Alexandre Delaigue

La Grèce va-t-elle quitter la zone euro? Episode IXCL

Les élections en Grèce, l’échec des deux principaux partis de gouvernement, font remonter les annonces sur une prochaine sortie de la Grèce de la zone euro. Selon Citi, le risque de sortie est compris entre 50 et 75%, 15% pour d’autres analystes.

En décembre dernier, j’avais donné mon pronostic pour la zone euro en 2012, considérant que la probabilité d’un départ d’un pays de la zone euro en 2012 était de 10%. (j’ai expliqué ici comment interpréter ces prévisions). Avec les nouveaux développements, cette prévision devrait être modifiée. Comment?

Pour appréhender la situation, il faut recourir à l’analyse de la stratégie, plus qu’au calcul économique et à la détermination d’une « bonne solution ». Le triangle de Clausewitz (la raison politique, les passions populaires, l’aléa), la stratégie du bord du gouffre de Schelling sont plus pertinents que la simple analyse économique.

Le gouffre, c’est la sortie de la Grèce de la zone euro. Pour les grecs, ce serait une catastrophe. Je suis sceptique sur l’idée d’une « stratégie argentine » pour la Grèce, consistant à envoyer promener ses créanciers, repasser à la drachme qui se dévaluerait fortement pour rétablir sa compétitivité. L’Argentine a bénéficié de la hausse des matières premières agricoles, et est moins dépendante du tourisme que la Grèce. Il est plus facile d’acheter du soja d’un pays en état insurrectionnel que d’y aller en vacances, même à bas prix. Il est aussi plus facile d’augmenter la production agricole (comme l’a fait l’Argentine) que de construire des infrastructures touristiques, sans accès au marché des capitaux. La Grèce importe son énergie et sa nourriture, faisant peser les coûts d’une dévaluation éventuelle sur les classes moyennes et populaires. Pour la classe politique grecque, sortir de l’euro est équivalent au suicide pour les dirigeants qui en prendraient la responsabilité. Pour le pays, c’est la garantie au mieux de devenir la Bulgarie.

Pour les autres pays européens, la sortie d’un pays de la zone euro serait un précédent dramatique, brisant un tabou. La zone euro a été explicitement construire pour qu’il soit impossible d’en sortir. Si les grecs sortent, ou en sont expulsés, qui seront les prochains sur la liste? L’Irlande, l’Espagne? Les tabous, c’est très important. Certes, avec l’échange de titres du mois de mars, les risques de contagion sont moins importants. Certains dirigeants européens caressent même l’idée qu’une sortie de la Grèce, et les conséquences dramatiques pour ce pays, permettrait de faire un exemple, « pour faire réfléchir les autres ». Le FMI semble de plus en plus réticent pour participer à la troika, et en tout cas, ne renégociera pas le programme d’austérité actuellement imposé.

La stratégie du bord du gouffre, pour Schelling, se définit de la façon suivante : exploiter le risque que quelqu’un, par inadvertance, tombe de la falaise, entraînant l’autre avec lui. Il ajoute :

L’essence de la crise est son caractère imprévisible. La crise dans laquelle chacun considère qu’il n’y a aucun risque que les choses deviennent hors de contrôle n’est pas une crise. Quel que soit le degré d’agitation, tant que les choses sont considérées comme sûres, il n’y a pas de crise. Et une crise dans laquelle le désastre, ou des pertes considérables, sont certains, n’est pas une crise non plus : elle s’arrête dès qu’elle commence, il n’y a pas de suspens. Il est de l’essence de la crise que les participants ne contrôlent pas totalement les évènements. Ils agissent, prennent des décisions, qui élèvent ou réduisent le danger, mais dans un monde de risque et d’incertitude.

L’élection grecque doit être appréhendée dans ce contexte d’incertitude exploitée par chacun pour obtenir une meilleure solution. Pour les grecs, la « meilleure solution » consiste à rester dans la zone euro en obtenant des conditions plus favorables de la part du FMI et de l’Union Européenne. Un accord leur imposant moins de réformes, et plus d’aides, moins coûteuses. Pour la troika, la meilleure solution est celle dans laquelle la Grèce reste dans l’euro, aux conditions déjà négociées.

