Alexandre Delaigue

La victoire de la Banque Centrale Européenne

Quelques liens et commentaires sur les récents développements de la crise de la zone euro.

J’expliquais il y a deux semaines que la Banque Centrale Européenne se comportait en acteur politique, exerçant son pouvoir pour mettre en place une organisation institutionnelle de la zone euro qui lui convienne; Que dans ce cadre, la pression se déplaçait vers la France, et que celle-ci avait de bonnes chances de céder. La dernière semaine a confirmé cette analyse.

- Mario Draghi a explicité les buts de la BCE lors d’un discours au parlement européen. En précisant que les interventions de la BCE étaient subordonnées à la mise en place d’un « fiscal compact » entre les gouvernements de la zone euro. Dans la foulée, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel y sont aussi allés de leurs discours pour décrire le « fiscal compact » en question, ce qui a été instantanément salué par les marchés. L’intervention concertée des banques centrales, en début de semaine, bien que très limitée, avait déjà rappelé qui est le maître du jeu : l’impact immédiat a été bien plus grand que toutes les conférences de presse Merkozyennes réunies.

- L’optimisme vient de deux facteurs : premièrement, le fait que les dirigeants européens, après avoir consacré beaucoup de temps à des solutions qui ne fonctionnent pas, semblent enfin avoir décidé de se préoccuper du vrai problème : les structures institutionnelles de la zone euro. Mais surtout, de ce que cela annonce enfin que la Banque Centrale Européenne va, par le biais du Securities Market Programme, soutenir les pays européens et le système bancaire tant qu’ils vont dans la direction qu’elle considère comme souhaitable. Il y avait urgence, on se rapprochait d’une paralysie du système bancaire européen proche de celle qu’on avait rencontrée en 2008.

- Certains commentateurs m’avaient fait remarquer, à juste titre, que les objectifs de la BCE étaient alignés avec ceux de l’Allemagne. C’est exact, et c’est pour cela que la France n’avait pratiquement aucun poids dans la balance. On pourrait ajouter que la France n’avait en pratique pas de plan alternatif viable à proposer. Une mutualisation des dettes des pays européens dans des « eurobonds » n’a aucun sens sans pouvoir de décision sur les dépenses effectuées avec cet argent. Cela impliquerait des transferts de souveraineté trop importants, que de toute façon la France ne veut pas. La négociation était totalement déséquilibrée, la résistance française aura été futile. A quelques éléments près, le « fiscal compact » traduit les objectifs allemands.

- J’ai expliqué dans ma chronique libé d’hier pourquoi en tant que tel, cette pseudo « union budgétaire » qui n’est en réalité qu’un pacte de stabilité renforcé n’a que peu de chances de fonctionner en tant que tel. Pour résumer : les règles budgétaires sont nuisibles pour un gouvernement qui veut gérer sérieusement ses finances, et inutiles pour empêcher un gouvernement irresponsable de se comporter comme tel. Voir Wyplosz qui préfère une discipline budgétaire décentralisée aux règles centralisées que l’on privilégie actuellement.

- Parmi les « concessions » obtenues par Sarkozy, l’une n’a pas attiré encore l’attention qu’elle mérite en France : l’annonce que la Grèce a été un cas unique, qu’il n’y aura plus aucun défaut d’un pays de la zone euro. Une annonce extrêmement étonnante, même si on peut la comprendre dans le contexte (l’annonce inverse avait provoqué la panique des marchés). Comment l’interpréter? De manière étendue, cela signifie que les gouvernements européens soutiendront toujours et jusqu’au bout la totalité des dettes souveraines des autres pays. On renonce aux eurobonds, qui constituent une garantie collective limitée, pour l’annonce d’une garantie collective illimitée? C’est assez absurde vu comme cela. Mais dans ces conditions, il est tout à fait normal que Standard&Poors annonce la possibilité d’une dégradation collective de la note des gouvernements européens. Contrairement aux éléments de langage gouvernementaux, repris complaisamment par la presse, s’il y a effectivement garantie collective, cela signifie que les pays AAA garantissent la dette des autres : ils est normal de les loger à la même enseigne.

- En tant que telles, les règles nouvelles annoncées ne constituent aucun progrès. La seule source d’espoir vient du fait que ces nouvelles règles étaient la condition nécessaire pour un soutien de la BCE. Elles ne « calment les marchés » que dans la mesure où elles satisfont la BCE et où celle-ci intervient.

