Stéphane Ménia

James Buchanan, Dani Rodrik et… David Guetta. Partie 3 : le cas d’école Guetta

Résumé des épisodes précédents : Buchanan nous explique que l’action collective doit se faire dans un cadre institutionnel adéquat pour éviter que les intérêts particuliers ne faussent la décision publique. Rodrik nous dit qu’à trop pousser ce raisonnement, on aboutit partiellement à une impasse. Dernier volet : quand on se penche sur les conditions de la venue de David Guetta à Marseille le 23 juin prochain, on se dit qu’ils ont raison tous les deux. Et moi je me dis que je ne vais pas forcément me faire que des amis sur ce coup (mais je m’en tamponne sévère ; mes amis sont des gens intelligents).

Préalable méthodologique et idéologique : je n’aime pas ce que fait David Guetta. Je ne suis pas un grand fan d’électro. Mais, les années aidant, mon oreille s’est habituée à ce son et j’apprécie même certaines productions, qui me parlent davantage que d’autres. Et je connais suffisamment de fans d’électro dont je ne remettrais pas en question la sensibilité musciale pour dire que « l’électro, c’est de la merde ». Bref, je n’ai rien contre la musique électronique qui, comme tout domaine musical, contient de la qualité et de la bouse.

Dans le cadre de cet évènement important (sur le papier, au moins) qu’est l’attribution du statut de capitale européenne de la culture, le conseil municipal de Marseille a voté une subvention de 400 000€ pour la société qui produit les concerts de David Guetta (dans des conditions un peu Pagnolesques, mais bon, l’opposition n’est pas vraiment claire). En plus de cela, l’un des lieux les plus emblématiques de la ville, le parc Borély, lui a été gracieusement mis à disposition. L’endroit est verdoyant, bien entretenu, couvert en bonne partie de pelouses. Les commerces éphémères de la manifestation seront gérés par la société de production et les recettes iront dans sa poche. La remise en état du parc sera à ma charge à la charge de la municipalité. Et, compte tenu des environ 20 000 personnes qui squatteront les lieux pour écouter le DJ star, autant dire qu’il y a aura du boulot pour la remise en état. Les « heureux » spectateurs paieront leur place entre 45 et 59 euros.

