Alexandre Delaigue

Les incertitudes de la privatisation des sociétés d’autoroutes

David Spector est en grande forme dans le Libération d’aujourd’hui :

Autoroutes, une privatisation risquée

D’un point de vue froidement économique, la vente des bijoux de famille n’est pas répréhensible par principe : tout dépend du prix, encore inconnu puisque le processus de privatisation n’a pas atteint son terme. Mais, dans cette affaire, l’inquiétude est justifiée par le fait que l’intérêt du gouvernement ne coïncide pas avec celui de l’Etat. Il peut être tenté de privatiser, même à des conditions défavorables, pour effectuer une manipulation purement comptable et éviter une réprimande de la Commission européenne à quelques mois des élections. S’il est vrai que les recettes de privatisation ne sont pas prises en compte dans le calcul du déficit budgétaire (les règles comptables européennes l’interdisent), elles peuvent être affectées à la réduction de la dette publique.(…)

En réalité, même si elle permet de réduire la dette, la privatisation risque d’appauvrir l’Etat et d’aggraver la situation budgétaire à long terme.(…)

Si l’Etat privatisait le droit de percevoir chaque année des recettes de péages s’élevant à 1 milliard d’euros, et si le coût du capital des entreprises intéressées s’élevait à 7 % (ou plus), l’Etat se condamnerait à vendre pour 14,3 milliards, au mieux, ce qui pour lui vaudrait en réalité 20 milliards. Pour l’Etat, une telle privatisation serait équivalente à une émission de dette au taux de 7 %, très inefficace si par ailleurs un endettement au taux de 5 % est possible.

La réalité est bien sûr plus complexe, car les flux de profits des sociétés d’autoroutes ne seront ni constants (la charge de remboursement de la dette diminuera au cours du temps) ni perpétuels (les concessions expirent entre 2028 et 2032). Mais il demeure qu’en transférant de l’Etat à des entreprises privées la collecte du produit des péages pour plusieurs décennies, la privatisation risque de constituer une transaction aberrante, puisque, contrairement à la logique normale de l’échange marchand, le flux de profits futurs des sociétés d’autoroutes a sans doute moins de valeur entre les mains des acheteurs (les futurs actionnaires de ces sociétés) que dans celles du vendeur (l’Etat).

On pourrait bien sûr objecter que ce raisonnement est partiel et ne tient pas compte des gains d’efficacité que pourrait susciter la privatisation. Dans beaucoup de secteurs de l’économie, cet argument serait convaincant : l’histoire du vingtième siècle suffit à démontrer qu’en général la propriété privée des entreprises est plus efficace que la propriété publique, et que les privatisations ont des effets positifs. Mais les sociétés d’autoroutes pourraient représenter une exception, dans la mesure où l’essentiel de leurs recettes (péages) comme de leurs dépenses (remboursement de la dette) a un caractère «automatique» et indépendant de la qualité de leur gestion ­ les choses seraient différentes si elles avaient devant elles de vastes programmes de construction. Il est bien sûr impossible d’avoir une certitude en la matière : certains affirment que la privatisation augmentera la rentabilité des sociétés d’autoroutes, en facilitant par exemple leur accès aux marchés étrangers. Si les entreprises candidates au rachat pensent pouvoir augmenter fortement les profits grâce à une gestion hors pair, elles pourraient offrir une somme suffisant à compenser la perte par l’Etat des recettes futures des péages. Mais en raison de l’écart entre le coût du capital des entreprises et celui de l’Etat, la situation inverse est, à tout le moins, plausible : rien ne garantit qu’il soit possible de privatiser les sociétés d’autoroutes à des conditions conduisant à un bilan financier positif ou même neutre pour l’Etat.

Plutôt que d’apporter à cette question une réponse a priori, une possibilité consisterait à estimer la valeur de ces sociétés pour l’Etat, et à ne les privatiser que si la somme proposée par les acheteurs éventuels est supérieure à cette valeur ­ au risque de renoncer à la privatisation. Mais cette solution, la plus conforme à l’intérêt de l’Etat, est contraire à l’intérêt du gouvernement, qui tient à contenir l’emballement de la dette publique pour respecter la lettre du traité d’Amsterdam. »

Certains lecteurs et commentateurs de ce blog se demandent parfois pourquoi je m’inquiète de l’incantation perpétuelle de la dette publique et du déficit par T. Breton, cet article leur apporte la réponse. A se focaliser sur la dette, au lieu de se poser les seules questions qui valent (à quoi servent les dépenses publiques? La fiscalité est-elle optimale? Quand va-t-on cesser de confondre clientélisme et politique économique?) on en vient à des artifices comptables qui constituent un appauvrissement de l’Etat au profit exclusif du gouvernement du moment.

Dans la plus pure tradition du cocogaullisme, ce gouvernement consacre la confiscation du bien public au profit du maintien au pouvoir d’une clique, et la satisfaction exclusive de ses clientèles – et dissimule cela sous un mélange de cautèle, de mensonges, et de fausses alarmes. Il serait peut-être temps de s’en alarmer.

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