Stéphane Ménia

Luc Ferry et la philosophie du capital humain

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Alexandre a écrit un texte argumenté sur les déclarations de Ferry concernant l’inutilité des maths. Au fond, je suis assez d’accord avec ce qu’il écrit. Mais je pense que son texte passe à côté de deux choses, au moins dans la forme.

Pour commencer, son approche essentiellement positive du sujet me perturbe. Une analyse de ce type est évidemment incontournable et son texte présente les éléments qui s’imposent. Elle est menée, comme souvent, en prenant un angle volontairement contrariant. Ce que je ne risque pas de contester. Il pose la question « À quoi sert l’école ? » et y répond sous l’angle économiste. Il soulève également, très justement, l’une des contradictions de notre rapport collectif à l’école. Encore un point sur lequel je ne risque pas de le contredire.
Néanmoins, sur cette polémique, je pense qu’on ne peut pas s’arrêter là. On ne peut pas se contenter de considérer que le quidam n’a pas une idée consistante de ce à quoi sert l’école et que les arguments des uns et des autres sont finalement assez faibles pour ou contre Ferry. On doit persister à dire ce que doit être l’école, dans une approche normative, face à quelqu’un qui le dit aussi, assez lamentablement. Le texte laisse, à mon goût, trop penser que les propos de Ferry ont une valeur réelle. N’oublions pas que quand un ancien ministre de l’Éducation nationale parle dans un grand média, il dit ce qui doit être. Se contenter de dire que, si on s’en tient à la perception du problème par les gens, il a raison – ou plutôt pas tort -, c’est déjà trop.
Il faut lui répondre que notre objectif est de faire, du mieux possible, une école du capital humain et du développement des compétences diverses, grâce notamment aux maths, pas qu’il faut renoncer aux maths parce qu’elles sont mal comprises ou mal utilisées. Bien sûr, Alexandre ne le nie pas, au contraire, quand il écrit :

« Et c’est dans ce sens que le propos de Luc Ferry, bien qu’en réalité totalement révélateur de nos croyances, est nocif. Nous n’avons pas besoin d’un discours de plus renforçant la logique du signal déjà si enracinée dans le système éducatif français. Nous avons besoin au contraire de sortir du mythe des « gens bons naturellement en maths » pour constater qu’il est possible d’améliorer le niveau de tous en la matière, que les mathématiques, comme toutes les autres compétences, sont affaire de travail et de méthode appropriée. »

Je ne trouve pas que ce soit suffisamment mis en avant ; j’insiste donc sur ce passage du texte que certains ne verront pas assez.

Le deuxième point qui me dérange dans le texte est que l’argument le plus important à opposer à Ferry n’est pas assez valorisé ; à savoir que :

« Les matières enseignées ne sont pas vraiment utiles en elles-mêmes, mais le temps passé à l’école apporte des qualités aux élèves. Ils apprennent à l’école des qualités comme le travail, la rigueur de raisonnement, etc. »

À vrai dire, dans ma compréhension des choses, c’est un élément de la théorie du capital humain, si on définit le capital humain comme l’aptitude d’un individu à s’insérer efficacement dans une activité productive. Moi aussi, la rhétorique de l’utilité des maths par les règles de trois ou le théorème de Pythagore me semble légère. En revanche, l’apprentissage d’une certaine rigueur (ou facilité à s’organiser), nécessaire au quotidien, dans le travail ou la vie privée, me semble bien plus important. Et cela ne s’apprend pas qu’à l’école primaire, mais tout au long d’une scolarité. Et figurez-vous que cela est également vrai avec la philosophie…

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10 réflexions au sujet de « Luc Ferry et la philosophie du capital humain »

  1. Un point clé du message de Luc Ferri n’est pas que les math (du lycée – le primaire reste utile) ne servent à rien dans la vie courante (j’avoue que dans l’informatique niveau ingénieur, très peu m’est utile… théorème des anniversaires de mémoire, sur un pb de doublons, je vois rien d’autre récemment. Le théorème des anniversaire je l’ai appris dans Jeux et Stratégie jamais à l’école).
    Le point clé c’est que nous utilisons les logiques d’argumentation et de science expérimentale dans la vie courante.

    Et là c’est le drame, nous enseignons des math froides, et le résultat c’est que nos élites sont déconnectées des problèmes du monde réel, les marges d’erreurs, la signifiance des statistiques, les analyses de risques/bénéfice, les fat-tails, la logique argumentative de base (cause/corrélation, sophismes divers, appels irrationels)…

    et au delà des math nous sommes ignares en épidémiologie et en toxicologie, quand je dis ignare je dire pire que mon père, qui m’avait alerté sur les dangers des maladies, des plantes, des divers poisons domestiques et végétaux, sur les risques d’accidents…

    et je ne parle pas de notre indécrotables ignorance et idéologisme, cultivée comme un Bonzaï et pas juste en friche, en matière économique…

    Nous devons connecter les math à la vie, et ca commence par les science expérimentales, et la logique argumentative.

