Alexandre Delaigue

Commentaires sur "the great stagnation" de Tyler Cowen (première partie)

Mathieu P a rédigé une note de lecture du récent livre (électronique) de T. Cowen, the great stagnation, un essai qui suscite énormément de commentaires dans la blogosphère économique en langue anglaise. Le fait qu’un livre de moins de 100 pages puisse susciter plus de lignes de commentaire qu’il ne comporte de contenu est, en soi, un signe que sa thèse est importante, quoi que l’on puisse en penser au final.

De mon côté, je ne suis pas d’accord avec la critique qu’apporte Mathieu. Ce n’est pas que je trouve ses critiques erronées; mais il me semble qu’elles ne répondent pas véritablement au coeur de la thèse de Cowen. Je vous invite donc à aller lire sa chronique, avant de vous lancer dans la lecture du (long) post suivant.

Pour résumer, la thèse de Cowen est la suivante (NB : il écrit pour les USA, mais son propos me semble s’appliquer à l’ensemble des pays riches) :

- La croissance forte de l’après-guerre aux années 70 a été rendue possible par des « effets d’aubaine » : gains liés au passage d’une population massivement illettrée à une population instruite, ensemble de technologies (toutes celles que l’on associe à la production de masse et à la société de consommation) permettant des gains de productivité très rapides.

- Ces aubaines ont disparu progressivement au début des années 70. Une fois que l’on a appris à lire à une population illettrée, les gains liés au fait de leur apporter plus d’enseignement s’effectuent à rendements décroissants (il faut de plus en plus d’efforts pour des gains de moins en moins grands). Les nouvelles technologies (information et communication) n’apportent pas les mêmes gains que les technologies issues de la production de masse fordiste. Résultat, les gains de productivité ralentissent et les revenus médians stagnent. (On peut noter que Cowen a abordé la question complémentaire des inégalités de revenu dans cet essai, « the inequality that matters« , qu’il est utile de lire en complément de ce livre). La valeur apportée par les secteurs en croissance de l’économie (santé, éducation) est très incertaine.

- Dès lors que les aubaines ne sont plus là, que la frontière technologique est plus difficile à déplacer, il faut se préparer à un long moment de faible croissance économique. Or nos institutions, nos dirigeants politiques, nos normes, considèrent une croissance économique forte comme une norme. Les politiciens promettent baisses d’impôt et dépenses publiques accrues. Les systèmes sociaux dépendent pour leur pérennité d’une croissance économique élevée. Nous nous endettons (particuliers et gouvernements) à des niveaux qui ne sont tolérables que si nos revenus croissent. Nous causons des bulles financières en imaginant que tel ou tel actif verra sa valeur augmenter, sous l’effet de la croissance des revenus. Nous devrions plutôt commencer à nous habituer à la perspective d’une croissance économique faible, jusqu’à la prochaine vague technologique susceptible de produire une croissance forte, si elle arrive.

Avant de passer à la critique, on peut examiner plusieurs aspects qui rendent cette thèse intéressante. Premièrement, elle apporte une explication au désenchantement ressenti dans les pays développés depuis 1973, ce sentiment de stagnation des revenus, voire de déclin. Elle s’appuie sur la conception des économistes sur la croissance : elle provient de l’application d’idées, et pas, comme on le lit de façon lassante dans les commentaires économiques, de la « consommation », de la « compétitivité », ou des « ressources naturelles » (voire pire, appliquer le rapport Attali). Les pays pauvres qui s’enrichissent rapidement aujourd’hui le font en appliquant les idées déjà utilisées dans les pays riches (phénomène de rattrapage économique). Dans les pays riches, croître exigerait d’inventer et d’appliquer des idées nouvelles.

Notre problème vient de ce que nous n’avons pas assez de bonnes idées. Si les stations spatiales et autres voitures volantes dont on rêvait dans les années 60 n’existe pas, c’est que ce ne sont pas de si bonnes idées que cela. En matière médicale, les résultats des biotechnologies sont extrêmement décevants par rapport aux attentes. Résultat, nous ne pouvons croître qu’en appliquant de petites améliorations à des idées déjà existantes (des voitures plus perfectionnées, des téléviseurs plus jolis et des chaînes plus nombreuses, des réfrigérateurs plus performants, etc). Mais les changements que nous connaissons sont sans commune mesure avec ceux rencontrés par les gens nés au début du 20ième siècle, qui ont vu apparaître l’automobile, la radio-diffusion, la télévision, la consommation de masse, les antibiotiques, l’avion, l’eau courante et l’électricité dans les maisons. L’écart de mode de vie est bien plus grand entre 1900 et 1950 qu’entre 1950 et 2000. Une seule exception de taille : l’informatique et l’internet.

Sur ce point d’ailleurs, la critique de Matthieu me semble inadaptée; il remarque que si les biens en question (ampoules, voitures, téléphone, télévision…) existaient déjà dans les années 50, la part de la population qui en bénéficiait était bien plus faible qu’aujourd’hui : il y a donc bien eu changement de mode de vie de l’occidental moyen. C’est exact, mais cela ne fait que confirmer la thèse de Cowen pour lequel notre croissance repose sur l’application d’idées anciennes plutôt que d’idées nouvelles. Passer de 50 à 100% d’équipement en télévision ou réfrigérateur, c’est se rapprocher de la frontière technologique, pas la déplacer.

Cette thèse explique également la diminution des opportunités d’investissement dans les pays développés, constatée notamment par Ben Bernanke.

Mais, et l’internet, et les technologies de l’information? il y a là des innovations qui ont réellement produit des changements. Et c’est là que la thèse de Cowen me semble extrêmement féconde et inédite : ces technologies changent effectivement nos façons de vivre et nous apportent des gains significatifs; mais l’essentiel de ces gains se réalise hors de la sphère marchande. Pour comprendre l’importance de cette idée, il est nécessaire de faire une digression historique.