C’est là que James Buchanan intervient. De manière subtile dans le contexte marseillais. Est-il bien raisonnable de subventionner Guetta de la sorte dans le cadre d’une telle manifestation ? Vous pouvez répondre que oui, du fait de sa notoriété. Le DJ est une star internationale (Yves Moraine, trop heureux de répondre à la presse nationale, l’a dit. Dans la presse de Pacoule, il a même évoqué les ringards et les aigris qui ne veulent pas que le concert ait lieu. Ah, ah, ah… pauvre homme… il généralise vite, on dirait). Sa venue peut être considérée comme un point d’orgue de l’année. On peut aussi répondre que non. Dans une version réactionnaire et lapidaire, la Culture ce n’est pas David Guetta. Dans une version plus soft, David Guetta fait ce qu’il veut, mais le label de capitale européenne de la culture est en soi une invitation à se produire pour moins cher que d’habitude, pas aussi cher (plus cher ?). Il y a une aberration politique fondamentale à payer un type comme Guetta pour qu’il vienne à Marseille en 2013. Comme l’inauguration de cette année de la culture l’a montré, faire de l’évènement un succès populaire n’est pas compliqué. La ville est sensible aux évènements populaires et festifs, indépendamment des noms ronflants annoncés (l’inauguration était faite d’un ensemble clairsemé et sans véritable envergure mais agréable, parfois surprenant et toujours festif). Elle a aussi spontanément des atouts (climatiques, romantiques, so boboisants, voire historiques) qui font que ceux qui n’y vivent pas sont facilement attirés par une animation exceptionnelle (les 400 000€ auraient, à la limite, pu être utilisés pour des dépenses de sécurité ou de communication pour rassurer le non Marseillais sur l’absence de fusils d’assaut). Ajoutez à cela une fibre culturelle réelle, malmenée depuis plus de dix ans mais encore présente et probablement prête à s’affirmer de nouveau grâce aux ressources mobilisées ponctuellement, et vous comprendrez que 400 000€ pour Guetta est un investissement ridicule. Un point pour Buchanan : un investissement stupide, y compris politiquement. Mais alors, comment expliquer ce choix ? Les préférences des politiciens. Marseille est dirigée par des élus qui sont, selon la très juste formule de Michel Sansom et Michel Peraldi, des hommes du 20ième siècle. Le premier d’entre eux étant Jean-Claude Gaudin, le maire. Hélas, la ville est quelque peu à son image. Ne cherchez guère une ambiance cyberpunk à Marseille. Même les noctambules gothiques (les Marylin Manson locaux pour ceux qui ne situent pas le truc) sont souvent (pas toujours) des gens qui sont terrorisés à l’idée de prendre le métro à Londres. D’ailleurs, ils n’y songent même pas. Alors, pour ce qui est du reste d’une population dont 8,5% est formée de cadres et professions intellectuelles supérieures, dont ceux qui sont venus ici d’ailleurs l’ont fait pour la plage et le soleil, je ne vous dis pas… Bref, amener Guetta, le sumum de l’apparence de la modernité agitée et subversive est un choix politique très judicieux. Que fait Guetta à New York ? A ce que j’en sais, salle comble, sans subvention, mais au milieu d’une foule de stars ou d’artistes. Et personne ne songerait à en faire un évènement historique. Un détail de l’histoire annuelle new yorkaise. A Marseille, où les salles de concert sont vides toute l’année pour recevoir des groupes pourtant reconnus d’une façon ou d’une autre ailleurs, vous trouverez suffisamment de gens impressionnés par le one shot à 400 mille boules d’un maire octogénaire (ou presque, à 6 ans près). Suffisamment de minots ou post-minots en échec scolaire, en sous éducation, en emplois précaires, en emplois aidés ou fonctionnaires décérébrés ou simplement coupés du monde, en admiration devant la moindre paillette, pour saluer des deux mains cette spectaculaire initiative d’inviter un DJ considéré ailleurs comme un type malin mais sur la pente du foutage de gueule. Vous pouvez leur adjoindre les enfants d’une grande partie de la bourgeoisie marseillaise, dont les références culturelles sont souvent (pas toujours) d’une pauvreté affligeante et qui, fiers de s’exhiber le samedi soir au Bazar (la boîte champagne de Marseille), n’ont pas compris que Guetta est l’archétype de l’antibourgeoisie (la vraie). Et tous ces gens votent ou influenceront des votes. Je ne parle même pas de tous les intermédiaires qui vont se sucrer au passage et iront dire à tous ceux qui les écoutent pour x ou y raisons, le costard Hugo Boss bien ajusté, que « Notre maire, franchement, on se connaît depuis longtemps hein… eh ben, je te le dis, il a les épaules. Tu en connais beaucoup qui auraient fait venir Guetta ici ? Eh ben, lui, il l’a fait. Crois-moi, il fera mieux » (Nda : allez, sans rire, l’America Cup, c’est ça ?) Même l’employé de Mairie qui travaillera le dimanche 23 juin de 1h du matin à 4h (ou plus), en heures sups bien rémunérées, rentrera à l’aube reconnaissant. James Buchanan 2 – 0 Ma taxe d’habitation.

En somme, Buchanan a raison : des décisions qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt général, mais dans celui des dirigeants et de la formation d’une majorité pour les prochaines élections, sont prises chaque jour.

