Alexandre Delaigue

Le programme économique de F. Bayrou

Après beaucoup d’hésitations, et après ceux de N. Sarkozy et S. Royal voici donc quelques remarques sur les aspects économiques du programme de F. Bayrou.

Les hésitations pour considérer ce programme ont une raison simple : il ne sera pas appliqué. Car même si F. Bayrou parvient à remporter l’élection présidentielle, il devra gouverner avec d’autres, l’UDF n’aura pas de majorité. Ce qui implique une coalition dont la forme sera déterminée par le résultat de l’élection législative; le programme appliqué sera déterminé à ce moment-là. Notons bien que cela vaut pour tous les candidats (rien ne dit que le ou la gagnant(e) de l’élection présidentielle aura une majorité pour autant). Mais dans le cas de Bayrou, c’est une certitude. Néanmoins, ce programme existe et peut être présenté.

Comme le constate Tim King, journaliste qui suit la campagne pour le magazine anglais Prospect et afficionado de Bayrou, on est avec celui-ci dans une autre perspective que celle des deux autres principaux candidats; peu d’invocation de grandes idées générales et vagues ou de name-dropping des grandes figures historiques de l’histoire de France, mais une volonté nette de faire concret. Cette volonté n’est pas toujours couronnée de succès, mais est sensible.

Cela se voit sur un point : la question de l’emploi. Si « chômage » est aussi peu présent dans son discours que chez les deux autres candidats (cela doit vraiment être une technique de spin-doctor que de ne pas évoquer les termes négatifs) « emploi » apparaît 43 fois dans son discours, deux fois plus que dans le discours programme de S. Royal, 4 fois plus que chez N. Sarkozy. Au delà de ce comptage pas forcément significatif, il faut noter que Bayrou est le seul des trois à présenter une mesure significative contre le chômage : la possibilité pour les entreprises de réaliser deux embauches exonérées de cotisations sociales pendant les 5 prochaines années (à l’exception des cotisations retraite). Alors que les autres semblent considérer le problème résolu et proposent simplement aux travailleurs de travailler plus, ou la mise en place d’un système de « sécurisation des parcours professionnels » condamné à être inefficace ou irréaliste (voir ce document du FMI sur ce sujet qui mériterait à lui seul un plus grand développement).

Cette mesure a été assez critiquée; Versac et Jules se sont par exemple inquiétés d’un « effet de seuil ». J’avoue ne pas être convaincu par l’argument. Un effet de seuil apparaît lorsqu’atteindre un certain seuil élève les coûts de façon globale. Pour l’instant, l’effet de seuil éventuel provoqué par les cotisations sociales est déjà présent, dès la première embauche; là, ce serait pareil, sauf qu’il serait présent à la troisième. Il y a donc plutôt un lissage des coûts des cotisations que l’apparition d’un seuil.

Pour l’analyse économique, les subventions et les taxes ayant le moins d’effets négatifs sont forfaitaires, parce que leur effet de perturbation des incitations est minimal. On pourrait y ajouter d’autres conditions comme la simplicité, limitant les coûts bureaucratiques, et l’équité. Or cette mesure présente ces caractéristiques. C’est simplement son efficacité qui risque d’être limitée. Car si l’effet de seuil est discutable, l’effet d’aubaine sera lui considérable. Combien d’entreprises auront l’occasion, quoi qu’il arrive, d’effectuer deux recrutements au cours des 5 prochaines années? Combien, même avec cette mesure, n’en feront pas de toute façon? Ajoutons le risque de voir des entreprises profiter du mécanisme pour licencier et recruter dans la foulée leurs propres salariés. Au total la mesure s’assimile à une subvention forfaitaire aux entreprises qui embaucheront durant les prochaines années : il y a peu de chances que cela produise beaucoup d’effet, sauf à être précisée. Ajoutons enfin que les allègements de cotisations existent déjà pour les bas salaires, les principales personnes concernées par le chômage. Si cette mesure est intellectuellement séduisante dans sa méthode (limitée et simple) et dans son objectif de lutte contre le chômage son efficacité sera probablement très limitée, pour un coût élevé.

La volonté d’apparaître concret et proche des préoccupations des français se trouve aussi dans l’organisation du discours, qui commence par décrire les économies de dépenses publiques prévues pour ensuite se focaliser sur la « nécessité de réduction de la dette publique ». On connait mon point de vue sur la question. Cela dit il faut reconnaître que les raisons avancées pour réduire l’endettement public (contraintes européennes, risques de taux) sont plutôt dans la moyenne haute du discours ordinaire sur le sujet. Mais pour aboutir à deux mauvaises idées : l’interdiction constitutionnelle pour un gouvernement d’avoir un budget de fonctionnement en déficit hors période de récession (bonjour l’interprétation de la chose… Que fait-on en cas de récession anticipée? Ou si l’on découvre au détour du calcul de l’inflation que l’économie était en récession?) et un referendum sur les retraites.