On a souvent tendance à opposer l’Etat et le marché : les uns pour dénigrer le secteur public et glorifier le marché étouffé par l’Etat spoliateur; les autres pour magnifier le secteur public contre la rapacité inhérente à l’économie marchande. Quoi qu’il en soit, l’opposition Etat-marché est perçue comme évidente, oubliant un élément fondamental : Etat et marché, historiquement, ont crû de concert. Si l’on se place avant la révolution industrielle, le poids de l’Etat dans l’économie est minime, les prélèvements obligatoires ne représentent qu’un faible pourcentage, de l’ordre de 5-10%, de la production. Mais le marché, lui aussi, est très peu étendu. L’essentiel de la production s’effectue dans un monde très majoritairement rural, de gens qui vivent en quasi-autarcie, consommant l’essentiel de ce qu’ils produisent, et utilisant une faible fraction de leur production pour l’échanger contre des choses qu’ils ne peuvent pas produire eux-mêmes. Comme l’a montré Polanyi, de nombreuses activités, à commencer par le travail, échappent à la sphère marchande (le marché du travail est une invention du 19ième siècle). La croissance économique a consisté dans l’extension de la sphère marchande – et sa conséquence, la spécialisation – à des activités de plus en plus nombreuses. La part autarcique de l’activité personnelle a considérablement diminué (voir à ce sujet ce livre).

Et cette expansion du marché a permis l’expansion du secteur public. Plusieurs facteurs font que l’extension de la sphère marchande permet l’expansion de l’Etat :

- Lorsque l’essentiel de votre revenu est monétaire et provient d’un tiers, il est bien plus facilement taxable que lorsqu’il se mesure en pommes de terres cultivées et consommées.

- Comme le constate Cowen, les mêmes technologies qui ont permis la constitution des entreprises de très grande taille (fichiers, transmission d’information, management bureaucratique, mesure des flux) permettent la constitution de gouvernements de grande taille, gérant un personnel abondant.

- dans le même temps, la croissance de l’Etat permet celle de la sphère marchande en fournissant les biens collectifs sur lesquels le marché va pouvoir prospérer (infrastructures, activités régaliennes, éducation, etc); au bout du compte les deux se nourrissent mutuellement.

Et c’est là que se pose le problème contemporain. Premièrement, tout ce qui était marchandisable l’est devenu. Les activités à croissance potentielle supplémentaire sont soit des activités que le marché administre mal, comme l’éducation ou la santé, soit des activités qui sortent de la sphère marchande, issues de l’internet. Pour les activités publiques, l’absence de mécanisme marchand efficace fait que la contribution réelle de ces secteurs au bien-être des gens est difficile à mesurer (en ce qui concerne la santé, nous avons parlé de cela dans nos phobies économiques).

Et l’essentiel des apports de l’internet est de nature non marchande. Lorsque vous mettez à jour, ou lisez, une page wikipedia, que vous rédigez ou lisez un post de blog (comme celui-ci), que vous mettez à jour votre fil twitter, lisez des informations en ligne, visionnez une video, téléchargez un film illégalement ou écoutez de la musique, jouez à world of warcraft, votre contribution à l’économie marchande est voisine de zéro. Pas nulle (il faut bien acheter un ordinateur, un abonnement, du courant électrique) mais l’essentiel de la valeur créée par internet est en dehors du marché.

Pour comprendre ce qui est en jeu ici, imaginons le scénario suivant (inspiré de Castronova) : 15 millions de français actifs à plein temps décident de passer à un emploi à mi-temps, et de consacrer 30 heures par semaine à jouer à World of Warcraft, tenir un blog ou un fil twitter, remplir des fiches sur Quora ou Wikipedia, mettre à jour des pages facebook, ou simplement papoter. L’impact sur le PIB français, sur les recettes fiscales du gouvernement, serait catastrophique. Certes, quelques entreprises devraient recruter un peu de personnel pour combler cet afflux; mais sans commune mesure avec l’emploi et l’activité marchande perdue. Cela provoquerait une récession à côté de laquelle la crise financière de 2008 serait une aimable plaisanterie.

Cela vaut pour le PIB, mais le PIB n’est pas la richesse. Ce retour à une économie de production autarcique et de troc aurait toutes les chances de rendre les gens bien plus heureux qu’ils ne sont aujourd’hui (d’ailleurs, dans notre hypothèse, ils choisissent de le faire). On a suffisamment critiqué l’aliénation provoquée par la société industrielle, la société de consommation, pour que l’on puisse reconnaître l’intérêt d’une société qui ressemble au communisme idéal tel que le voyait Marx, dans lequel on définit son activité selon sa fantaisie sans subir de contrainte matérielle. Il est de même assez logique que l’activité économique se déplace vers des activités virtuelles dans un monde dans lequel les ressources nécessaires à la production de biens matériels tendent à se raréfier. C’est d’ailleurs le rêve des décroissants. Pour les économistes, c’est l’occasion de rappeler que le PIB est une mesure de la richesse produite, mais ne se confond pas avec elle.

Sauf que le rêve des décroissants devient un cauchemar lorsqu’on prend en compte les recettes publiques, qui dépendent de la possibilité de percevoir des revenus sur une activité marchande. Et sur la promesse d’une croissance de l’économie marchande identique à celle qui a prévalu auparavant (voire supérieure). Sur la croissance future des recettes publiques, il faudra payer les retraites, la croissance des dépenses de santé, les intérêts de la dette publique, supporter la maladie des coûts inhérente au secteur public. Inutile de dire que cela va être très, très compliqué.

Bien évidemment, nous ne sommes pas dans ce scénario fictif. Du moins, pas dans cette ampleur. Mais certains secteurs d’activité ressentent déjà extrêmement violemment le déplacement de leur activité de la sphère marchande à un univers internet non marchand, comme l’industrie du disque ou les médias. Les gens n’ont jamais bénéficié d’une telle profusion de sources d’information gratuites, n’ont jamais écouté autant de musique, mais les producteurs musicaux et la presse subissent une crise sans précédent.

