Alexandre Delaigue

No regrets, no tears

Le pire n’est jamais certain : ce sont effectivement ceux qui étaient prêts à se ruiner pour cela qui organiseront les Jeux Olympiques; aussi incroyable que cela puisse paraître, ils ne sont pas français : et c’est très bien ainsi. Les français pourront bénéficier des avions des compagnies low-cost britanniques (à moins que d’ici là, celles-ci ne se voient interdire le ciel français pour « créer des emplois » chez Air France) pour aller assister à des Jeux Olympiques pour lesquels ils ne paieront pas : il est toujours confortable d’être un free-rider. Il y a cependant un argument contre lequel l’analyse coût-bénéfice ne peut rien : pour beaucoup de gens, l’échec de la candidature parisienne est un facteur supplémentaire entraînant encore plus de déprime dans un pays qui n’en a guère besoin.


Pourquoi vouloir les Jeux Olympiques? Parce que cela rapporte? C’est bien mal parti. Tous les calculs absurdes sur la rentabilité espérée des Jeux n’avaient qu’un seul but : fournir un semblant de rationalité à des dépenses de pur prestige. Comme le rappelait récemment John Kay, dans nos sociétés modernes et rationnelles, les dépenses purement ostentatoires doivent être justifiées, même de la façon la plus absurde. Et l’auteur de citer les vols spatiaux, toujours justifiés par l’invention du Teflon. Ce genre de rationalisation n’a pas grand sens : après tout, la fierté nationale n’est peut-être pas mesurable, elle n’en est pas moins réelle. Et il n’est pas forcément absurde de dépenser, même beaucoup, pour le plaisir de se sentir fier.
Le problème des Jeux Olympiques, c’est que c’est une dépense énorme pour un gain plutôt limité en termes de fierté nationale. Si l’on vous dit Sydney, pensez-vous aux Jeux Olympiques? Sans doute pas : l’image qui vous vient à l’esprit est plus probablement celle de l’opéra de la ville, qui a coûté 700 millions de dollars, soit 10 fois moins que ce qu’a coûté à la ville l’organisation des JO. A quoi pense-t-on lorsqu’on pense à Paris? A la Tour Eiffel, qui a coûté 8.7 millions de francs de l’époque (soit 27 millions de dollars de 2004) et qui a été un tel succès qu’Eiffel a récupéré sa mise avec les tickets d’entrée en moins d’un an. Le World Trade Center était pour les américains plus qu’un immeuble de bureau : c’était aussi un symbole de fierté nationale, au point qu’ils le reconstruisent encore plus haut. La ville de New York reste par ailleurs symbolisée par l’Empire State Building. De nombreuses villes d’ailleurs, sur l’exemple parisien avec la Tour Eiffel, fondent leur image sur un bâtiment d’une hauteur spectaculaire : ainsi Kuala Lumpur est symbolisée par les tours Petronas; Taipei espère beaucoup de la construction de la Taipei 101 Tower, la plus haute du monde; Bilbao a son musée Guggenheim.
Ces dernières constructions sont des immeubles de bureaux, ou des attractions touristiques, mais elles sont  beaucoup plus que cela : elles constituent pour les villes qui les hébergentla source d’un légitime sentiment de fierté. Et cette fierté est à la fois durable, et beaucoup moins coûteuse que les Jeux Olympiques.
Après tout, qui se souvient des Jeux de Montreal en 1976, malgré leur coût prohibitif? Qui, lorsqu’il pense « Mexico » ou « Los Angeles » pense « Jeux de 1968 et de 1984″? Lorsqu’on vous dit Paris, pensez-vous à la ville organisatrice des J.O de 1924? Lorsque vous entendez Athènes, pensez-vous à Socrate et au Parthénon, ou aux derniers J.O? Lorsqu’on évoquera Londres dans 20 ans, en 2025, qui associera cette ville aux JO de 2012, à part les passionnés de statistiques sportives? Londres annonce un budget de plus de 15 milliards d’euros pour l’organisation des JO. Que n’auraient-ils pu faire de mieux avec une telle somme?

Plutôt que de se lancer dans ce mélange d’autosatisfaction béate (nous étions les meilleurs, les anglais ont gagné parce qu’ils ont triché) et d’autoflagellation intégrale (nous avons perdu parce que le monde entier nous déteste, parce que nous avons un président sénile, corrompu et idiot, parce que nous sommes comme toujours arrogants et égocentriques) les français feraient bien mieux de se poser la question suivante : avec les sommes considérables que nous étions prêts à dépenser pour obtenir des JO qui ne nous auraient fait plaisir que quelques mois, que pourrions-nous faire qui puisse susciter la fierté nationale?

Il y a matière à critiquer les réalisations pharaoniques des « grands travaux » des années 70 et 80 : ceux-ci ont abouti à des échecs (l’abominable opéra Bastille, la hideuse très grande Bibliothèque, les ridicules colonnes de Buren), à des résultats étranges (le centre Pompidou, l’Arche de la défense), mais parfois à de très grandes réussites dont tout le monde peut être légitimement fier : Le grand Louvre, le musée d’Orsay en sont des exemples. L’inspiration qui présidait à ce type de travaux a disparu : le musée des Arts Premiers a sans doute des avantages, mais n’est pas à la hauteur des ambitions précédentes. L’échec de la construction d’un musée sur l’île Seguin participe du même affaiblissement. La récente construction du viaduc de Millau, pourtant une belle réussite technique, n’a pas pu déchaîner l’enthousiasme. Au lieu de se mettre martel en tête pour un échec qu’il n’y a pas tellement lieu de regretter, pourquoi ne pas se poser la question : de quoi pourrions-nous être fiers, aujourd’hui? Quel projet grandiose pourrait mobiliser, faire rêver les français? Il y a certainement beaucoup de belles et bonnes choses à faire avec les quelques 5 milliards d’euros que l’on vient d’économiser aujourd’hui. De belles et bonnes choses pas forcément utiles, mais qui puissent nous faire rêver. Qui veut lancer une idée?

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