Ce sont deux mauvaises idées parce qu’elles suppriment la possibilité d’adaptation aux circonstances. Il n’y a pas de loi qui soit susceptible de résoudre le problème des retraites, et fixer les règles dès maintenant sans connaître les évolutions futures de la société est s’imposer des contraintes inutiles. L’équilibrage des retraites se fera par un mélange aujourd’hui indéterminé de hausse des cotisations, de baisse des pensions, d’épargne personnelle, et d’allongement de la durée du travail; il vaut mieux que le bon dosage de ces différents éléments soit découvert progressivement. Même chose pour l’endettement : outre que la règle suggérée conduira certainement à une définition extensive de l’investissement public (notamment en période pré-électorale) il n’est pas bon à la fois pour des raisons politiques et économiques d’imposer des règles a priori à des gouvernements, règles que l’on se trouve souvent ensuite obligé de ne pas respecter pour suivre les circonstances.

Autre caractéristique du programme Bayrou : il est le seul qui fasse un effort de compatibilité avec les engagements internationaux de la France, en matière européenne et d’OMC. Par rapport à un Sarkozy souvent eurosceptique et protectionniste, ou une Royal qui veut modifier le traité régulant la BCE et fusionner EDF et GDF, il y a là une différence notable. Là encore, ce n’est pas pour apporter des propositions remarquablement attirantes : on retrouve la vieille lubie d’un « small business act » à l’américaine consistant à réserver certains marchés publics à des petites entreprises. Une belle machine à prévarication au pire, au mieux un gaspillage. Les grandes entreprises françaises de services aux collectivités ont des défauts, mais elles sont performantes; par ailleurs la France n’a pas la culture de l’ouverture de l’entreprise personnelle des USA.

En matière fiscale, la suppression des niches fiscales pour l’impôt sur le revenu n’a aucune chance de se produire; l’idée de remplacer l’ISF par un impôt proportionnel à taux faible et à assiette large ne peut que séduire les économistes. L’idée d’un service civique n’est par contre pas du tout attrayante.

Le programme de Bayrou en matière économique est donc séduisant pour son réalisme et sa volonté d’aller traiter concrètement des problèmes bien identifiés, plutôt que de se gargariser de phrases creuses et de promesses irréalistes. Il n’entraîne pas de conflit avec les pays européens et tend à ajuster les moyens aux fins. Les propositions en elles-mêmes n’ont rien de très convaincant, sont souvent d’un intérêt assez limité, parfois constituent de mauvaises idées. C’est donc plutôt dans les intentions que dans les actions qu’il faut aller y chercher des qualités. Ce programme n’a rien d’enthousiasmant : mais à le lire, on a l’impression curieuse de revenir dans un pays européen normal, et on ne peut qu’être surpris de l’écart existant entre l’attitude de Bayrou et le contenu de ses propositions. On a bien du mal à faire le lien entre ce programme et le parlementaire soutenant le député Jean Lassale ou préconisant en meeting l’adoption d’une taxe Tobin. Est-ce le signe d’un changement de l’individu et d’une volonté sincère, ou le simple résultat d’un positionnement politique visant à se distinguer d’un PS sans idées qui n’a plus rien d’autres à offrir que ses vieilles recettes, et d’une UMP tentée par l’économie-vaudou?

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Alexandre Delaigue

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12 réflexions au sujet de « Le programme économique de F. Bayrou »

  1. Le coup des deux emplois sans charge peut effectivement paraître une mesure assez pertinente (même si elle risque de coûter très cher pour des résultats incertains),néanmoins, je me pose deux questions à propos de cette mesure :
    – n’est elle pas largement redondante avec les nombreuses subventions qui existe déjà pour les entreprises nouvellement créées ? Bien entendu, c’est une meesure différente, mais elle me semble faire un peu double emploi.
    – Par ailleurs, la taille d’une entreprise étant quelque chose de fortement manipulable, ne risque t’on pas de se retrouver avec des petits groupes de deux entreprises partout ?

    Peut-être. Cela dit, la complication administrative de la chose me semble un peu lourde par rapport au gain…

  2. C’est pas bien la taxe Tobin ? Pouvez-vous l’expliquer à un non-économiste comme moi ?

    Très vite :
    – cela réduit la spéculation stabilisatrice et pas la spéculation déstabilisatrice. Donc, c’est inutile et nuisible.
    – la mise en place risque de coûter plus cher que cela ne rapporte, c’est très compliqué à gérer.
    – S’il s’agit de lever des fonds, il existe des formes de fiscalité infiniment plus intelligentes.
    Pour le reste, suivez le lien indiqué plus bas.