C’est sur ce plan qu’il me semble que la critique de Matthieu P. ne porte pas sur la question de fond. Il critique Cowen comme si celui-ci énonçait de nouveau le paradoxe de la productivité, le fait que l’on voit des ordinateurs partout, mais que leur impact sur la productivité semble faible. Il répond que la technologie en question est encore trop insuffisamment diffusée pour exercer un effet, que de trop nombreuses personnes sont des « ignares numériques », et que cela se corrigera au fur et à mesure de la diffusion des technologies de l’information qui conduira les gens à trouver de nouvelles façons efficaces de les utiliser.

Sauf que ce n’est pas cela que dit Cowen. Pour lui, les technologies de l’information ont un impact majeur sur la productivité : mais cette production nouvelle est pour l’essentiel hors de la sphère marchande. Mes étudiants sont certainement des ignares numériques, mais dans le sens ou un automobiliste est le plus souvent un ignare mécanique; incapable de comprendre le fonctionnement des objets qu’il utilise, mais très capable lorsqu’il s’agit d’utiliser ces instruments pour créer et échanger, de façon non marchande, à base de pages facebook ou de videos postées sur youtube. L’internet a un impact majeur : déplacer la consommation et la production vers des activités non marchandes, et par là même non taxables. Il y a croissance économique, mais dans une nouvelle sphère, hors de l’échange monétaire.

Quelle est la valeur exacte de la production/consommation de l’internet qui échappe à l’échange marchand monétisé? Il y a 10 ans, Castronova calculait que le PIB du monde virtuel d’Everquest se montait au 77 rang mondial, pour un jeu comptant moins d’un million de participants; c’était avant world of warcraft et ses 15 millions d’abonnés. Et c’était avant les blogs, facebook, twitter, wikipedia.

Voici donc ce qu’est la thèse de la grande stagnation : un ralentissement de la croissance économique dû à un manque d’idées nouvelles véritablement efficaces, ou à un coût de plus en plus important pour produire de nouvelles idées; et une croissance de plus importantes d’activités non marchandes, ou dans des domaines dans lesquels le marché est peu performant, sans que l’on ne dispose d’alternative efficace pour les organiser. Pour les conséquences de cette thèse, et une critique, ce sera pour un autre post : celui-là est déjà très long.

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Alexandre Delaigue

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28 réflexions au sujet de « Commentaires sur "the great stagnation" de Tyler Cowen (première partie) »

  1. Je ne suis pas encore arrivé dans ma note au troisième chapitre. J’anticipe donc ici un peu, mais rapidement, il me semble lire ici une erreur également repérée chez Cowen : penser que toutes les classes sociales avaient des pratiques de temps libre comparables à celles des classes supérieures. Illustration : quand le fils d’ouvrier délaisse le jardin de son père en bordure de ville pour jouer à World of Warcraft, le PIB augmente (par diminution de l’auto-production alimentaire). Quand les discussions sur un pas de porte ou sur la place du village se déplacent sur Facebook, l’effet sur le PIB est nul. Autrement dit, les activités de loisir hors d’un cadre marchand étaient déjà très présentes dans les sociétés, et je ne suis pas sûr qu’Internet ait changé quoi que ce soit, sauf pour les intellectuels urbains.

    Au niveau du réseau, il me semble que l’analyse de Cowen et celle présentée ici font également l’impasse sur les enseignements de la littérature sur les marchés bifaces : les dépenses d’équipement informatique et d’abonnements liés à Internet sont tout sauf négligeables face aux dépenses culturelles et de loisir qu’elles remplacent. Pour une large part de la population, la dépense affectée à ce poste est maintenant supérieure en part des revenus à ce qu’elle était il y a trente ans. Que la part du surplus du consommateur soit plus importante ne change alors rien à l’affaire.

    Enfin, j’ai dû mal m’expliquer dans mon argumentaire. Selon moi, Cowen réduit les gains de productivité de l’informatique à la seule informatique personnelle des particuliers. Ce serait mesurer la hausse de productivité liée à l’automobile aux seules voitures particulières : il y a des gains de productivité substantiels (le paradoxe de Solow a suivi en quelques années le même chemin que la loid e Malthus : un énoncé devenu faux au moment même où il était publié) dans l’organisation des entreprises. Or, l’imperfection de l’application de ces outils me font penser que l’essentiel de ces gains sont encore à venir et qu’on ne peut pas, comme le fait Cowen, réduire l’informatique et les réseaux à Internet.

    Il faut aussi, à mon sens, se garder d’un certain nombre de continuités un peu illusoires. Le téléphone portable, bien qu’il ait le même nom, n’est pas le même bien que le téléphone fixe. Il n’en est pas même un prolongement. Il en va de même pour ce qu’on nomme par commodité un ordinateur. Je pense que des continuités sémantiques de ce types masquent des ruptures assez radicales dans la nature des biens concernés et des innovations qu’ils embarquent.

  2. Ce débat est passionnant CLAIREMENT expliqué.
    Moi qui recherchais de la lecture stimulante je suis servi.
    J’espère que ce commentaire de Mathieu P sera pris en compte dans la rédaction de la deuxième partie du billet.

  3. Outch, ce blog se réveille, avec énergie. Il va me falloir un peu de temps pour absorber ça. Merci.

  4. Pour ma part, j’observe que nous avons compté dans la croissance des activités parfaitement négatives quant’à la richesse produite. Par exemple plus les quartiers résidentiels s’éloignent des zones d’activité plus l’immobilisation des transports peut se constater autour des rocades de nos villes. Des chauffeurs, des représentants, des infirmières à domicile ont passés plus de temps bloqués dans leurs véhicules (d’ou ils tweetent ou Facebook) d’année en année. Pourtant, on a compté ces temps inutiles comme éléments de la croissance.
    Quand le GPS généralisé dans les véhicules, la visio conférence de type Skype ou la téléphonie à volonté, aussi bien que les logiciels de routage permettent dans les faits de retrouver une certaine efficacité, dans les faits, le bilan est négatif du point de vue de la croissance.
    Autre exemple, nous avons pollué nos eaux à volonté et enregistrer les activités de dépollution dans la comptabilité de la richesse nationale.
    En produisant plus propre d’emblée, on perd un gisement d’emploi à terme et une ligne dans la croissance comptabilisée.
    Il apparait à mon sens qu’il est faux de prétendre que nous n’innovons pas suffisamment et de matière radicale, mais nous innovons désormais dans la cohérence que permettent les réseaux sociaux et le travail collaboratif, là ou l’économie précédente était celle du Chaos.
    A nouveau on se heurte à la problématique butoir, comment comptabilise-t-on la richesse produite et comment la répartissons nous ?