- La politique de l’ensemble est toujours effroyablement compliquée. Ce n’est pas une union budgétaire que l’on va proposer aux européens, mais des contraintes supplémentaires, fondées sur un mythe : les règles peuvent se substituer à la réalité. Si les finances publiques du Portugal, de l’Irlande, de l’Italie, posent problème aujourd’hui, ce n’est pas parce que ces pays ne respectaient pas les règles, entre ceux qui étaient en excédent budgétaire, ceux dont la dette diminuait régulièrement. Leurs difficultés actuelles ont d’autres causes, à la fois locales (le fonctionnement du marché du travail en Espagne, la décision de soutenir les banques en Irlande, etc) et générales (l’existence d’une monnaie unique, et l’inadaptation de la politique de la BCE aux situations particulières). Il est vain d’imaginer qu’il sera plus facile de régler les problèmes locaux depuis Bruxelles que pour des gouvernements élus : c’est une illusion de bureaucrates. Et les facteurs qui rendent la BCE incapable de mener une politique qui faciliterait l’ajustement des balances des paiements n’ont pas disparu. Les nouvelles règles ne font qu’accroître encore un peu le coût de rester dans la zone euro. Et à force de répéter aux gens qu’ils doivent faire des efforts pour rester dans la zone euro, ceux qui disent que la solution consiste à en sortir auront de plus en plus d’auditeurs. La BCE a peut-être remporté une victoire à la Pyrrhus.

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20 réflexions au sujet de « La victoire de la Banque Centrale Européenne »

  1. En fait, une mutualisation de la dette (eurobonds) serait la meilleure façon de garantir le respect de règles budgétaires, en établissant une limite stricte sur les montants empruntés par chaque pays via ce mécanisme (tout excédent serait soit emprunté sur les marchés au prix fort, soit prêté à un taux pénalisant). C’est à se demander si Merkozy & co. sont réellement sérieux sur ces limites. Plus probablement, le système proposé est conçu pour permettre aux pays les plus influents de bafouer les règles.

    Pour l’Espagne, on entend effectivement beaucoup parler des rigidités sur le marché du travail, mais leur problème principal n’est-il pas le poids de la dette privée après l’éclatement de la bulle immoblière ? Dans ce cas, une politique de baisse d’impôts et de déficits massifs permettant de convertir la dette privée en dette publique, bien plus facile a refinancer sur le long terme, serait peut-être appropriée ? Il faudrait, bien sûr, que le gouvernement espagnol puisse emprunter à des taux raisonnables…

  2. Resistance is futile? Alors les Borgs ont gagnés et on va être assimilated?

  3. "cette pseudo "union budgétaire" qui n’est en réalité qu’un pacte de stabilité renforcé n’a que peu de chances de fonctionner en tant que tel"

    Tout à fait d’accord. Le PSC n’a pas marché, recommençons un nouveau PSC ! … :(

    J’aurais aimé voir avancé un argument contre cette idée de règles budgétaires rigides et uniformes dans la zone euro : c’est que l’on ne sait pas bien prévoir à l’avance tous les effets de ces règles, et dans le doute il vaudrait mieux laisser différents pays essayer différentes recettes. Cette méthode a pour avantage 1) de respecter la souveraineté des pays et 2) de permettre des essais-et-erreurs, la concurrence institutionnelle en Europe. Mais ce n’est pas la vision fédéraliste de certains Allemands et de la BCE, qui croient savoir exactement ce dont leurs voisins ont besoin (pour leur propre bien, naturellement). Ils devraient peut-être lire Adapt de Tim Harford (les idées viennent de Hayek mais Harford écrit mieux ;) ).

  4. @ l"auteur : "à force de répéter aux gens qu’ils doivent faire des efforts pour rester dans la zone euro, ceux qui disent que la solution consiste à en sortir auront de plus en plus d’auditeurs."

    Tout à fait d’accord. Ce discours est décourageant et paralysant.

    @ Gu Si Fang : le Pacte de stabilité n’a pas marché ? Il n’a, surtout, pas été respecté. Les Etats se rendent compte tardivement qu’ils ont eu tort (au moins, j’espère qu’ils s’en rendent compte). Si ça pouvait les conduire à changer de politiques, ou si ça pouvait pousser les électeurs à les y contraindre, on ne regretterait pas trop cette décennie perdue !