Mais la situation est déséquilibrée, en défaveur de la Grèce. Les dirigeants européens considèrent (à tort ou à raison) qu’ils peuvent absorber un départ grec. Les grecs n’ont pas grand chose à gagner en cas de sortie de l’euro. Et la population grecque, dans son vote hostile aux partis traditionnels, en est consciente : la sortie de l’euro n’a pas la majorité dans le pays. L’enjeu des élections qui se sont déroulées était « pour ou contre les partis qui ont causé la ruine du pays, et pour ou contre l’austérité imposée par la troika ». Le résultat dans cette perspective était assez prévisible. Il peut être différent dans une élection dont l’enjeu est « pour ou contre le fait de rester dans l’union européenne et l’euro ». Et l’enjeu est là : la troika a indiqué de façon crédible que la situation actuelle est à prendre ou à laisser, mais ne sera pas renégociée.

Mon scénario le plus probable est donc le suivant : une nouvelle élection, à l’issue de laquelle les partis pro-maintien dans l’euro obtiennent une petite majorité. Les grecs se sont défoulés une fois, pas deux. Le nouveau gouvernement bénéficie d’un état de grâce temporaire, qui lui permet de ne pas mettre en oeuvre le programme du FMI aussi vite que nécessaire. Puis, cet état de grâce terminé (aux alentours de l’été) le gouvernement doit choisir : rester ou non dans l’euro, réussir à mettre en oeuvre les changements nécessaires à leur maintien dans la zone euro ou pas. Peut-être constateront-ils qu’ils n’en ont pas la capacité. Dans ce cas, bon courage pour eux.

La probabilité d’une sortie de la Grèce de la zone euro a augmenté. Je la placerai aujourd’hui aux alentours d’une chance sur 3. Le résultat des prochaines élections sont le facteur susceptible de modifier cette estimation, en plus ou en moins.

PS : voir cette interview pour le Figaro, dans laquelle vous retrouverez les éléments présentés dans ce post.

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17 réflexions au sujet de « La Grèce va-t-elle quitter la zone euro? Episode IXCL »

  1. C’est vrai qu’il y a aussi des raisons de penser que la Grèce pourrait retrouver avec de nouvelles élections un gouvernement qui peut offrir une perspective crédible de rester dans l’euro, contrairement au résultat des dernières. Il y a 20% des voix qui ne sont pas représentées, faute d’avoir voté pour des partis qui ont fait plus que 3%. Si des petits partis favorables à l’euro se regroupent, une majorité favorable à l’euro et à ses conséquences peut se dégager.

    Les raisons d’être pessimiste, c’est que les Grecs n’ont visiblement pas envie de poursuivre dans la voie actuelle de l’ajustement et espèrent à tort que l’Europe mettra beaucoup plus d’argent sans contrepartie.

    Pour moi, il y a un peu plus qu’une chance sur 3 que la Grèce sorte de l’euro d’ici la fin de l’année. Je dirais entre 40 et 50%

  2. D’où vous vient le présupposé qu’un défaut de l’état Grec sur sa dette imposerait à la Grèce de sortir de l’euro?

    Réponse de Alexandre Delaigue
    Depuis le psi. Faire défaut maintenant c’est faire défaut auprès de l’UE-FMI. Donc ça signifie lignes de crédit coupées, donc austérité immédiate. Donc financement monétaire comme seule possibilité, donc sortie de l’euro. Sauf si l’UE accepte un défaut puis un financement à fonds perdus de la Grèce. C’est très peu probable.

  3. Je suis sceptique quand à votre scepticisme à propos d’une sortie "à l’argentine". Une monnaie dévaluée est plus intéressante pour les touristes dont les revenus sont en euros. Les compagnies hôtelières, notamment étrangères, ne dépendent pas de la crédibilité des bons du trésor de l’État grec pour leur financements. Les islandais ne produisent presque que du poisson, mais leur dévaluation n’a pas débouché sur des prix alimentaires étouffants (ou plutôt, juguler le chômage et la perte de revenus, notamment publics, a probablement largement compensé). D’une manière générale, l’austérité a échoué, et il faut trouver autre chose, et très vite, car les grecs s’appauvrissent et le pays est au bord de l’implosion. L’Europe doit aller vers plus de fédéralisme, ou accepter que des pays n’ont pas les épaules pour tourner avec une devise essentiellement allemande.

    Réponse de Alexandre Delaigue
    Le problème principal de l’Islande était une crise bancaire. Et son solde extérieur avant crise n’était pas le même. La Grèce importe beaucoup et exporte peu, et essentiellement du tourisme, ce qui pose problème en cas de troubles politiques. Les allemands ont déjà réduit leurs réservations de 30%. Que se passerait-il avec un défaut coûtant réellement aux contribuables, et un bras d’honneur grec? Et le rapport citoyen-etat est tres different en grece. Ls politiciens causant le depart verraient leur faible legitimite a zero. Cela dit, il est possible que vous aurez raison. Mais je doute que les dirigeants grecs veuillent prendre le risque autrement qu’au pied du mur.