  5. Si 15 millions de français actifs à plein temps décidaient de passer à un emploi à mi-temps, ça aurait plusieurs effets immédiats qu’Alexandre passe sous silence:

    1. il y aurait (en première analyse, car l’effet réel serait beaucoup plus complexe) moitié moins de tout ce qu’ils produisaient jusque là.
    2. ces 15 millions auraient moitié moins d’argent pour se procurer ce qu’il se procuraient jusque là sur le marché
    3. ces 15 millions auraient une demande accrue pour ce qu’ils doivent se procurer sur le marché pour leurs activités ludiques.
    Tout cela entraînerait non seulement une énorme récession, mais aussi une grave pénurie et un bouleversement de la structure des prix (sans parler des troubles sociaux qui en résulteraient).

    Compte-tenu de tout ça, il n’est pas du tout sûr que "Ce retour à une économie de production autarcique et de troc aurait toutes les chances de rendre les gens bien plus heureux qu’ils ne sont aujourd’hui". Je sais bien que dans l’expérience de pensée d’Alexandre ils le sont par hypothèse (tiens, un argument autrichien…), mais ma conclusion est que cette hypothèse n’est pas tenable. D’ailleurs dans la réalité, bien rares sont les gens qui reviennent à une économie de production autarcique et de troc, alors que rien ne les en empêche (le même argument vu de dos…)

  6. Le développement de la richesse non marchande pourrait expliquer une partie du sentiment de perte du pouvoir d’achat. Si l’augmentation de ma richesse se fait de manière non monétaire, alors le montant de mon salaire n’augmente pas, pourtant je peux faire plus de choses avec qu’avant.

  7. Livre passionnant, billet très riche, merci ! Réaction en style télégraphique car tapée sur mon iPhone :

    Les "effets d’aubaine" de Cowen sont une explication un peu facile ex post, mais n’avaient aucune réalité ex ante. Tyler Cowen, en utilisant cette formule, semble dire : "on savait bien à l’époque que l’on aurait une croissance importante grâce à ceci ou cela." Rien n’est moins vrai.

    Il attribue aux institutions publiques des anticipations à long terme totalement irréalistes. Qui croit que, si les dépenses publiques ont augmenté, c’est "parce que" nos institutions s’étaient habituées à des décennies de croissance. Il y a là un facteur causal holiste dénué de signification. On est en plein historicisme.

    "Notre problème vient de ce que nous n’avons pas assez de bonnes idées."

    Il faut distinguer la production d’idées et leur mise en œuvre. L’esprit humain est toujours créatif, mais il y a des lois / normes qui peuvent l’empêcher de mettre en œuvre ses idées (McCloskey, tribalisme), ou l’inciter à utiliser son esprit au détriment d’autrui (Baumol, Russie).

    La faille la plus importante dans le raisonnement de Cowen sur les effets d’aubaine est selon moi la suivante : un ralentissement de la croissance n’explique pas pourquoi des myriades d’acteurs économiques se sont trompés dans leurs plans, n’ont pas été capables d’anticiper le ralentissement, ni d’apprendre lorsqu’il s’est manifesté. Une explication qui consiste à dire "les gens se sont trompés parce qu’ils ont fait des erreurs" ou "ils ont fait des erreurs parce qu’il y a eu du changement" n’est rien d’autre qu’une pétition de principe. On peut appeler ça une interprétation, une reformulation, ce qu’on veut sauf une explication.

    D’accord avec vous sur l’intérêt de la thèse de Cowen sur Internet / l’autisme / les satisfactions non monétaires. Mais attention quand même au vocabulaire plus ou moins "chargé", e.g. "non marchand". L’Etat est défini par son mode d’action : échanges non consentis vs échanges consentis sur le marché, et donc intersubjectivement productifs. Le fait que les échanges soient monétaires ou non ne les fait pas changer de catégorie. Le fait que les deux catégories aient crû simultanément ne permet aucune conclusion. Par contre, le fait que les échanges forcés soient destructeurs entraîne des conséquences évidentes. C’est à mon avis le cœur de la thèse de Cowen, même s’il le dit de manière plutôt tempérée, voire cryptée.

    En résumé, je ne suis pas convaincu par la thèse de Cowen sur la fin de la croissance Caplan considère que la croissance actuelle est "normale" si on se replace dans le long terme. Notre problème n’est pas un problème de croissance. En revanche, la deuxième idée de Cowen sur Internet et tout le reste est beaucoup plus fertile, sauf que je vois ça comme une adaptation des individus face à ce parasite devenu trop envahissant qu’est "l’Etat". Ce n’est cependant pas une idée originale : la taxation entrave la division du travail. Heureusement, les gens trouvent toujours des solutions !

    Cdt,
    GSF

  8. (World of Warcraft fait totalement partie de la sphère marchande, la boîte de jeu coûte 50 euros, l’abonnement mensuel 15 euros.

    Le MMORPG est même le dernier secteur du jeu vidéo PC qui soit très rentable !)

    Réponse de Alexandre Delaigue
    Oui, de la même façon, Facebook est évalué à 50 milliards de dollars. Le problème, c’est que la valeur mesurée (l’achat du jeu, d’un ordinateur, le paiement de l’abonnement) est très éloigné de la valeur réelle créée par les joueurs. Si vous voulez mesurer le PIB de WoW (au hasard, la valeur des po détenues par les joueurs au prix du marché des gold farmers) vous trouvez une valeur énorme et non comptabilisée.