    Et l’équilibre budgétaire, ils en auront besoin quelle que soit leur monnaie, nationale ou européenne. Alors, autant qu’ils se mettent à "capter"…

  5. Au passage, sur "Parmi les "concessions" obtenues par Sarkozy, l’une n’a pas attiré encore l’attention qu’elle mérite en France : l’annonce que la Grèce a été un cas unique, qu’il n’y aura plus aucun défaut d’un pays de la zone euro."

    Ce n’est pas une concession, c’est une blague. Elle avait déjà été faite par les chefs d’Etat le 21 juillet : bis repetita placent.

    D’ailleurs, il valait mieux la resservir vite…

  6. Une remarque de fond : l’Euro fut une concession imposée à l’allemagne par Mitterrand en échange de son soutien à la réunification.

    Outre l’affreux cynisme dont fit alors preuve la France, tous ceux qui ont votée en 1990 se souviennent je crois du caractère imparfait établi du traité alors signé.

    Et depuis ?

    On se souvient moins des négociations autour du traité de Nice ou du premier accord de Lisbonne que de psychodrame du traité constitutionnel : la conclusion qu’on peut en tirer reste la même : la France n’est pas parvenue à convaincre qui que ce soit en Europe : pas même l’Espagne, l’Italie ou la Portugal, de dépasser le cadre de traités jugés, à juste titre, bien trop merdiques et dont le caractère merdique devait beaucoup aux choix cyniques d’un certain président français désormais bien connu pour se croire plus malin que tout le monde.

    On aurait pu aussi se sortir d’affaire en se donnant les moyens, c’est à dire, financiers et non pas militaires, d’une meilleure diplomatie. Il est plus aisé de rallier à soi ses voisins quand on est en mesure de les aider que quand on fait pression pour qu’ils achètent des armes et des crédits bancaires dont ils n’ont pas besoin. Ici aussi, le cynisme français sur lequel on peut ou non s’abstenir d’un jugement moral a pourtant cette conséquence de rendre la france et les français haïs partout, y compris au plus profond de leur propre pays par cette petite minorité de français réellement instuits sans laquelle nul pays ne peut prétendre à une place en 1ère division dans la guerre économique mondiale si chère aux intellectuels de salon.

    On peut sans grands efforts imaginer que cet omniprésent cynisme français n’a pas épargné la BdF et ses camarades administrés de promotion aux noms qui chantent, qu’on peut actuellement imaginer aux taquets pour planquer leurs merdes, il est aisé de prédire que tout ceci finira mal. Sans même la moindre analyse raisonnée, sans la moindre preuve, sans la moindre information objective. Parce qu’il n’y a pas de place pour le cynisme parmi les meilleurs, seule compagnie que la France des cyniques veut pour elle.

  7. "les règles budgétaires sont nuisibles pour un gouvernement qui veut gérer sérieusement ses finances"
    Vous en connaissez (en dehors de l’Allemagne) ?
    Si oui, c’est que nous ne donnons pas le même sens au mot "sérieusement".

    C’est quand même étrange de dire que la BCE est "un acteur politique" alors qu’elle se bat pour essayer de respecter la mission qui lui a été confiée par les acteurs politiques (qui dans un moment de lucidité avaient essayé de se protéger contre eux-mêmes), au lieu d’outrepasser cette mission pour permettre aux acteurs politiques de continuer à faire n’importe quoi.

  8. Je pense qu’il faut bien distinguer les questions.

    Qu’il existe une monnaie utilisable dans un grand nombre de pays, c’est un bien incontestable. Je pense même que ça serait encore mieux s’il y en avait plusieurs, librement utilisables et échangeables entre elles. Mais c’est un autre débat. Voir docs.google.com/document/…

    Que des gouvernements se croient autorisés à endetter leurs pays au delà du raisonnable, c’est un mal absolu quel qu’en soit le prétexte, y compris quand ils comptent sur la zone euro pour les tirer d’affaire. Et quand tous le font (sauf un, il faut le reconnaître), c’est le comble de l’absurdité et ça conduit nécessairement à la catastrophe, quelles que soient les contorsions comptables qu’on peut imaginer pour essayer de masquer la situation jusqu’à la prochaine élection.

    "L’euro", avec "les marchés" et "les agences de notation" c’est le bon bouc émissaire pour exonérer les gouvernements de leurs turpitudes. Heureusement, ça a l’air de marcher de moins en moins.

  9. Ouais. Je pense utile de rappeler à tout le monde que les problèmes rencontrés par les pays de la "périphérie" n’ont généralement rien à voir avec le non-respect des règles budgétaires.

    streetlightblog.blogspot….