Et puis survint le « Commando Anti 23 juin ». Lancé par Lionel Corsini, plus connu sous son nom de scène DJ Oil, ce mouvement de révolte contre la subvention s’est manifesté sous la forme d’un groupe Facebook. En quelques jours, il a compté plus de 20 000 membres (30 500 à ce jour). Une pétition a été rédigée pour la remise en cause de la subvention (plus de 60 000 signatures à ce jour). La presse nationale a relayé très bruyamment le mouvement, tous bords confondus (Le Figaro ici, Le Huffpost , Le Point aussi ou Libé par ici ; ce qui est évidemment peut-être moins le signe d’un journalisme éclairé que celui d’un journalisme prêt à conforter jusqu’à l’overdose des stéréotypes si vendeurs sur Marseille, qui en offre pourtant assez spontanément pour vendre du Barbier jusqu’en 2036). J’ai moi-même été membre du groupe dans ses premiers jours (je n’a pas signé la pétition mais la fin de ce billet vous fera comprendre pourquoi je ne conspuerais personne qui le ferait). Un mouvement de ce type, défendant mon point de vue « anti subvention » était inespéré. Un clic sur Facebook, puis une lecture régulière mais peu prenante de la page du groupe, quelques messages de soutien et pourquoi pas quelques dizaines de lignes sur ce blog et quelques tweets et me voilà au coeur d’un lobbying qui ne coûte rien, ou presque ! Un genre de repas gratuit dans le monde de la lutte contre les intérêts particuliers (pas le mien, l’électro, comme je vous l’ai dit… sans plus) ! Le James Buchanan en moi n’en revenait pas et faisait profil bas.

Rapidement cependant, j’ai constaté que mon point de vue n’était pas celui de beaucoup de gens sur ce groupe. Je contestais en premier lieu la qualité artistique de la programmation dans le cadre d’une manifestation culturelle d’envergure (ce que j’ai expliqué plus haut). Ce n’était pas le position prise officiellement par les personnes à l’origine du mouvement. Au contraire, la pétition, d’abord rédigée par d’autres qu’eux, a été modifiée pour signaler qu’il n’était pas question de contester la programmation, mais le montant de la subvention. Mon sombre Buchanan a alors commencé à s’intéresser au sujet de plus près. Lionel Corsini a posté un message clair, indiquant que si Bowie, Radiohead ou Spiral Tribes étaient venus dans les mêmes conditions, c’eut été pareil. Pas pour moi (Il paraît que Nîmes donne 190 000 € chaque année pour les Arênes. A titre indicatif, Depeche Mode y passe cet été. Ça calme). A la suite, les messages sur le groupe (non contestés et non censurés) se sont faits plus précis : on aurait pu payer 400 manifestations (à 1 000€) avec des acteurs locaux avec cette somme, les acteurs de la culture locale sont spoliés de ce qui leur revient de plein droit, des tas d’associations qui font vivre la culture à longueur d’année sont méprisées. On en est même venu à poster des photos de flyers de l’inauguration, inutilisés et abandonnés dans un ou deux containers. Source principale du courroux, le gaspillage que cela constituait (oulala, oui, deux containers, c’est énorme…) ? Non, on s’insurgeait plus volontiers du fait que leur réalisation ait été confiée à une agence de com et des imprimeurs non marseillais (des sales parisiens, ou un truc comme ça). The dark side of Buchanan se marre. Il n’y a pas eu un éveil culturel et citoyen spontané face à une décision politique douteuse, il y a eu un mouvement qui n’a pris qu’à partir du moment où des intérêts particuliers sont entrés dans la danse, de la même façon que la Mairie avait flairé un bon coup de communication. Projeter Marseille dans un futur plus brillant en attirant la lumière sur elle et ce qu’elle est capable d’accueillir et de créer ? Non. Juste revendiquer, carte d’électeur et de révolutionnaire culturel à la main, l’existence de sa voix, quitte à ne pas trop dire de mal de l’UMP locale aux prochaines élections, voire appeler à voter pour elle, si c’est vraiment nécessaire (c’est-à-dire si une implication dans la prochaine campagne peut ramener des subventions ou, pourquoi pas pour certains, un poste d’élu mineur qui sera toujours mieux que le statut d’intermittent ou de directeur d’association rémunéré par un fixe et un RSA chapeau). Ou un arrangement du genre, hein…

