Alexandre Delaigue

Les départs d’expatriés nuisent-ils à l’économie française?

Discuter des expatriés est actuellement à la mode. Entre ceux qui les supplient de revenir, ceux qui suggèrent de les priver de leurs droits civiques voire de mener contre les pays qui les hébergent des actes de guerre, tout le monde semble d’accord pour considérer leurs départs comme uniquement mauvais et leur retour pour souhaitable. Mais si les coûts générés par le départ de français expatriés sont débattus ad nauseam, les avantages sont rarement présentés. Pourtant de nombreux pays bénéficient, au total, de l’émigration d’une partie de leur population. Et s’il en était de même pour la France? Voici quelques avantages de l’expatriation qu’il faudrait mettre en évidence pour évaluer réellement les conséquences de ce phénomène.

Les expatriés « économiques » se répartissent en deux catégories; des gens, en général diplômés et souvent jeunes, qui décident de tenter leur chance à l’étranger et décident d’aller travailler ailleurs; et des détenteurs de patrimoine ou de talents (artistiques, sportifs…) bien rémunérés désirant se protéger de la fiscalité, spécialement de l’ISF. Tout cela est résumé sous forme de perte de talents et de capitaux susceptibles de contribuer au capital productif.

Certes. Mais n’est-il pas excessif de dire que ces talents et ces capitaux ne contribuent pas du tout au capital productif national? Pour prendre un exemple immédiat, on se plaint beaucoup des départs des joueurs de football français dans les championnats étrangers; mais l’équipe de France serait-elle aussi performante si ces joueurs étaient restés dans le championnat national? Il est possible d’en douter. Et si ce mécanisme n’était pas cantonné au football?

Prenons l’exemple de la finance, et des jeunes français qui vont travailler dans des banques d’affaires londoniennes ou New-Yorkaises. Ce qu’il faut noter tout de suite c’est que l’économie mondiale bénéficie dans son ensemble de la présence au même endroit des meilleurs spécialistes de la finance. Cela crée un cluster qui favorise l’innovation; certes, il y a moins de financiers de haut niveau pour travailler à la bourse de Paris, mais les entreprises nationales peuvent aller se financer à Londres et bénéficier des innovations qui y sont développées et de la concurrence entre banques d’affaires, surtout lorsque les obstacles aux flux de capitaux sont réduits; comme par ailleurs ces innovations sont partiellement non exclusives, l’existence d’un centre de la finance à Londres dans lequel sont développées des innovations finit par bénéficier à toute l’industrie financière. A côté de la perte pour l’économe nationale, il y a un gain. On peut tenir exactement le même raisonnement pour les informaticiens allant travailler dans la Silicon Valley, ou ils produisent des innovations qu’ils n’auraient pas produit en France. Un français contribuera largement plus à l’économie nationale en allant travailler chez google (dont les services sont utilisés par des millions de consommateurs français) qu’en allant dans un laboratoire subventionné qui travaille sur Quaero.

On retrouve le même phénomène pour les économistes : la discipline en France bénéficie très largement des économistes qui travaillent à l’étranger (le plus souvent aux USA). En travaillant dans les meilleures universités du monde, ces économistes ont la possibilité d’accroître leurs compétences d’une façon qui ne pourrait être atteinte en France. Dans le même temps, ils restent français et conservent souvent un intérêt pour les problématiques nationales. L’amélioration de leur productivité bénéficie donc à l’économie nationale et à la qualité de la recherche nationale (et à la recherche mondiale, qui produit des connaissances non rivales), sans coûter un centime au CNRS. Là aussi, on doit rencontrer ce mécanisme dans nombre de disciplines scientifiques. Et il résulte des départs de chercheurs des gains nets pour l’économie nationale.

On peut ajouter que les expatriés ont tendance à investir beaucoup dans leur pays d’origine. C’est pour cela que l’argument de Christian Saint-Etienne sur le coût des départs me semble discutable; une part significative de la richesse des partants est probablement réinvestie en France. Lorsque M. Ricard prendra sa retraite et s’installera en Belgique pour pouvoir continuer de détenir les titres de son entreprise, le capital productif du groupe Pernod-Ricard ne bougera pas. On peut tenir le même raisonnement d’ailleurs pour les expatriés qui travaillent à l’étranger : supposons un français qui constate qu’il ne gagnera en France que 2000 euros par mois, mais qu’il peut gagner 5000 à Londres; il n’empêche que conservant des liens avec la France, il sera sans doute amené à investir une partie de l’argent ainsi gagné en France depuis son pays d’origine (par exemple en achetant une villa de vacances sur la Côte d’Azur). Au total l’expatriation tend à élever les entrées de capitaux vers la France.

