Stéphane Ménia

James Buchanan, Dani Rodrik et… David Guetta. Partie 2 : l’agacement de Rodrik

Dans la première partie, j’ai dit tout l’intérêt que présentaient les travaux du Public choice et l’apport de James Buchanan à l’économie moderne. Sans cet article de Dani Rodrik, j’aurais probablement ajouté un certain nombre de commentaires bien plus critiques à l’égard du Public choice. Mais Rodrik offre un angle d’approche plus intéressant pour le faire dans cette seconde étape. Autant par ce qu’il dit que par ce qu’il ne dit pas.

On reconnaîtra dans l’introduction de l’article de Rodrik une histoire un peu similaire à celle racontée dans la première partie avec l’émergence du Public choice. L’auteur ne cite jamais ce courant. Bizarrement, du reste. Car si, comme je l’ai souligné avant, l’application des instruments de l’économie aux processus politiques a depuis évolué en une économie politique généralisée dans laquelle les travaux pionniers de Buchanan ne sont plus qu’une pièce d’un puzzle désormais autrement plus vaste, il semble pourtant que ce soit bien au Public choice que Rodrik fait référence en ouverture.

Après avoir reconnu l’avancée intellectuelle consistant à intégrer les processus politiques dans l’analyse économique, Dani Rodrik souligne pourtant que :

« Il existait néanmoins un profond paradoxe dans tout cela. Plus nous prétendions expliquer les choses, moins nous avions la possibilité de les améliorer. Lorsque le comportement des décideurs politiques est déterminé par les intérêts qui sont les leurs, les recommandations des économistes en matière de réformes politiques sont vouées à tomber dans l’oreille d’un sourd. Plus notre science sociale est aboutie, plus la pertinence de notre analyse politique est réduite. »

Si j’ai bien compris ce que Rodrik veut dire (je ne vous cache pas qu’aussi interpellant soit son texte, je ne le trouve pas d’une grande limpidité). En comprenant et décrivant les processus politiques, l’économie politique paralyserait la décision politique, en la rangeant dans un schéma où les intérêts particuliers apparaissent systématiquement comme nuisibles et contre-productifs. « C’est comme si les physiciens énonçaient non seulement des théories permettant d’expliquer les phénomènes naturels, mais déterminaient également les ponts et les immeubles qu’il appartiendrait aux ingénieurs de bâtir. Il n’y aurait alors guère besoin d’écoles d’ingénieurs. »

A la lumière de certains exemples, Rodrik conteste ce qui fait l’une des bases de l’analyse du Public choice : les bonnes règles font les bons jeux, plutôt que les bons joueurs. A partir des exemples coréens et chinois, il veut montrer que si l’on attend que les changements institutionnels conduisent à plus de prospérité, on peut attendre plus longtemps que si on se repose sur les stratégies de joueurs à l’intérieur de règles en vigueur :

« Dans les deux cas, les grands gagnants ont été les titulaires d’« intérêts particuliers » (l’establishment du monde des affaires coréen et le Parti communiste chinois). Ce n’est pas la reconfiguration du pouvoir politique qui a permis les réformes, mais bien l’émergence de nouvelles stratégies. Le changement économique se produit souvent non pas lorsque les intérêts particuliers sont mis en défaite, mais lorsque des stratégies différentes sont entreprises dans la poursuite de ces intérêts. »

En filigrane, on peut y voir une critique radicale de la démarche du Public choice. Au fond, celui-ci nous dit que le constructivisme et la discrétion ont peu de chances de mener à l’efficacité économique dans les décisions publiques. Et, dans le même temps, pour dessiner les institutions à l’intérieur desquelles l’intérêt personnel – qu’il n’est pas question de brimer – conduira à un résultat satisfaisant, il faudrait s’appuyer sur un raisonnement constructiviste : le despote bienveillant ferait subitement son apparition pour établir des institutions efficientes et disparaîtrait aussi sec. En cela, Rodrik met effectivement le doigt sur quelque chose. Évaluer l’action collective en comparaison de l’action privée, c’est peut-être aussi accepter l’idée qu’une action collective menée dans un cadre ad hoc où les intérêts particuliers s’expriment conduise à une chute efficace. Rodrik avait déjà publié un article chez Project Syndicate qui allait dans ce sens. A propos des insuffisances institutionnelles de l’Union européenne dans le cadre de la crise des dettes publiques, il espérait que les dirigeants européens feraient preuve d’une « imagination fiscale ». On peut lire cette conclusion comme un appel à penser des solutions politiques efficaces dans un cadre institutionnel donné, plutôt que de penser un changement institutionnel dont l’issue était à la fois incertaine et forcément longue (dans un contexte où le temps manquait) tant les intérêts particuliers entreraient inévitablement en conflit.

Je finirai sur une interprétation personnelle du texte de Rodrik, au risque de me tromper, évidemment. A la fin de sa lecture, j’y ai vu des non dits. Dani Rodrik est pour moi un économiste remarquable, dans le sens où ses présupposés philosophiques orientent son travail vers des directions qui sont souvent atypiques, tout en restant attaché à une idée simple : la somme des connaissances de l’économie ne peut être méprisée et mon travail doit s’appuyer sur ce qui existe. Ce n’est pas pour rien qu’il peut être à la fois respecté par ses pairs main stream et cité par les altermondialistes. Parmi ses présupposés, il y a vraisemblablement la valeur de la démocratie. Ce n’est pas original en soi. Mais pour qui suit Rodrik (notamment sur Twitter), il n’est pas étonnant que cet aspect ait une importance particulière, compte tenu de sa nationalité turque (au moins d’origine, je ne sais pas s’il est binational US ou pas, peu importe). Il commente régulièrement l’actualité turque et on sent parfois poindre de la tristesse dans ses commentaires. Bref, j’imagine que de son point d’observation, il y a quelque chose d’inacceptable à ne pas espérer dans le politique et l’action humaine volontaire en général. Sans naïveté. Simplement en considérant que ce ne sont pas des règles constitutionnelles qui remplaceront les arguments d’intérêt général dans la fonction d’utilité des uns et des autres.

Dans la troisième partie, je montrerai pourquoi Buchanan et Rodrik ont raison, à partir d’un exemple local, puisqu’il s’agira de vous expliquer pourquoi je vais devoir financer en partie un « concert » de David Guetta que des politiciens ont trouvé utiles de subventionner dans le cadre d’une manifestation (supposée) culturelle internationale. Et je vous décrirai comment un groupe de pression, dont les intérêts bien entendus sont probablement bien loin d’être aussi larges que ceux des contribuables marseillais, pourrait m’éviter de verser un seul euro pour ce concert pourri. Après ça, si vous pensez encore que l’économie politique n’est pas un sujet de la vraie vie, je ne pourrai plus rien faire…

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