane Ménia
6/03/2004

P.Cahuc & A.Zylberberg, La microéconomie du marché du travail. , La découverte, 2003 (7,55 €)

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