Il faut prendre en compte également les effets indirects, notamment sur le système éducatif. La possibilité de l’expatriation incite les gens talentueux à suivre des études qui permettent par la suite de s’expatrier, mais tous ne le font pas. Au total donc cela accroît la rémunération potentielle des études et incite les gens à se former dans des domaines utiles. La possibilité d’aller travailler un jour en Californie est certainement un facteur incitant les gens à suivre des études d’informatique (beaucoup plus que si les débouchés professionnels dans ce domaine étaient limités aux possibilités nationales). Il y a donc plus de gens qui se forment en France du fait de la possibilité d’expatriation. Il est fort possible que cet effet positif contrebalance les départs.

L’expatriation fiscale peut aussi produire des effets positifs. Prenons l’exemple des divers artistes expatriés, comme Johnny Halliday. Il faut se souvenir que l’essentiel de l’apport de Johnny à l’économie française ne tient pas à ses contributions fiscales mais à sa production musicale; qu’il ne vend pas beaucoup de disques hors de France; et pour en rester à sa contribution fiscale, les recettes de TVA provenant de ses ventes de disques et ses concerts sont largement supérieures à l’impôt qu’il paie sur ses revenus et son patrimoine (tout bêtement parce que le taux de ses droits d’auteurs doit être inférieur au taux de TVA sur les disques). Maintenant qu’il est en Suisse, on peut imaginer que son incitation à produire de nouveaux disques sera accrue. On peut imaginer que s’il était resté en France, constatant que produire des disques ne lui rapporte pas autant qu’il le voudrait, il en aurait moins créé; que cette hypothèque levée, il produira avant sa retraite plus de disques, rapportant d’autant plus à la culture, à l’économie, et au budget de l’Etat français que s’il était resté dans sa villa tropézienne à écluser des verres de pastis se faire « tondre » par l’ISF pour reprendre ses propres mots.

Il faudrait y ajouter des gains moins quantifiables. Après tout il est bon qu’il existe dans le monde différentes formes de société, de fiscalité, de services publics, etc. Cela permet à chacun de trouver la forme de société qui lui convient. Une majorité de français souhaite vivre dans un pays avec de forts services publics, une forte intervention de l’Etat, une fiscalité conséquente, un haut niveau de protection de l’emploi. Pourquoi ceux qui n’aiment pas ce choix devraient-ils être obligés de vivre avec des institutions qui leur déplaisent? En partant, ils accomplissent un double rôle. D’un côté, en restant, ils pourraient chercher à imposer leurs préférences aux autres, nuisant de ce fait à la majorité. En allant tenter leur chance ailleurs, ils jouent un rôle doublement positif : ils permettent au système national de perdurer, maintenant ainsi la variété des expériences de pays en matière d’organisation sociale; mais ils indiquent, surtout lorsqu’ils sont très nombreux, que peut-être l’expérience nationale est allée un peu trop loin. C’est peut-être en permettant au système national de continuer d’exister avec des conflits réduits, tout en envoyant un message suggérant d’en limiter les excès, que les expatriés jouent le rôle le plus utile.

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5 réflexions au sujet de « Les départs d’expatriés nuisent-ils à l’économie française? »

  1. Pour repartir sur le football, les départs des bons joueurs français vers les "grands" clubs européens tends à améliorer le niveau génrale de chanmpoinnat de france. En effet la qualité des fillières formatrice étant reconnu internationalment les joueurs vendu, souvent jeune, sont plus chers que leurs homologues puisque leurs talent est plus "confirmé" que des joueurs formé dans d’autres pays.

    Néanmoins le clubs français pourvoyeurs de footballeurs ont besoin de conserver un effectif de qualité pour maintenir leurs niveau et ont donc recours eux aussi à l’achat de joueurs étrangers qui cette fois sont moins, chers puisque moins certainement bon.

