Alexandre Delaigue

Faut-il devenir eurosceptique?

La tendance du moment vis à vis de l’euro est au pessimisme. De nombreux articles stigmatisent les difficultés des pays membres, la faible croissance de la zone euro, le fonctionnement contestable des institutions européennes. Que peut-on en penser?

Nous avons parlé ici de la sortie récente du ministre de l’économie italien G. Tremonti, lors du forum de Davos, perdant littéralement les pédales lorsque son interlocuteur, Nouriel Roubini, lui expliquait que les difficultés économiques de l’Italie pourraient l’amener à quitter la zone Euro. Aujourd’hui, un article du Financial Times nous présente un nouveau candidat potentiel au départ de la zone : l’Espagne.

Inspiré d’un article du CEPS, lui-même intitulé « l’Union monétaire européenne survivra-t-elle à 2010« ? l’auteur montre que l’Espagne a subi depuis le passage à l’euro une perte de compétitivité supérieure à celle de l’Italie. Cela peut surprendre : depuis plusieurs années, l’Espagne semble appartenir aux succès d’Europe, avec une forte croissance et une nette réduction du chômage. Mais cette conjoncture favorable s’explique essentiellement par la hausse très forte des prix de l’immobilier dans ce pays (une multiplication par trois depuis 1997, soit bien plus qu’en Grande Bretagne ou aux USA), elle-même soutenue par une forte demande de résidences secondaires ensoleillées des européens du nord. Cette hausse de l’immobilier a soutenu la consommation nationale par effet de richesse; mais au passage, les prix espagnols ont augmenté beaucoup plus vite que la moyenne du reste de la zone euro, réduisant considérablement la compétitivité des exportations du pays. Résultat : une dette extérieure qui s’agrandit, une compétitivité qui diminue très rapidement. Lorsque les entrées de capitaux en Espagne se réduiront, le pays pourrait connaître une crise économique longue et difficile. Sans possibilité d’abaisser la parité monétaire, le seul moyen de rétablir sa compétitivité sera pour l’Espagne de diminuer ses salaires. On se retrouverait alors dans la situation inverse de celle qui a prévalu jusqu’à présent, l’Espagne prenant la place de l’Allemagne au rang des pays à croissance zéro et réformes douloureuses du marché du travail.

On trouve là le problème récurrent de la zone euro : la divergence entre la performance de petits pays dynamiques, et de grands pays à faible croissance, la France se situant quelque part entre ces deux extrêmes (ses performances étant un peu meilleures que celles des autres grands pays de la zone). Or, ces divergences ne semblent pas destinées à se réduire. Car l’ordinaire des réflexions sur les politiques économiques en Europe n’incite qu’au pessimisme. Charles Wyplosz, dans deux articles sur Telos, consacrés à la récente hausse des taux de la BCE et à la nomination de Jurgen Stark au conseil d’administration, a récemment décrit le jeu consternant qui se pratique entre la BCE d’un côté et les gouvernements de l’autre. La BCE est en effet laissée sans contrôle par des gouvernements qui lui laissent ensuite le rôle de bouc émissaire de tous les malheurs, et surtout de leurs propres insuffisances. En réalité, il n’y a aucune politique économique en Europe, simplement des gouvernants qui se défaussent et se répartissent les places au mépris des règles qu’ils ont eux-mêmes fixées. Si ce jeu stupide se poursuit, et il n’y a aucune raison d’espérer que cela change, on n’assistera pas au départ de pays en difficulté hors de la zone euro – le coût d’une dévaluation en termes d’endettement étant tel qu’il compenserait les éventuels gains de compétitivité : simplement, à la poursuite d’une croissance faible dans la zone, avec des gouvernements ne faisant rien d’autre que de la gestion électorale à la petite semaine, et reprochant ensuite à la méchante BCE (dont ils nomment les dirigeants en sachant pertinemment ce qu’ils sont) son intransigeance.

S’il y a bien des raisons d’enrager sur la façon dont la politique économique est menée dans la zone euro, c’est bien le spectable écoeurant de ces gouvernements pusillanimes, bien plus que l’idée même d’une union monétaire. Car il y a des raisons de penser que les unions monétaires, et la réduction du nombre des devises nationales, sont une bonne chose. Daniel Gross, dans un récent article, évoque un ouvrage consacré à la dollarisation des économies d’Amérique latine, d’où il ressort que sur le long terme, les pays renonçant à leur souveraineté monétaire en ont retiré de meilleures performances économiques, moins d’inflation et de problèmes budgétaires que les autres. Il y a quelques raisons de nuancer cela, en pensant que les pays qui dollarisent leur économie sont mieux gérés que les autres. En effet, si dans un pays sont menées de bonnes politiques économiques, il peut adopter une devise étrangère et en retirer des avantages… mais si un pays est bien géré, il n’a pas forcément besoin d’adopter une devise étrangère. Cependant, pour revenir en Europe, il y a des gains clairs à l’unité monétaire : les marchés financiers européens ont bien absorbé les chocs liés au 11 septembre en grande partie parce qu’il n’y avait pas en plus de risque de change à prendre en compte, si l’on en croit B. Eichengreen.

Il y a donc de bonnes raisons de penser que l’Union monétaire pourrait fonctionner en Europe. Mais tant qu’on en restera à des débats stériles sur les « modèles sociaux » (alors que les différences entre ceux-ci n’ont pas grande importance) sans se préoccuper de croissance en Europe – ce qui signifie y favoriser la concurrence et l’ouverture des économies – il sera impossible de progresser. Et entre les réformes utiles vidées de leur substance, ou les lois de complaisance visant à tenir les méchants étrangers compétitifs hors du capital des monopoles protégés derrière des lignes Maginot « champions nationaux », on pourra toujours pleurnicher sur la psychorigidité de M. Trichet et de ses sbires.

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