  4. Bien d’accord avec vous.
    C’est assez incroyable le nombre de stupidités qu’on peut lire sur ce sujet dans la presse francaise, et malheureusement aussi dans la presse anglophone (mème le FT :/), alors que la situation est relativement claire.
    Votre avis est +- le meme que Jacob Funk Kierekegaard du Petersen institute http://www.piie.com/blogs/?p=287... qui me semble écrire les choses les plus intelligentes sur les question de l’eurozone, la grèce etc.

  5. Depuis le passage à l’euro, le tourisme en Grece était progressivement devenu non compétitif (par rapport à la Turquie, par exemple).

    Il faudrait vérifier les données, mais il me semble que en l’état, il y a bien de la marge pour accueillir plus de touristes avant que cela n’oblige à construire.

    Réponse de Alexandre Delaigue
    Reste le problème d’attirer des gens dans un pays en plein chaos social…

  6. Bonjour,
    J’essaye de créer un compte sur votre forum malheureusement, il semble que cela ne marche pas … je reçois un courrier sur ma boite électronique sur msn ( bryan261@hotmail.fr ), et il n’y'a aucun lien d’activation de mon compte .. quant je retourne au forum pour ouvrir mon compte, on m’affiche que mon compte est inactif … Que dois – je faire ?
    Merci d’avance.
    Merci de régler mon problème.

  7. Ce qui est frappant, c’est la différence de traitement du sujet entre l’Europe et les Etats-unis. Là ou chez nous, la sortie de l’euro a été longtemps tabou et reste presque inenvisageable, cela est une option discutée depuis le début outre-Atalntique.

    Ce qui est pour eux une option économique parmi d’autres, bien qu’extrême, reste quelque chose de bien plus fort ici. Cela amène un questionnement: sommes nous aveuglés par des grands principes ou n’arrivent ils pas à comprendre toutes les implications politiques que cela représente? Ou un peu des deux.

  8. Si l’on donne une probabilité d’occurrence d’un événement de 10% à un an, puis de 33 % à 6 mois, puis de 90% à 1 mois, au fil de l’évolution des informations relatives à cet événement, peut-on en conclure que la prévision à un an est hautement acrobatique … ;) ?

    Réponse de Alexandre Delaigue
    Non: une prévision dépend forcément de l’information disponible. Ne pas changer une prévision quand de nouvelles informations arrivent, c’est absurde. Cf le post en lien sur la signification des probabilités. Voir aussi ici: http://en.wikipedia.org/wiki/Brier_score

  9. Pourquoi n’est il pas envisagé que l’Euro devienne un panier de monnaies, dont certaines comprendraient plusieurs pays, et dont les parités seraient négociées annuellement ou tous les 6 mois par les gouvernements ?

    Ce serait plus en accord avec le fait que les pays de l’Euro ont des économies très diverses, sans compter les barrières linguistiques qui ne facilitent pas la mobilité géographique des salariés : http://www.gaullistelibre.com/20...

  10. "Mon scénario le plus probable est donc le suivant : une nouvelle élection, à l’issue de laquelle les partis pro-maintien dans l’euro obtiennent une petite majorité. Les grecs se sont défoulés une fois, pas deux."

    Ce scénario paraît plutôt improbable eu égard aux derniers sondages :
    "les enquêtes d’opinion font de la Gauche radicale la grande bénéficiaire d’un nouveau scrutin, qui devrait se tenir dans trois ou quatre semaines. Selon un sondage rendu public jeudi par la chaîne de télévision Alpha, le score de Syrisa passerait de 16,78% à 23,8%, ce qui en ferait la première formation politique du pays et lui donnerait droit à la "prime" de 50 élus censée favoriser la constitution de gouvernements stables. Un tel scénario atténuerait encore plus la perspective de voir les partis favorables au plan d’aide international former un gouvernement en éloignant ND et le Pasok de la majorité absolue au Parlement."
    fr.news.yahoo.com/la-gauc…

  11. Ce qui implique donc que l’on doive "juger" indépendamment la pertinence des prévisions sur les mêmes événements à différents moments et avec des informations différentes … ?

  12. Concernant la stratégie du bord du gouffre, un point m’échappe :

    N’a-t-on pas déjà un seul exemple d’un pays qu’un crise financière aurait précipité dans un sort qu’on ne voudrait pas lui envier ?