  9. Je ne reviens pas sur son discours sur les dépenses publiques, très bien résumées dans ce post et par la réaction de Gu Si Fang. Par contre l’idée de frontière technologique m’intrigue.

    Du point de vue de la littérature économique, ce texte me semble bizarre puisque l’idée martelée dans les années 2000 par Aghion et al. est que la France est à grosso modo 30% de la frontière technologique des Etats-Unis et que nous pouvons donc facilement, par quelques réformes structurelles (pas obligatoirement moins d’Etat), atteindre la frontière de productivité technologique. Mais Cowen parle du cas des Etats-Unis qui sont au top de la technologie et de leur capacité à repousser cette frontière, sa grille d’analyse peut-elle s’appliquer à la France?

    Réponse de Alexandre Delaigue
    L’écart europe-USA est un écart de temps de travail; la productivité horaire est en gros la même (évidemment, cela mérite d’être corrigé, la productivité du travail baisserait probablement avec un temps de travail moyen plus élevé). De toute façon, les problèmes posés par la difficulté à repousser la frontière technologique sont les mêmes que pour nous.

  10. Premièrement, je trouve contestable la thèse selon-laquelle "l’internet a un impact majeur : déplacer la consommation et la production vers des activités non marchandes, et par là même non taxables". Je n’ai pas (encore) lu Castranova et je manque de références, mais j’ai déjà pu lire ici ou là que, par exemple, les lecteurs de livres électroniques gratuits achètent plus de livres traditionnels qu’ils n’en achetaient avant la "révolution numérique", ou encore que le téléchargement illégal fait découvrir de nouveaux talents, ce qui est plutôt positif pour les ventes de billets des salles de cinéma ou de concert. De même, j’achetais auparavant quelques titres en kiosque, je suis maintenant "abonné payant" à libé.fr, à @si, à terra éco… Et la lecture de news letters ou de blogs m’incitent souvent à acheter des magazines ou des ouvrages papier. Enfin, ni le poker en ligne, ni le trading sur les forex, ni WoW ne sont des activités non marchandes.
    Mais est-il possible de chiffrer tous ces effets pour dresser un bilan économique sérieux du développement du web ?

    Pour la deuxième partie de mon commentaire, je ne fais pas de distinction entre le "manque d’idées nouvelles" et la " frontière technologique". Ce phénomène est peut-être réel, mais je ne vois pas en quoi il serait structurel. Je pense qu’on a bien plus de chances de trouver des réponses à cette question dans les labos de recherche des "sciences dures" que dans des livres d’économie. Les nanotechnologies semblent présenter un fort potentiel pour une rupture du progrès technique, avec l’apparition de nouveaux matériaux dont on ignore assez largement les applications possibles.
    Quoiqu’il en soit, je trouve cette analyse trop schumpeterienne – non pas qu’elle soit fausse, mais je pense qu’elle est largement dépassée par les ecological economics. Ainsi, je pense que s’il y a bien des limites structurelles à la croissance, elles ne sont pas technologiques mais plutôt énergétiques, climatiques ou biologiques. En effet, l’activité économique dépend encore très largement d’énergies fossiles qui se raréfient, les climatologues nous expliquent que ce serait une très mauvaise idée de continuer à les exploiter au rythme actuel, et le développement économique est la cause principale de l’extinction massive la plus rapide de l’histoire de la terre.

    "Sauf que le rêve des décroissants devient un cauchemar lorsqu’on prend en compte les recettes publiques, qui dépendent de la possibilité de percevoir des revenus sur une activité marchande…" Je suis donc partisan d’une décroissance des dépenses publiques aussi, et ce n’est pas simple. Par exemple, si on en n’a plus les moyens, il faudra bien un jour arrêter de prolonger indéfiniment la vie de nos "légumes", sans que cela ait nécessairement des conséquences graves sur le bonheur ou richesse de la population. C’est un vaste débat très tendancieux, et je ne suis pas certain que l’angle économique soit le meilleur pour aborder la question de l’euthanasie. Toutefois, je suis persuadé que l’éthique pourrait interroger l’intégration de l’espérance de vie aux indicateurs de développement. Ne faudrait-il pas y introduire une limite ou au moins une pondération logarithmique, surtout tant qu’on ne satisfait toujours pas les besoins essentiels de toute la population ? De même qu’on sait que la contribution marginale du PIB au bien-être n’est plus significative à partir d’un certain niveau, on pourrait très bien considérer que la vie, à partir de certaines conditions de dépendance et de soins intensifs, ne contribue probablement plus significativement au bonheur ni individuel ni collectif. Cela justifierait d’en limiter le financement public, et encore plus de cesser de la rendre obligatoire (ce qui est le cas tant que l’euthanasie n’est pas autorisée).
    Je comprends que ces propos puissent choquer, mais il faut bien prendre en comte le fait que les dépenses de santé dont potentiellement infinies contrairement aux ressources qui les financent. Je tiens à préciser que politiquement, je me considère comme marqué très à gauche et je suis favorable à l’action publique. Je ne suis pas du tout un disciple d’Alain Minc (http://www.dailymotion.com/video... et encore moins un partisan de régimes liberticides, eugéniques ou autre. Ce n’est là qu’une piste naturellement très contestable. Effectivement, "cela va être très, très compliqué…"

    Réponse de Alexandre Delaigue
    En matière d’évolution technologique future, personne, par définition, ne peut faire de prévision. Ce que l’on peut noter c’est que depuis une trentaine d’années tout ce qui a été annoncé comme « l’avenir » a été décevant en termes de croissance économique. Pour la question des « ressources naturelles », la réponse est toujours la même : elles ne constituent un problème qu’en l’absence d’idées.