  3. Toutes mes confuses, j’avions mal lu.

    J’avais compris "sensible" comme un "raisonnable" qui se serait anglicisé. En fait c’est moi qui lit trop en anglais, et votre sens était – je le vois maintenant – celui de "perceptible".

    Donc voila. Voilavoilavoila.

    M’en retourne lurker, tiens.

    Pas de raison. Il m’arrive de mal écrire, de faire des fautes et de faire dans l’anglicisme. Toute correction est bonne à prendre, et mieux vaut une correction malt à propos, comme on dit en Ecosse…

  4. Une question me tauraude quand même : une fois j’ai eu l’immense privilège, c’est dire, de suivre une émission "économique" de l’excessivement qualifié (…) Jean-Marc Sylvestre sur LCI, et là-dedans il y avait un économiste (Christian Saint-Etienne) qui disait que l’un des problèmes de l’économie française était la faiblesse des PME. Je ne me souviens pas de ce qu’il a dit avec plus de précision, si ce n’est, donc, que les PME mériteraient à être plus nombreuses (ou plus grosses, me souviens plus).

    Il me semble que la proposition de Bayrou va dans le sens de précisément donner plus de "surface" aux PME en leur offrant des marchés publics. Alors certes les grands groupes sont peut-être plus efficaces, mais la question n’est justement pas celle de l’efficacité… Pour une fois, la proposition de Bayrou n’irait-elle pas dans une direction de "nécessité" économique avec une certaine pertinence ?

    Votre éclairage sur cette question ?

    C’est sans doute pour cela que Christian Saint-Etienne est l’un des rédacteurs du programme de F. Bayrou :-) . C’est l’archétype du traitement statistique d’un problème. Vous comparez la France et d’autres pays, il y a moins de PME moyennes en France. Conclusion : il faut augmenter le nombre de PME moyennes avec des subventions. C’est oublier que le faible nombre de MPE moyennes est un symptome, pas une cause.

  5. Effectivement j’ai le souvenir d’entendre Saint-Etienne dire grosso modo : "il y a moins de PME en France qu’ailleurs". Je comprends parfaitement les limites d’un tel exercice de comparaison…

  6. Le problème, avec Alexandre, c’est qu’il perd son temps avec des candidats farfelus. Il faut d’urgence s’intéresser à Gérard Schivardi, qui demandait récemment lors d’une conférence de presse à Paris "la rupture immédiate avec l’Union européenne". [...] "Flanqué comme d’habitude du secrétaire national du Parti des travailleurs (PT, trotskiste), formation qui se distingue des autres partis d’extrême gauche par, entre autres, sa ligne résolument "souverainiste", le maire de Mailhac (Aude) a affirmé qu’il aurait les 500 signatures "en temps et en heure" [...]
    il a énuméré les effets de cette "dépendance européenne" : la suppression des 1 500 emplois par Alcatel, les licenciements d’Airbus, l’annonce par Gilles de Robien, ministre de l’éducation nationale, de la disparition de 5 500 postes, les "11,7 % de la population qui vivent avec moins de 788 euros par mois. Qui peut dire que ce n’est pas l’UE qui est en cause ?", a-t-il interrogé. [...] Le conseiller général de l’Aude, élu sous étiquette socialiste en 2003, veut "porter la parole des hommes d’en bas", les agriculteurs et viticulteurs, les élus de terrain. "Je suis un candidat apolitique", présent à cette élection pour dire "assez de cette Europe", "assez de la misère", a-t-il ajouté. Il a même appelé Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy à le "rejoindre" dans son combat. Daniel Gluckstein s’est empressé de corriger : "Quand on demande la rupture avec l’UE, c’est une candidature éminemment politique." [...] En tout cas, son programme "ne coûtera rien à la France", car, en renationalisant les banques et les biens de production, il fera "rentrer beaucoup d’argent dans les caisses".
    [http://www.lemonde.fr/web/articl...

  7. J’ai quelques critiques et une ou deux question pour cet article ma foi fort constructif mais peu être un tout petit peu sous documenté(au niveau des propositions du candidat).

    -Sur la dette tu aurai parfaitement raisons si la proposition de François était celle que vous décriviez mais le fait est qu’il veut inscrire dans la constitution l’interdiction au gouvernement d’avoir un déficit de fonctionnement(a savoir le train de vie de l’Etat).
    http://www.bayrou.fr/proposition...
    il n’est aucunement question d’une interdiction d’investir dans la recherche, les infrastructure, tout ce qui pourrait apporter une future croissance a la France.

    – pour les retraites je ne comprend pas en quoi le référendum te choque (il servirait le cas échéant a légitimer une vaste réforme qui engloberait tous les régimes(spéciaux ou non)) je ne comprend pas ce qui te géne le fait qu’il y est référendum ou la réforme??