A ce stade, il faut être clair au sujet de l’initiateur du mouvement, Lionel Corsini. Je ne le connais pas, sauf à savoir qu’il se produit beaucoup sur Marseille et semble apprécié de pas mal de gens divers. Il n’a pas revendiqué que les 400 000€ lui soient reversés et a même qualifié (avant de se calmer gentiment) David Guetta de type qui vient faire un concert « avec sa clé USB ». Pas de ciblage ad hominem, donc, pas parce que je ne veux pas me faire pointer dans un de ses soirées, mais parce que je ne sais vraiment pas ce qu’il avait derrière la tête (et en fait, on s’en fout). Mon hypothèse positive : craignant que Guetta soit assimilé à la musique électronique pour le plus grand nombre, il a anticipé qu’on lui réponde gentiment que si Guetta n’est pas de la Culture, l’électro en général n’en est pas (ce que je conteste mais, évidemment, pourrait être un sale coup pour la musique qu’il programme). Sage précaution, mais qui ouvre une certaine réalité : de mouvement contestant la subvention pharaonique accordée à un DJ qui n’en a pas besoin, nous sommes passés à la fédération d’intérêts particuliers dont l’objectif n’est pas de faire économiser à la communauté une subvention inutile, mais de la rediriger vers leur business, aussi petit soit-il. Buchanan a allumé un cigare et rigole déjà en imaginant Tapie à la mairie…

Mais Buchanan a en partie tort. Depuis que le mouvement anti subvention Guetta a pris, il a suffisamment fait de bruit pour que la subvention soit potentiellement discutée. Je ne sais pas ce qui se passera vraiment. Mais imaginons ceci. Interloquée par l’ampleur du mouvement, inquiète par des retombées électorales marginales mais significatives (à Marseille, lors de la dernière municipale, la Mairie du 4/5 a joué un rôle de pivot ; or, ça va vite dans ce coin, chaque voix compte et c’est le fief de Carlotti…) la majorité du conseil municipal décide de rediscuter « sereinement et démocratiquement l’orientation à donner aux festivités du mois de juin sous l’égide de cette année capitale pour Marseille, dans laquelle chacun d’entre nous doit se reconnaître » (je vous passe l’accent, mais je peux vous le faire à la demande). Imaginons que la soirée Guetta + Mika (le pauvre, d’ailleurs, un musicien, certes marketé à mort, mais musicien, comparé à sa tête d’affiche) est remplacée par un festival « musiqueuh élequetroniqueuh » (là, je ne vous ai pas passé l’accent) réunissant disons entre cinq et dix DJs de Marseille ou d’ailleurs, sélectionnés sur des critères de localisme méritant et de goûts extérieurs du comité chargé de les recruter et, en tête d’affiche, un artiste comme Vitalic, par exemple (passé à Marseille récemment sans faire salle comble si j’en juge par la disponibilité des places la veille du concert). Des places à 10 euros. Une buvette partagée entre les artistes et la mairie. Et 50 000€ ou 100 000€ de subvention. Un parc Borély plein. Des DJs « invités » qui expliquent en rentrant chez eux que le public marseillais adhèrent à l’électro. Des mixeurs locaux qui gagnent en notoriété auprès de quelques journalistes spécialisés et se paient de quoi changer leur table de mixage en attendant la Une des Inrocks. En résumé, une bonne soirée pour les spectateurs et une vitrine pour la scène et le public électro marseillais. Pur fantasme ? Peut-être. A vrai dire, je pense que du côté de la mairie, on a mobilisé les moyens nécessaires pour défendre mes les 400 000€ de subvention votés et que ce sera suffisant pour acheter (voire contraindre) des silences ou trouver dans le droit la façon de maintenir légalement la « petite » faveur accordée à Guetta. Mais, même dans ce cas, Rodrik n’aura pas été loin d’avoir raison : des intérêts particuliers auraient pu, dans des règles inchangées, orienter l’action publique vers quelque chose de plus efficace. Ce que je sais néanmoins de façon certaine, c’est que l’exposition Camus est un fiasco et que personne ne paiera pour cela.

Après ces trois épisodes sur l’économie politique, vous n’êtes pas supposés avoir un regard plus sombre ou plus optimiste sur l’action publique. Vous êtes supposés mieux comprendre. Chacun en fait ce qu’il veut.

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Stéphane Ménia

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