  11. A propos de ce qui est arrivé aux Etats-Unis depuis la guerre, je suis d’accord avec Mister Cowen au sujet de nos aubaines. Ayant survécu cette guerre avec nos villes et nos industries intactes n’en est pas le moindre.
    « On a souvent tendance à opposer l’Etat et le marché : … Etat et marché, historiquement, ont crû de concert. » [du 15 fev]
    A mon avis, il faut examiner « l’Etat » des Etats-Unis de plus près. Lorsqu’on parle des villes et des états (e.g. la Californie), je concède qu’on peut discerner une certaine logique dans la croissance du secteur public. C’est là que sont offerts les services dont vous avez parlé – infrastructures, éducation, sécurité, protection et distribution de l’eau, etc. – et dont nous, les contribuables, avons besoin. (J’ai indiqué hier que les syndicats publics nous saignent en ce moment, mais ce n’est qu’un détail.) Cependant, au niveau fédéral, il est difficile de ne détecter aucune valeur ajoutée par nos contributions. L’ironie est que nous sommes beaucoup plus lourdement imposés par l’Etat (Washington) que par nos mairies et nos états. Pour la plupart, quand il n’est pas investi dans une guerre directement ou dans le « Defense Department », cet argent est tout simplement redistribué ; la plupart des impôts coulent de ceux qui travaillent à ceux qui ne travaillent pas ou plus. Mais, vous savez tout ça déjà, y compris le régime de retraite (« Social Security ») sans capitalisation. Le bilan : l’argent pour appuyer n’importe quel secteur public vient du secteur privé. Dans notre cas, la charge est très lourde et lorsqu’on prend en compte tous les règles et restrictions levées sur les sociétés (salaire minimum, licenciement, assurances maladies, etc.), la surprise est qu’il y une poignée de sociétés qui continuent à fleurir. Aucune surprise du tout qu’il y a de la « stagnation ».
    Chez nous, on adore acheter du temps. La division du travail et une croissance de productivité ont déjà relégué la production de notre nourriture à une petite fraction (2%) de notre population. Les grandes surfaces et les réfrigérateurs ont libéré les mères de famille qui ont la capacité de faire leurs courses pour la semaine dans une heure ou deux. L’Internet nous a rendus beaucoup plus efficaces. Je travail 4 jours sur 5 à la maison maintenant ; je me pointe au bureau une fois par semaine pour une réunion ou un entretien en direct. Les économies sont énormes : transport (essence et réparations) ; temps (une heure de circulation moins par jour) ; argent (déjeuners à la maison) ; vêtements (pas besoin du costume) ; et rasage (tous les deux jours me suffit). J’ai compris votre constat que « l’essentiel de ces gains [de l’Internet] se réalise hors de la sphère marchande », mais je tombe sur le coté de Matthieu au sujet du taux de pénétration au marché des ces technologies. Déjà, on peut acheter, vendre, et échanger beaucoup de marchandises en ligne sans parler des renseignements qui nous épargnent encore du temps. Les PME en ligne vont continuer à naitre, grâce à l’Internet et à son accessibilité.

  12. "Sur la croissance future des recettes publiques, il faudra [...] supporter la maladie des coûts inhérente au secteur public."

    Pas d’accord. Si j’ai bien compris, la maladie des coûts existe lorsque les gains de productivité sont alloués à la croissance des revenus/du pouvoir d’achat/de la consommation. Mais les décroissants souhaitent au contraire allouer les gains de productivité au temps libre. Dans ce contexte, il n’y aurait plus de raison pour que les salaires augmentent dans le secteur privé et il en irait de même pour les coûts du secteur public.

    C’est bien là tout le changement de paradigme. La concurrence nous permet de produire de plus en plus efficacement. Jusque là, nous avons utilisé ce progrès pour nous enrichir continuellement (d’un point de vus strictement monétaire). Les décroissants souhaitent simplement que nous utilisions ce progrès différemment.
    Soit dit en passant, la quête du toujours plus est historiquement assez récente. Il paraît qu’au Moyen Age, les conditions de vie étaient certes très dures, mais on bossait beaucoup moins qu’aujourd’hui. Et de la République de Platon à l’utopie de T. More, l’idéal était plutôt à l’oisiveté qu’au travail acharné.
    Personnellement, quitte à devoir me passer de la dernière paire de basket à la mode, je préfère bosser à temps partiel et avoir le temps de lire des textes d’A. Delaigue.

  13. "Oui, de la même façon, Facebook est évalué à 50 milliards de dollars. Le problème, c’est que la valeur mesurée (l’achat du jeu, d’un ordinateur, le paiement de l’abonnement) est très éloigné de la valeur réelle créée par les joueurs. Si vous voulez mesurer le PIB de WoW (au hasard, la valeur des po détenues par les joueurs au prix du marché des gold farmers) vous trouvez une valeur énorme et non comptabilisée."

    Non, justement, je ne veux pas le mesurer… Je ne joue pas aux MMORPG, je ne sais pas ce que c’est cette histoire de pièces d’or, mais pour moi ça ne représente pas grand chose dans l’économie réelle.

    En revanche, je sais que si WoW est payant, Facebook, lui, est gratuit, c’est ça que je voulais souligner.

  14. Il faut aussi voir que cette soi-disant "valeur" d’une entreprise n’est que le résultat de la confrontation des évaluations subjectives de ceux qui veulent acheter et/ou vendre ses actions, et n’a d’importance que pour eux, mais qu’elle ne veut à peu près rien dire en termes d’économie réelle. Et heureusement elle n’entre pas dans le PIB.

  15. Peut on m’expliquer ce que signifie la valeur de 15 millions de personne jouant à WoW

  16. "Et heureusement [la soi-disant "valeur" d'une entreprise] n’entre pas dans le PIB."

    Est-ce bien si sûr ? Je nage un peu en compta nat., mais si on reprend les 3 méthodes de calcul :
    1) Par la production : une plus-value latente (basée sur la valeur boursière par exemple) n’est-elle pas une valeur ajoutée qui est intégrée au PIB ?
    2) Par les dépenses : même chose, je mettrais bien les plus-values latentes dans une catégorie du genre "variation de stock".
    3) Par les revenus : que ce soit pour les ménages ou les entreprises, une plus-value sur des titres détenus est un revenu. Avec une "market value IFRS", même le "latent" (unrealized) vient impacter le résultat, on n’attend pas qu’il y ait vente.