    – Je veux bien croire qu’il y aura un effet d’aubaine pour les deux emplois sans charge mais si on décompte les société ou les gens travaillent seul.
    ne peut on pas imaginer que ces sociétés unipersonel ou a composante familiale (un restaurateur qui n’emploi que sa famille) ne puissent alors employer une ou deux personnes quelles n’aurait jamais employés dans le cas présent ?

    – par contre pour le small business act je serait beaucoup plus critique. Ce n’est pas les économistes qui veulent une simplification de l’administration pour les petites entreprises, ce sont les entrepreneurs qui le réclame a cor et a cris j’ai la très nette impression que ce que propose le small business act est ce qui leur faut non ??
    n’est ce pas les futures PME qui deviendront plus tard des grandes entreprises???

    @ bruno
    je crois que même si il peut y avoir des problèmes avec l’europe en sortir serait un suicide total! nous ne sommes plus dans un monde ou un pays de 60 millions d’habitants peut faire pression sur d’autre ou meme juste se proteger des appétits voisins.
    nous sommes dans un monde multipolaire avec des géants de prés de 1 milliards d’habitants (chine ,inde) qui ne demande qu’une seule chose c’est que l’europe se divise pour pouvoir mieux régner sur le monde qui les entoure.
    oublier cela c’est avoir une vision très restrictive de notre monde si tu n’aime pas l’europe alors essaye de la changer mais quoi qu’il en soi il faudra faire avec.

    Que vous ayez envie de défendre votre candidat est une chose, mais lisez donc le post avant de critiquer ce que vous croyez avoir lu, toutes les réponses à vos « objections » sont dedans :

    - L’interdiction constitutionnelle du déficit de fonctionnement sauf en période de récession est une ânerie précisément parce qu’automatiquement, des tas de dépenses vont devenir des dépenses « d’investissement »; ce ne sont là pour l’essentiel que des conventions comptables. Cette contrainte n’aura donc aucun effet (l’état s’endettera de toute façon) et est nuisible (parce que la dette publique n’est pas une mauvaise chose).

    - Pour les retraites, un referendum suppose qu’il existe aujourd’hui une façon de régler le problème que l’on puisse soumettre à la population. C’est faux.

    - Ben oui, il y aura peut-être des entreprises qui embaucheront plus; mais le coût sera très important, pour combien d’embauches suplémentaires?

    Pour le SBA, relisez donc, et relisez aussi la proposition de votre candidat. Il s’agit de réserver aux petites entreprises des marchés publics.

  8. Dans Le Monde de ce soir :

    "Il faut [...] que l’entreprise trouve un avantage à partager ses bénéfices avec ses salariés. [...] J’appartiens à cette école de pensée qui pense que la bonne répartition, c’est : un tiers pour le capital, un tiers pour l’investissement et un tiers pour les salariés."

    Songeur, je me disais que ça vous plairait pour en rajouter une louche…

  9. "un tiers pour le capital, un tiers pour l’investissement et un tiers pour les salariés."

    Bouh, la vilaine confusion emplois-ressources !

  10. Tout d’abord je te remercie de m’avoir répondu!
    c’est vrai
    qu’une partie de ma motivation a commenter était la pour défendre mon candidat mais je me plait a croire que je le fait avec une certaine objectivité je voulais juste avoir des précisions.

    – pour les retraite je cite le document que tu a pris comme base

    "Je saisirai les partenaires sociaux, j’associerai à ces
    travaux le Conseil économique et social, tous les organismes publics et privés concernés et le
    monde associatif."
    "Ce travail devra aboutir, en prenant le temps nécessaire, à un projet de loi que je soumettrai,
    une fois voté, au référendum"
    je n’y voit pas une solution miracle comme tu le dit il y en a pas!!
    le referendum n’est la que pour legitimer une decision qui n’a pas encore été discutée.

    – pour les deux emplois sans charge je suis d’accord avec tes arguments on ne sait pas ce que cela va faire.

    – pour le small business act j’ai effectivement relu les propositions et je constate que tu le reduis a une aide publique.

    le SBA dispose de 3 mesure principale
    – simplification de l’administration.
    – protection fiscale des entreprise et delais de payement raccourci des entreprise d’etat au sous traitant (PME).
    – et effectivement l’accés au marché public pour les PME.
    l’accés au marché public est UNE de ces mesures.
    http://www.bayrou.fr/proposition...

    voila je voulais juste effectuer quelque précisions et je suis désolé que tu te sente attaqué par des remarques qui m’apparaissait constructive j’accepte volontier les critique de "mon candidat" je voulais juste quelque eclaircicement.
    en tout cas merci de ta réponse.

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