  10. Bonsoir,
    Quant est ce que le forum de ce blog sera opérationnel ?
    Merci infiniment.

  11. [J'ai bu ou Elvin a fait un commentaire qui ne cite pas Mises et ne parle pas de monnaies privées !]

  12. Oui vous avez bu. Je ne cite pas Mises (c’est assez fréquent, vous pouvez vérifier) mais je parle (notamment) de monnaies privées. Il faut dire que le sujet s’y prête.

  13. thomas: vous avez bu… :-)

    (cf: "Je pense même que ça serait encore mieux s’il y en avait plusieurs, … etc." dans le message 9)

  14. @elvin : "la BCE est "un acteur politique" alors qu’elle se bat pour essayer de respecter la mission qui lui a été confiée par les acteurs politiques"
    Respecter les règles représente une prise de position aussi marquée que de ne pas les respecter. D’ailleurs vous le pensez aussi probablement en écrivant : "au lieu d’outrepasser cette mission pour permettre aux acteurs politiques de continuer à faire n’importe quoi".
    Vous montrez bien que la BCE pourrait le faire et qu’elle choisit de ne pas le faire. En cela, elle joue un rôle politique.

    Mais l’explication de ce sujet va plus loin qu’une simple analyse du respect ou non d’une règle.

  15. Vendredi 9 décembre 2011 :

    Le maintien de la Grèce, qui négocie désormais un "hair cut " de 80 % sur sa dette, n’est même pas certain.

    http://www.latribune.fr/opinions...

    1- Au début, ils disaient : "Ne vous inquiétez pas : la Grèce remboursera sa dette."

    2- Ensuite, ils ont dit : "Ne vous inquiétez pas : la Grèce ne remboursera pas la totalité de sa dette, mais la Grèce remboursera presque toute sa dette."

    3- Ensuite, ils ont dit : "Les prêteurs vont perdre 21 % de leur mise."

    4- Ensuite, ils ont dit : "Les prêteurs vont perdre 50 % de leur mise."

    5- Aujourd’hui, ils disent : "Les prêteurs vont perdre 80 % de leur mise."

    6- Et demain ?

  16. @Zagdem : OK, mais ça n’est qu’une question de vocabulaire.

    @To : OK, mais il faut lire aussi les commentaires, notamment ceux de liquidationist.
    Je constate que les explications données sont cohérentes avec la thèse "autrichienne" : les conditions de la crise se créent dans l’euphorie générale quand les États mettent en œuvre des politiques (monétaires et budgétaires) artificiellement expansionnistes. La crise elle-même, qui devient d’autant plus inévitable que cette politique se prolonge, se déclenche quand les Etats et les prêteurs s’aperçoivent que ça ne peut pas durer éternellement. Elle est alors à la fois monétaire, de la dette, fiscale, budgétaire et tout le reste, et il est facile d’en accuser les porteurs de mauvaises nouvelles.

    Tous ces efforts pour disculper "la dette" et donc les gouvernements qui l’ont créée sont pathétiques et amha révoltants.

  17. ‘se déclenche quand les Etats et les prêteurs s’aperçoivent ‘

    ‘Tous ces efforts pour disculper "la dette" et donc les gouvernements qui l’ont créée sont pathétiques et amha révoltants. ‘

    Ou comment oublier que les préteurs ont leur part de responsabilité en même pas quelques lignes d’ecart….
    Encore une fois ces preteurs si ils ont eu tant d’argent a preter, c’est qu’ils ont prefere preter a l’etat plutot que dans des entreprises prives. (et on se ddemande comment on a pu leur en laisser autant…de base…)
    Si ils s’etaient ruines parce que l’entreprise coule, ca poserait pas de probleme apres tout hein, c’est le marche.
    Bizarrement quand c’est un etat qui coule, faut absolument rembourser et ca pose un probleme aux marches…

    Tous ces efforts pour disculper les preteurs sont pathetiques et revoltants….

  18. Lisez-moi mieux : je ne cherche pas à disculper les prêteurs ! Je dis qu’ils sont complices et méritent d’être punis comme tels. J’ai développé cette position ici: blog.turgot.org/index.php…
    Mais je dis aussi que c’est un peu gonflé de la part des coupables de vouloir faire porter le chapeau à leurs seuls complices, qu’ils étaient et sont encore bien contents de trouver.
    Et je dis ça en réponse à des commentaires qui ont l’air de postuler que les États doivent pouvoir faire impunément n’importe quoi et que ne pas les y aider est un crime.

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