    J’aimerais bien que quelqu’un de plus pointu confirme ou précise un peu. Ce point m’a souvent tracassé. Est-ce qu’en mettant des valeurs de marché partout on ne finit pas par créer de la richesse avec du vent ? Je veux bien qu’économiquement ça ait plus de sens, mais j’aimais encore assez bien le principe de prudence en compta, surtout au regard de la volatilité de certains marchés.

    Décidemment, après l’euthanasie et Platon, je continue sur un joyeux hors sujet. Désolé.

  17. « Sauf que ce n’est pas cela que dit Cowen. Pour lui, les technologies de l’information ont un impact majeur sur la productivité : mais cette production nouvelle est pour l’essentiel hors de la sphère marchande. »

    Comme Mathieu P., je trouve cette hypothèse très contestable.
    Déjà, réduire les NTIC à des activités de loisir (Facebook, youtube) est un non-sens. On peut multiplier les exemples où elles ont permis des gains de productivité majeurs dans la sphère marchande : centralisation des fonctions de back-office (centres de services partagés comptables), désintermédiation bancaire (on n’a plus besoin d’appeler son banquier pour passer un ordre de bourse) ou touristique (plus besoin de passer par une agence de voyage pour acheter des billets de train ou d’avion), progiciels intégrés de gestion (SAP, Oracle)….
    Ca commence à être également le cas dans la sphère étatique : plus besoin de faire 1 heure de queue pour obtenir le formulaire SFDKEFD 234, plus besoin de petites mains pour saisir des déclarations de revenu ou des feuilles de sécu « papier », vidéosurveillance qui évite (ou dvrait éviter) de positionner des policiers à chaque coin de rue… même s’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine (e-learning à l’éducation nationale, automatisation des métros…)

    Ensuite, rien n’indique que le temps passé sur des activités de loisir sur Internet se fasse au détriment du temps de travail. Celui-ci ne diminue pas (USA) ou s’il diminue (France) cela semble davantage du à d’autres facteurs (35 heures, imposition marginale des revenus plus élevée). Si internet et votre blog n’existaient pas (outre qu’il faudrait les inventer…), passeriez vous davantage de temps devant vos étudiants ? Non, plus probablement vous occuperiez ce temps à d’autre loisirs, pas plus « marchands » (le jardinage ?)

    Au contraire de Cowen, on peut plutôt penser que nous ne sommes qu’au début d’une ère de croissance (marchande) très forte car comme le souligne encore une fois Mathieu P les gains de productivité potentiels liés aux NTIC ne sont pas tous identifiés ou appliqués, et quand ils l’ont été, c’est récemment (gain sur la productivité pas encore dans les chiffres, voire négatif au début, cf le paradoxe de la productivité)
    Enfin, l’histoire nous a appris à nous méfier de ceux qui prophétisent la « fin de » qu’il s’agisse de l’augmentation de la population (Malthus), de l’histoire (Fukuyama) ou de la croissance (Cowen, donc)

  18. Merci de ce texte stimulant.

    Vous écrivez "l’essentiel des apports de l’internet est de nature non marchande."

    Or c’est ce non-apport des nouvelles technologies au secteur marchand qui est quand même sacrément troublant!

    Les entreprises ont informatisé toute la paperasse (gestion paye, congés, achats, commandes, catalogue, courrier, etc), dessinent et calculent les pièces par ordinateurs au lieu de faire des plans papier et des prototypes d’essai, vendent par internet en se passant de point de vente … et tout ça n’a généré aucun gain significatif de productivité!
    Ou plutôt ces gains de productivité ont été compensés par des pertes. On peut penser à :
    o une explosion de la complexité des organisation (saucissonnage sans fin des activités au grés de spécialisations productives qui deviennent difficilement gérables
    o une explosion de la complexité des produits, autant en termes de contenu technologique qu’en termes de diversité proposée au catalogue.
    o la non-maîtrise de ces nouveaux outils (quand j’ouvre ma boîte mail, je regrète franchement le temps du papier

    Une bonne part de ces points étant aussi valables dans le secteur non-marchand.

    Le deuxième paradoxe, du côté des ménages, est justement que le sentiment de stagnation est bien présent malgrés tous ces nouveaux produits bourrés d’électronique et personalisés à l’extrême pour couvrir la diversité des besoins.
    Quand les générations des trentes glorieuses découvraient la voiture, la machine à laver, la télévision, elles avaient le sentiment de vivre une époque formidable.
    Alors que nous découvront le téléphone portable, l’internet et des voitures monospaces enfin adaptées à toutes les tailles de famille possible, nous avons un sentiment de stagnation, voire on envie les générations précédentes.
    Comme si en matière de consommation, l’attrait des gains quantitatifs était infiniment supérieur à celui des gains qualitatifs.

  19. @Donatien

    Le PIB est défini comme la valeur totale de la production interne de biens et services. Voir fr.wikipedia.org/wiki/Pro…

    "Est-ce qu’en mettant des valeurs de marché partout on ne finit pas par créer de la richesse avec du vent ?"
    C’est très exactement ce qu’on ferait si on comptabilisait la "valeur" des entreprises dans le PIB. Et c’est ce qu’ont fait bien des financiers. D’ailleurs quand on dit "la crise a détruit X milliards de richesses", c’est inexact ; ce sont des "richesses" qui n’ont jamais existé, et on ne fait que finir pas s’en apercevoir.

  20. @ elvin

    Considérons qu’une action de l’entreprise A est "un bien", si elle passe de 100 à 120 il a production de bien. Cela n’apparaît pas dans les comptes de A mais chez le détenteur du titre.
    La question est donc : est-ce que la "production d’actifs financiers" est prise en compte dans le PIB ?

    Ce ne sont pas tellement "les financiers" qui sont en cause mais plutôt des normes comptables que les pouvoirs publics ont avalisées, ou plutôt copiées/collées sans trop y regarder de plus près.

    Sur des marchés haussiers, et ils l’ont toujours été sur le long terme jusqu’à maintenant, tout le monde à intérêt à valoriser en valeur de marché.
    Je suis un peu plus inquiet de ce qu’il se passerait en cas de récession prolongée (ou "décroissance").

