Stéphane Ménia

La rigueur de gauche, à l’épreuve du temps et de la politique

Libération résume ce que le programme budgétaire de François Hollande pourrait être. « Une rigueur de gauche qui passerait par une forte réduction du déficit et de l’endettement, mais sans pour cela sabrer aveuglément dans les dépenses et, surtout, en mettant davantage à contribution les Français les plus riches. ».

François Hollande vise un équilibre budgétaire en 2017. Vous connaissez mon récent  »coming out » anti scientiste et pro politicien. Je vais le confirmer en quelques mots. Cette mesure ne traduit probablement pas une connaissance pointue des questions de trajectoire des dettes publiques (sans que je nie la compétence de certains gens de gauche en la matière ; hey, ça ne veut pas dire que les gens de droite sont par nature bons en économie…), mais la simple volonté de faire « de gauche », en l’occurrence de ne pas procéder à un ajustement brutal, à une purge sauvage de l’Etat, au nom d’une expiation des pêchés passés de la dette. Ça, c’est la macroéconomie conservatrice et judéo-chrétienne (une partie de la droite française). Et pour un candidat de gauche, c’est le mal (tiens, en parlant de mal, je trouve cet article passionnant). Donc, un positionnement on ne peut plus logique politiquement.

Ce qui est intéressant, c’est qu’incidemment, il s’agit d’un positionnement économique équilibré. Je laisse de côté le volet « on ne coupe pas dans les dépenses aveuglément », parce que ça peut traduire tout et n’importe quoi, d’un souci de croissance à long terme à un appel du pied à gauche. Idem pour ce qui relève de la taxation des plus aisés (j’y reviendrai dans un prochain billet. Pour résumer mon point de vue vite fait : ils vont prendre. Vraiment ou pas, ça…). Bref, ce programme reconnaît que la trajectoire actuelle de la dette est devenue trop incertaine pour ne pas procéder à une correction. Cette correction passe par une réduction des déficits primaires. Mais comme ces déficits sont largement conditionnés par la conjoncture, elle ne doit pas scier la branche sur laquelle les lois de finance à venir seront assises (rappel : impôt = base x taux, par exemple. Si vous mangez la base, pas d’impôt. Or la base, c’est le PIB). Étaler dans le temps la correction budgétaire permet à la fois de sortir de la trajectoire actuelle de la dette, en espérant ne pas provoquer une récession du côté de la demande. Un genre de meilleur des deux mondes. Il s’agit en quelque sorte de lisser la conjoncture dans une trajectoire de dette soutenable. Car, il faut bien préciser les choses : un Etat n’en est pas à deux ou cinq ans près. Si la dette est ce qu’elle est aujourd’hui, elle peut le rester encore quelques temps. La soutenabilité d’une dette souveraine comme celle de la France n’est pas en jeu à un ou deux ans, si la politique budgétaire et fiscale avance des éléments tangibles de rectification. Cela, même une agence de notation de 5 ans le sait…

Il y a deux problèmes qui se posent. Certains éléments (et ce n’est pas propre à une stratégie de moyen terme, c’est vrai aussi sur un programme comme celui des Britanniques) sont passablement hors de contrôle des autorités budgétaires nationales ou européennes. Un choc externe quelconque (un défaut sur la dette souveraine de pays européens, une flambée des prix du pétrole, la non réélection de Barack Obama, etc.) peut compromettre un programme fiscal des plus solides. Le temps est donc le premier danger : que peut-il se passer qui puisse déstabiliser la nouvelle dynamique des finances publiques ? Par définition, on ne le sait, au mieux, qu’en mettant des probabilités sur chacun de ces évènements ; au pire on n’imagine même pas ce qui pourrait arriver (tenez, une attaque d’aliens ; plus sérieusement, des évènements inattendus arrivent tous les jours). L’autre problème est celui des promesses qui n’engagent que ceux qui les croient. Qui dit qu’à l’approche de 2017, soumis à des pressions catégorielles, un gouvernement ne succombe pas à une analyse du type balancing the budget can wait ? Evidemment, ces deux problèmes sont perçus par tous les agents économiques, qu’il s’agisse de ménages, d’entreprises ou d’investisseurs sur les marchés financiers.

Pour ce qui est du probable et de l’inattendu, il n’y a pas franchement grand chose à faire, à part espérer que les agents économiques ne se focalisent pas sur les évènements les moins probables, selon un biais connu (qui peut être comparé à attacher plus d’importance aux attaques de requins qu’à la possibilité de se faire renverser par une voiture en sortant de chez soi). Et, évidemment, qu’il n’y ait pas de chocs… Pour ce qui relève de la crédibilité, on pourrait dégainer une règle d’or. Il n’échappera à personne que dans une version brutale, elle ne laisse aucune chance de lisser la conjoncture (hypothèse de départ). L’intégrer à la constitution pose une autre difficulté sur le long terme, du reste. Ce qui peut être utile aujourd’hui peut s’avérer très con dans dix ans (imaginez ce qui se serait passé si Ulysse n’avait pas eu des compagnons non ligotés pour le détacher une fois les Sirènes éloignées…). Quoi d’autre, sinon ? Honnêtement, ça me dépasse plus que largement, donc pas question de m’aventurer à donner un mécanisme quelconque. Mais un dispositif qui permette de tenir sur les pressions politiques serait le bienvenu.

