Note de lecture


Les stratégies monétaires
Denise Flouzat (2003)

Un petit que sais-je n’a jamais tué personne. Et quand en plus il s’appelle « Les stratégies monétaires », il a de quoi attirer l’attention. « Pourquoi stratégies monétaires ? Ce titre est adapté aux décisions monétaires contemporaines » nous dit l’auteur en introduction (au fait, dois-je dire « auteure », ou est-ce que je continue avec les « tares » machistes de la langue françaises auxquelles on s’est habitués ? Enorme dilemme, qui me laisse indécis. J’alternerai donc…). Ah, alors, il s’agit de politique monétaire. Oui, mais la politique monétaire, maintenant, on peut en parler comme d’une stratégie militaire, « d’abord en référence au vocabulaire militaire : les banquiers centraux, responsables des stratégies monétaires se situent dans un monde où leurs manoeuvres s’apparentent à celles préconisées par l’art militaire : observation, utilisation de l’information, gesticulation, attaque et défense de positions ». Bien, d’accord, en effet, ça se tient. Et puis, « la garantie du succès d’une stratégie militaire provient d’une crédibilité conquise grâce à des actions antérieures ». Mouai… là je vois moins, mais bon… Par ailleurs, l’exercice de la stratégie monétaire serait assez similaire à celui de la stratégie d’une entreprise qui, contrainte, doit effectuer des choix pour vaincre.
Stratégie donc, la politique monétaire est morte, vive la stratégie. Disons le d’emblée, le contenu de l’ouvrage ne traduit pas assez cette entrée en matière. La notion de stratégie monétaire est bien le fil rouge de l’ouvrage, mais on le trouve parfois un peu trop fin. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle pour tous les lecteurs, puisqu’on trouvera en fait une présentation assez large de la politique monétaire dans les 128 pages réglementaires de ce que sais-je. L’ouvrage de cette ancienne membresse (ben quoi… on peut dire comme ça, non ?) du conseil de la politique monétaire de la Banque de France, universitaire de profession, est constitué de thèmes incontrounables dans la théorie monétaire assaisonnés de remarques sur la pratique de la politique (oups… « stratégie ») monétaire que l’on sent souvent insprées d’un vécu récent (il y a une façon de rédiger qui ne trompe pas dans ces cas-là, même dans un QSJ). Sur la profondeur des analyses théoriques, c’est du Flouzat pédagogique : comme dans son « Économie contemporaine » (qui doit en être à je ne sais plus combien d’éditions), on ne va pas aller barber le lecteur avec des équations inutiles, ce qui compte, c’est d’avoir une base élémentaire et puis de regarder ce qui se passe dans la vraie vie. N’allez pas en conclure que le livre se lit forcément facilement. D’abord, les aspects théoriques, bien que non approfondis, occupent un espace conséquent. Ensuite, le domaine de la technique monétaire et bancaire est représenté. Enfin, l’aspect empirique est souvent traité au travers de statistiques ou de chronologies qui, aussi intéressantes soient-elles, réclament une certaine concentration pour celui ou celle qui souhaite suivre l’auteure de bout en bout.
En fin de compte, on aimera probablement dans le livre :
– la généralité de son exposé, qui porte à la fois sur la nature de la monnaie et ses liens avec l’activité réelle, le contexte structurel des politiques monétaires confrontées à la globalisation financière, , la caractérisation des missions d’une banque centrale, les expériences récentes de stratégies monétaires en Europe, au Japon et aux Etats Unis;
– l’aspect pratique de la présentation des politiques monétaires ;
– le choix de quelques paragraphes bien ciblés (tel qu’un topo de deux pages sur les coûts et avantages de l’inflation et de la désinflation) ;
On pourra regretter (en n’omettant pas ce que sont les contraintes de place et de ton dans un que sais-je) :
– l’aspect superficiel de certaines présentations, qui mériteraient peut-être mieux. Par exemple, à la question « quel moment choisir pour prendre une décision de politique monétaire ? » la réponse apportée en moins de dix lignes pourraient presque être résumée par « quand c’est le bon moment ». Ce qui est probablement pertinent, à n’en pas douter, mais…
– que Denise Flouzat ne donne pas plus dans le « moi je » (à la façon d’un Alan Blinder dans « Central Bank in Theory and Practice« ) pour nous donner un aperçu encore plus vivant et personnel de la fonction de banquier central qui, comme le rappelle Friedman dans « Inflations et systèmes monétaires » et l’a montré Greenspan à la tête de la FED, repose sur un style personnel tout aussi important que les théories et études sous-jacentes dans les décisions prises. Bon, cela dit, quand on voit ce que peut donner le « moi je » avec des récits comme celui de Stiglitz, on se dit que le « on » de Flouzat est un bon pis aller.
– un peu dans le même domaine, on ne lit que peu de choses sur le caractère collégial des décisions monétaires, la Banque Centrale étant plutôt prise comme un centre de décision à la néoclassique, qui pour être préoccupé par ses interactions avec les autres agents, n’en reste pas moins vu sous l’angle du décideur unique ;
– enfin, on rappelera la critique formulée en introduction : la notion de stratégie monétaire a du mal à véritablement émerger pour justifier pleinement le titre.
En conclusion, un bon que sais-je qui peut décevoir une partie des lecteurs, plus pour ce qu’il fait un peu vainement miroiter que par la qualité de son contenu.
Stéphane Ménia
24/10/2003

Denise Flouzat, Les stratégies monétaires. , PUF, 2003 (7,50 €)

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