    D’autre part le haut niveau des club empêchent nombres de jeunes jouers de s’imoser dans les meilleurs équipes et les forcent donc à rejoindre des formations plus modestes où ils viendront réhausser le niveau. Pour preuve nombres de joueurs de clubs semi-pro du champoinnat de CFA (plus haut niveau des clubs amateurs) ont été recalé des centres de formation. C’est ainsi que le niveau globale des champoinnat de foot français s’améliore. Et il en est de même pour tout les clubs/pays pourvoyeur régulier de joueurs de talent.

  2. Avez-vous entendu parler de la proposition d’un "impot citoyen" que DSK a fait passer à Ségolène Royal?
    fr.news.yahoo.com/0902200…
    extrait:
    "L’idée est de "mettre en place un impôt citoyen que paieraient tous les Français même lorsqu’ils ont décidé de délocaliser tout leur argent à l’extérieur" et de "lutter contre cette manière de se désintéresser de ce qu’est la France quand on est Français", a-t-il ajouté."

    Alors là, franchement, même si je suis pour les politiques redistributives, je trouve ça comlètement fou! Une façon d’interpréter cela, c’est comme une taxe sur le fait d’être né français, que l’on devrait à la France, "en bon citoyen", toute sa vie où que l’on vive et travaille! Donc de l’étranger on paierait DEUX FOIS des impôts: à la maison et.. à la mère patrie!
    Pour diverses raisons, je ne désire pas travailler ni vivre en France, même si ma famille proche y sera toujours. Si je gagne plus à l’étranger, cela me permet de mieux aider ma famille restée en France si besoin. Je ne vois aucune bonne raison de créer un tel impôt… Une telle idée me surprend de la part de DSK. Mais peut-être ai-je mal compris la proposition?
    Bon, oui, allez, on peut me dire: "tu as bénéficié d’études quasi gratuites, de la caf, de la sécu, toute ta jeunesse, et vu le peu d’années que tu as travaillées en France, petit ingrat, il te reste encore longtemps à contribuer ta part aux suivants! c’est la solidarité nationale petit!". Bon pourquoi pas, n’empêche, je n’adhère pas du tout à ce principe d’attachement automatique à la patrie…

    N’oubliez pas qu’une des règles de la politique française est qu’il n’y a pas de problème qu’un impôt ne puisse résoudre. Notez que cela se pratique dans d’autres pays (les USA par exemple). En l’affaire, c’est une proposition purement symbolique, l’archétype de la mauvaise politique nationale : on réagit par un spasme devant l’actualité.

  3. Si on pousse votre raisonnement un peu plus loin, on pourrait dire qu’il est bon que les Philippines, ou le Ghana, forment des infirmières qui iront s’expatrier vers les pays riches ce qui leur permettra d’envoyer leurs petites économies au pays ou elles pourront offrir une jolie cabane dans le bidonville a leurs vieux parents et faire marcher l’économie locale.

    C’est un modèle de pays pauvre et sans ambitions incapable de retenir des gens formés et/ou dynamiques qui pourraient tout aussi bien irriguer l’économie locale. En fait vous intégrez une logique de "suiveur". Position légitime mais "it’s more fun to compete" comme me l’a appris mon vieux flipper.

    Prenant l’exemple du cluster de Londres, il est clair qu’il aurait pu se former a Paris ou Francfort (langue anglaise mise a part) pourtant il ne l’a pas fait, Silicon Valley idem. Pourquoi trouve t on a Londres des milliers de jeunes Français dans des boulots ancillaires ?

    D’une certaine façon, il me semble qu’il y a un problème fondamental d’une société incapable de laisser s’épanouir ses enfants les plus dynamiques. Mais ça n’est peut être pas le sujet.