Mais ne terminons pas comme cela… Alexandre, en lisant ce qui précède, me signale ce texte de Rodrik. Après avoir reconnu, un peu comme je le fais (hum, à croire qu’il me lit…), que l’imagination en matière de procédure d’engagement fiscal n’est pas très prononcée chez les gouvernements, il écrit :

« Europe, for its part, requires a determined step toward fiscal unification if the eurozone is to survive. Removing national governments’ ability to run large deficits and borrow at will is the necessary counterpart to a joint guarantee of sovereign debts and easy borrowing terms today. »

Bon, ok. C’est fort juste. Mais euh… on fait comment pour mettre ça en place rapidement ? Eh oui, décidément, vous voyez, je suis devenu un réaliste qui voit la politique partout.

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Stéphane Ménia

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5 réflexions au sujet de « La rigueur de gauche, à l’épreuve du temps et de la politique »

  1. qui peut être comparER à attacher plus d’importance aux requins ? Dites moi que je n’ai rien vu.

    Réponse de Stéphane Ménia
    j’ai hésité entre « se comparer » et « être comparé »… Corrigé, merci.

  2. "Removing national governments’ ability to run large deficits and borrow at will is the necessary counterpart …..

    Mais euh… on fait comment pour mettre ça en place rapidement ?"

    Hé bien, justement, n’est-ce pas là ou nous en sommes ?

    Les prêteurs sont en train de fixer, institution par institution, par l’intermédiaire des mécanismes de prix, une logique complexe de plafonnement d’endettement.

    Autrement dit, y-a-t-il lieu de s’en faire sur ce point du moins ?

    Au pire, si les prix de marché proposés semblent trop élevés, on connait les mécanismes classiques pour les faire globalement baisser.

  3. Dites puisque vous faites dans le serieux, est ce que je me trompe en pensant que:

    Si la dette du pays F, disons, est de 1700Md pour un PIB de 2000Md et que la maturité moyenne de cette dette est de 7 ans, alors il lui faut soit emprunter 242,8571Md tous les ans pour rembourser le capital ou generer un surplus (primaire forcement primaire) du meme ordre.

    Que si, de plus, les recettes de F sont de 280 Mds et ses depenses de 420Mds alors tous les ans il lui faut emprunter 382,8571Mds soit 19,14% (et des poussieres) de sa richesse produite (En fait emprunter la quasi totalite de la depense non?).

    Je trouve que cela fait apparaitre le coté un peu "empathique" de la relation preteur/debiteur. Si brutalement les preteurs ne croient plus aux comptes de Fée, que se passe t il?

    Vous me direz que je peux aller le demander aux G.

    Il me semble que la gauche ou la droite ont interet a continuer a jouer du pipeau largo largissimo afin de ne pas réveiller les reveurs.

    Réponse de Stéphane Ménia
    Je suis toujours sérieux. Mais quand vous parlez de rembourser le capital de la dette publique, l’êtes vous (pas sûr de vous avoir compris en fait) ? Cela dit, j’ai promis un billet avec des trucs du genre simulation de coin de table. Donc je reviendrai prendre vos chiffres !

  4. Quand une dette arrive a maturité, vous ne remboursez pas le capital vous?

    Réponse de Stéphane Ménia
    Yep, OK, avais pas saisi…

  5. Cet article est intéressant mais, il me semble qu’il passe à côté d’un point important, le fait que la soi-disant "réduction de la dette" peut aussi cacher des choix idéologiques. Il n’existe pas une méthode unique pour réduire la dette, pour faire court on a la possibilité de ne pas augmenter les recettes et de diminuer les dépenses, le choix de ne pas baisser les dépenses mais d’augmenter les recettes et la totalité des options entre les deux. Or, actuellement, la plupart de nos hommes politiques susceptibles d’arriver au pouvoir penchent surtout vers la tendance "baisser les dépenses", ce qui aboutit concrètement à un dé-tricotage de l’État social, pour la plus grande joie des possédants qui peuvent espérer que leurs impôts baisseront une fois les beaux jours revenus et du secteur privée qui peut espérer fondre sur le joli gâteau de l’assurance maladie, de la retraite et de tas de secteurs dont l’État entend se désinvestir. Je pense que Sarkozy ira plus loin dans cette logique que Hollande mais je n’en suis même pas sûre. En effet, il faut se souvenir que le coup de "la rigueur", la gauche nous l’a déjà fait et que Hollande faisait déjà partie de cette équipe : cppn.over-blog.com/articl…

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