    Et même en cas de baisse accidentelle (la dernière crise), l’effet procyclique de la fair value a été largement reconnu, au point qu’on a décidé d’assouplir dans l’urgence certaines normes (IAS 39).
    Pour le coup, les gigantesques pertes que les établissements financiers ont été obligés d’enregistrer et qui n’étaient dues qu’à l’évolution des marchés correpondent à de réelles "destructions de richesses" (impact sur le résultat comptable et donc par exemple sur la capacité à distribuer des dividendes).
    Je trouverait assez curieux que ça n’ait pas eu d’impact sur le PIB, mais j’ignore le traitement des sociétés financières en compta nat.

  21. L’idée de panne technologique, je suis suffisamment vieux pour l’avoir déjà vu. C’était au milieu des années 80 ; à cette époque la seule innovation que l’on voyait, c’était le four à micro-onde. On connait la suite.

    Alors, y-a-t-il vraiment une spécificité internet ?

    Chaque fois qu’il y a progrès technologique, cela se traduit d’abord par un basculement des anciennes méthodes de production vers les nouvelles avec les réduction de coût y afférents et donc une diminution du PIB ;

    Les secteurs détruits par Internet sont nombreux : industrie du disque, location et marché des DVD, disparition de la photo analogique, etc…

    Mais l’introduction des métiers à tissé à mis au chomage des milliers d’ouvriers ; avec l’automobile, les maréchals-ferrant ont cessé le travail etc…

    Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il y a création de nouveaux besoins, rendu solvable grâce aux gains de productivité généré par ce basculement ;

    Et ces nouveaux besoins n’ont aucune raison d’être concentré dans la sphère techno : sans la généralisation des automobiles, la multiplication des campings en zone littoral aurait été impossible.

  22. @Donatien
    "La question est donc : est-ce que la "production d’actifs financiers" est prise en compte dans le PIB ?"
    Je confirme que la réponse est NON, d’après la définition même du PIB.

    Maintenant, que les variations de la "valeur" des entreprises ait des conséquences pour le PIB, c’est certain, mais c’est indirectement à travers des mécanismes plus complexes et c’est une autre histoire

  23. La question de la productivité, c’est peut-être aussi la question de sa mesure.
    Par exemple, il est assez facile de mesurer la productivité d’un ouvrier sur une chaîne de montage ou d’un cassier dans un supermarché, par contre il est souvent difficile de mesurer la productivité d’un cadre dirigeant ou d’un "consultant". Les exemples sont quand même fréquents de cadres de direction très bien payés (donc sensés être très productifs) et très incompétents, de même pour de nombreux "rapports" sensés apporter des informations vitales à une entreprise et qui ne sont que du vent.

    Le passage à une économie de service et de l’information fait que l’évaluation de la productivité est malaisée dans de nombreux secteurs clefs. On peut même faire l’hypothèse que certains services d’entreprises travaillent comme des ateliers d’ouvriers du début du XIXe, les employés s’auto-organisent pour produire et du coup ne cherchent pas forcément la productivité maximale.

    L’effet des TICE la dessus est ambigu. D’une part cela doit permettre un gain de productivité, avec Wikipedia qui donne une information presque fiable, immédiate et gratuite. D’autre part, tout dépend de la façon dont ces outils sont utilisés,car si les acteurs ne sont pas obligés d’être productifs…

    On peut prendre l’exemple de deux enseignants : l’un fait ses cours de façon traditionnelle (en salle de classe uniquement), l’autre fera un double travail (cours en classe et en ligne). D’une part, les deux seront payés pareils, alors que l’on peut faire l’hypothèse que le deuxième est plus "productif" que le premier. D’autre part, le gain de productivité du deuxième sera complètement dépendant de l’usage des élèves de ces cours en ligne, qui ne se sentirons pas nécessairement obligés d’améliorer leur résultats en utilisant cet outil.

  24. Je cite " En matière d’évolution technologique future, personne, par définition, ne peut faire de prévision. Ce que l’on peut noter c’est que depuis une trentaine d’années tout ce qui a été annoncé comme "l’avenir" a été décevant en termes de croissance économique. "

    Quelle ignorance de l’évolution technique et de la prospective technique. Il faut relire Alsthusser, génial scientifique russe qui a théorisé l’évolution technique. Et prévu cette érosion de la productivité marginale des technologies. En quelques mots, il existe deux grandes manières d’innover : pour tout système technique, la transition du macoscopique vers le microscopique (miniaturisation -drones, électronique – , changment de paradigme : du solide, vers le liquide, vers le gazeux, vers le plasma, le champs électrique, le vide : ex production électrique à partir de charbon/fuel/gaz/nucléaire, propulsion avec combustible liquide, gazeux, électrique, moteur ionique des satellites…). Deuxième direction d’innovation : l’augmentation des communicatyions et des échanges entre systèmes (convolution de système : le stylo avec effaceur, la voiture volante, le téléphone agenda ordinateur…) d’où la conscience à la fin du siècle dernier de la révolution Internet, système à même de permettre l’explosion des échanges entre systèmes (on parle mêmde connecter son frigo – lInternet des objets). Toute l’évolution du vingtième siècle s’appuie sur le premier mouvement. Hors, cette évolution est nécessairement à gain marginal décroissant. Le deuxième effet (mise en comuunication de sous-systèmes pour créer des sursystèmes) est plus difficile à mesurer mais est nécesairement positif. Seul hic, il implique une décentralisation de la décision et une plus grande autonomie des acteurs. Dans un monde vieillissant néo fascisant (Sarkozy, Royal, Bush, Putin, classés dans un ordre croissant de velléités de contrôle…) qui cherche à toujours plus centraliser le pouvoir, cet effet sera amoindri. DOnc, point de salut sans une concurrence plus accrue, une mise en réseau des acteurs et une décentralisation de la prise de décision : tout ce que les gouvernments et les grands groupes inductriels abhorrent. Bref, l’avenir est sombre, mais prévisible…

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