    Votre réponse est typiquement française, consistant à s’intéresser purement à des dimensions symboliques plutôt qu’aux questions concrètes. Etre un « suiveur » quelle horreur! sauf que la France a toujours été un pays suiveur, et sa période de plus forte croissance a été une période de rattrapage d’un progrès technologique entièrement réalisé ailleurs. Quand on veut contempler avec ravissement son nombril (un sport qu’on affectionne beaucoup en France), je vous concède que c’est vexant; dans la vraie vie pourtant la position de « suiveur » est un excellent moyen d’être un pays prospère. Au passage, la position de Londres comme centre de la finance tient à plus de deux siècles d’histoire et non, n’aurait pas pu se former à Paris et Francfort.
    Les expatriés aiment à se présenter comme « les éléments les plus dynamiques » de la société française. Ils sont simplement des gens ayant des talents et des préférences mieux utilisées ailleurs. Et il est bon pour tout le monde – pour eux, pour la France, pour les pays étrangers – que les compétences et les préférences soient utilisées au meilleur endroit.

  4. La france ne fait plus rever!
    Il n’y a pas que J. Halliday qui s’en va,des milliers de jeunes s’expatrient, parce que le modèle social français, qui coute 30% du PIB et qui a toutes les chances de grossir encore, ne leur offre qu’une vie de travail sans bénéfice personnel. Comme le disait un jeune des banlieues lors de la fameuse crise du même nom : On va pas bosser pour payer leur retraite aux Baléares.
    L’avenir est sombre, on craint de ne partager que la pauvreté.
    Autour de moi, ceux qui ne rêvent pas de devenir fonctionnaires, pensent sérieusement à plier bagages, et si la proposition de DSK devait se réaliser, ils changeraient de nationalité.

    Eh bien n’hésitez plus, et partez donc. Vous n’avez même plus l’excuse de rester pour sauver l’économie française, comme vous venez de le lire.

  5. Je savais que j’allais recevoir le martinet. Et je connais les limites de ma position; il s’agit effectivement d’une vision Franco-Française. Ceci la symbolique a des effets sur le réel comme nous pouvons le constater dans la « qualité » du débat politique, les appels au protectionnisme ou les lamentations sur l’ascenseur social. Il y va, a mon avis, de la capacité d’un pays à se projeter dans l’avenir et non pas à se morfondre dans le souvenir des gloires du passé.

    J’ai été expatrié la moitié de ma carrière et je n’en tire aucune fierté ni aucune prétention particulière. Je constate simplement que pour satisfaire mes ambitions (pas uniquement pécuniaires) j’ai du aller ailleurs.

    Quand à Londres, vous avez partiellement raison. Il faudrait seulement ajouter que les gouvernements Anglais, de quelques couleurs, que ce soit font ce qu’il faut pour que la City garde sa position, en terme de législation, régulation, lutte (Thatcherienne)contre les corporatismes locaux (old boys networks) ainsi que une grande ouverture d’esprit vis a vis des étrangers.

    Autrement dit, Londres avait des avantages et a pragmatiquement fait ce qu’il fallait pour creuser l’écart alors que Paris ou Francfort non.

    Vous n’avez pas tort dans le sens ou les symboles sont importants. Mais même sur le plan symbolique, un pays dont les habitants vont tenter leur chance à l’étranger ne me semble pas un pays en mauvais état. Si l’on veut chercher une perspective historique, la différence entre l’empire britannique et l’empire français est que le premier a su envoyer ses citoyens en dehors de leur pays d’origine. Pour un pays, produire des talents que le reste du monde s’arrache est une source d’enrichissement symbolique. Pensons aussi à la Chine et l’Inde, et au rôle fondamental des expatriés dans le développement actuel de ces pays, sous forme de capitaux et de connaissances.
    Par ailleurs la question que je voulais me poser est avant tout celle des conséquences pour l’économie nationale, présentées comme unilatéralement mauvaises; à mon avis, ce n’est pas le cas. Actuellement, la possibilité de partir a probablement un effet plus positif que négatif. Après, on peut imaginer un monde hypothétique dans lequel tout irait tellement bien en France que personne n’aie envie d’en partir; cela entraînerait d’autres problèmes et les français trouveraient, à mon avis, de nouvelles raisons de s’en plaindre :-)
    Enfin vous avez raison sur le cas de la finance à Londres : il est certain que l’action des pouvoirs publics compte pour créer une zone ou se concentre un type d’activité. Mais chercher à dupliquer ce genre de chose n’est pas forcément bon; il vaut mieux se spécialiser dans ce qu’on peut faire.

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