  13. Bonjour, quelques points sur le scénario Argentin. C’est un argument bateau de dire que l’Argentine s’en est sortie non pas grâce à une sortie de la convertibilité peso-dollar mais grâce à un vent favorable dans les marchés internationaux et la vente de produits agricoles. Dans ce cas on aurait dû avoir une reprimarisation de l’économie et des exportations, alors que l’Argentine est le seul pays dans les années 2000 qui n’a pas eu de reprimarisation de ses exportations en Amérique Latine alors même que les prix des produits primaires ont augmenté dans la période. Ce qu’il y a eu en Argentine c’est une réindustrialisation massive tournée vers le marché intérieur par substitution d’importations puis une hausse de la part des produits manufacturiers dans les exportations argentines. Possible grâce aux dévaluations du peso, qui ont donné beaucoup d’inflation certes mais surtout une compétitivité des manufactures (les produits agricoles étant déjà compétitifs du fait des conditions naturelles).

    La Grèce ne peut certes pas avoir le scénario argentin de sortie de crise mais non pas car elle n’aurait pas de soja à exporter mais car son marché intérieur est trop petit pour repartir dans de l’industrialisation bénéficiant d’économies d’échelle. Sa seule chance est qu’ils augmentent les salaires en Allemagne pour pouvoir avoir un marché européen accessible. Faute de quoi quitte à faire une dévaluation réelle asymétrique en attaquant les salaires et les pensions autant faire une dévaluation affectant le pouvoir d’achat des Grecs de façon plus homogène.

    Je tiens à souligner néanmoins que les troubles en Argentine (fin 2001) sont venus avant la sortie de la convertibilité et le défaut de Rodríguez Saa. Avec notamment des mesures telles que le Corralito créées pour sauver la convertibilité. C’est jouer avec le feu que d’imposer une austérité à horizon de 30 ans aux Grecs pour maintenir l’euro en Grèce. Je crois plus aux troubles intérieurs effrayant les touristes venant d’émeutes pré-sortie de l’euro que d’émeutes post-sortie de l’euro. Pour moi le bord du gouffre ce n’est pas la sortie de l’euro mais l’implosion sociale de la Grèce et franchement, pour l’avoir presque vécue en Argentine il n’y a pas longtemps, ce n’est pas une possibilité farfelue.

  14. Merci pour votre réponse.
    En parlant de réponse…
    krugman.blogs.nytimes.com…
    Et si je peux continuer sur ma lancée, cela n’arrange rien pour le tourisme de maintenir le pays en situation quasi-insurrectionnelle en lui infligeant l’austérité. Je pense que vous sous-estimez ce que la situation actuelle a de dramatique pour les grecs (et les espagnols, ect) qui subissent un choc comparable à la Grande Dépression (chômage stratosphérique, perte de revenus, services publics anémiés, la solidarité familiale comme alternative aux hoovervilles). Un choix aussi lourd que sortir de l’euro aurait l’avantage de montrer à la population que le gouvernement agit autrement qu’en appliquant des directives étrangères. Mais la politique grecque n’est pas mon fort alors je ne conjecturerai pas plus loin. La vraie inconnue réside dans l’attitude de l’Allemagne, et là notre Hollande national a intérêt de jouer de toute l’influence dont la France dispose pour stopper l’austérité et aller vers une vraie stratégie commune. Espérons que Flamby se durcisse, l’euro en dépend.

  15. Vous avez surement lu l’article de Quatremer : bruxelles.blogs.liberatio…

    Et je me dis qu’on peut même compléter son scénario :

    Donc en Juin, la coalition de gauche prend le pouvoir. Elle refuse le plan d’aide et les mesures d’austérités qui l’accompagnent. L’UE et le FMI arrête leur aide. On a le défaut.

    Et très rapidement, l’état Grec n’a plus d’argent pour payer ses fonctionnaires et les retraités.

    Alors, il fait comme on fait avant lui tous les états dans cette situation : il introduit une deuxième monnaie (ou simplement une reconnaissance de dette qui sera accepter par les commerçants) pour payer ses fonctionnaires et ses retraités. C’est ce qui s’est passé dans les états d’Argentine avant la crise de 2001.

    Et voilà, on a la Grèce toujours formellement dans l’euro et donc dans l’UE avec en plus la drachme.
    Après un ou deux ans de discussion, les pays européens arrivent à modifier leur traité qui leur d’expulser un de leur membre. Mais c’est presque inutile. L’euro n’est plus utilisé en Grèce que comme monnaie de réserve en application de la loi de Gresham.

    C’est presque le meilleur scénario de sortie de crise pour la Grèce et l’europe.

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