  2. Peu importe à quoi servent les maths, la littérature, la science économique, la sociologie……quel bonheur d’apprendre avec une honnête homme ou honnête femme qui vous passionne à ces disciplines. L’utilitarisme et son cousin le pragmatisme (anglo-saxon?) atteignent quelque part leur limite (et commencent à m’irriter mais on s’en fout). La vie n’est pas utile: elle est, « point barre ». Les connaissances, c’est pareil: il n’y a pas à rechercher d’utilité a priori notamment dans les disciplines fondamentales comme les maths. C’est celui qui reçoit ses connaissances qui en fera, ce qu’il voudra, ce qu’il pourra, quelque chose d’utile, de beau ou pas…..et çà dépendra grandement de la qualité du « passeur de savoirs ».

  3. Faire des maths c’est passionnant quand je comprends. Elles me servent à réfléchir en dehors de mon boulot de merde !
    Lorsque mon ami me parle mathématiques au-delà de mes capacités, je ne comprends absolument rien sur (matrice, gouriérou?, table de mortalité, i, espaces multidimensionnelles, infinité des des espaces multidimensionnelles…) alors je lui demande de me donner des exemples, je lui demande de contextualiser, de me donner un exercice quoi, rien à faire du coup je le laisse parler.
    Les mathématiques m’aide à comprendre plein de truc de la vie courante du style comment est fait un bulletin de salaire, comment sont calculer les résultats d’un vote, savoir ce que c’est qu’une télé 16/9ème, savoir calculer des nombres à période sans calculatrice, connaître x, y, z, t, savoir ce qui relève de l’imaginaire du réel ex: (x^2=-1), connaître plein d’astuces pour calculer et faire des courbes mentalement. c’est rigolo, amusant…Mais moins drôle quand ça se complique
    Enfin les maths sont très utiles contrairement à ce que pense Ferry
    Luc Ferry ne sait pas ce qu’il dit, pour un agrégé en philo ! Mais comment il a appris la philosophie ?
    Normalement, l’homme est sensé très bien calculer et surtout corriger les calculatrices.
    Si quelqu’un vous dit : « il y a un problème d’arrondie quelque part » c’est pas la faute à la calculette.
    Au fait, pour l’équation d’en haut, faut écrire x=3/7

  4. « Les matières enseignées ne sont pas vraiment utiles en elles-mêmes, mais le temps passé à l’école apporte des qualités aux élèves. Ils apprennent à l’école des qualités comme le travail, la rigueur de raisonnement, etc. »

    C’est autant un point de la théorie du capital humain que celle du signal à mes yeux. L’intérêt n’est pas le contenu mais ce que cela prouve (ou du moins laisser supposer) par effet induit. Ainsi un bac + 5 donne le signal des qualités de travail, rigueur…etc, et le diplôme d’une école/université prestigieuse est ainsi plus valorisée que celui d’une filière moins sélective.

    Une autre approche serait de regarder non pas au niveau individuel mais collectif : quels gains pour la societé d’améliorer le niveau global en maths ?

  5. Pour info, j’ai lu au café jeudi matin un article de Luc Ferry dans Le Figaro qui apporte une forme de réponse aux réactions à ses déclarations.

    • Luc Ferry est un troll. Ce n’est pas la première fois qu’il opère dans ce registre. Je pense qu’il souffre qu’on ne parle plus assez de lui. Ferry, c’est le Todd de droite. Donc, ses réponses n’ont pas grande importance, en fait…

  6. Autant le texte d’AD me semblait clair, autant je ne comprends pas où vous voulez en venir.
    Seriez vous sensible à ces débats bien français sur l’utilité, pour ne pas dire la noblesse, des matières enseignées à nos enfants ?
    Avec signal et capital humain, la question s’éclaircissait pourtant.
    Capital humain ne se réfère pas à une matière. Cela implique aussi, bien évidemment, application, rigueur etc.
    (voire aptitude à l’effort chiant…).
    Et signal suppose sélection, matière où les maths ont un avantage puisqu’il est plus difficile d’y jouer du favoritisme (vous n’avez jamais entendu d’histoires de piston du jury, en science économique par exemple ?).
    Notre grand Ferry, qui montre qu’il n’y comprend rien, nous fait alors une sortie magistrale en proclamant du haut de sa chaire que les maths peuvent s’avérer inutiles professionnellement.
    Vraiment ?
    Savions nous qu’un diplomate peut se passer de trigonométrie, ou un juriste de calcul intégral ?
    Il fallait un Ferry pour le rappeler…
    Alors réciproquement, application et rigueur peuvent très bien s’acquérir avec autre chose que les maths.
    L’étude du Swahili, par exemple.
    (je n’ai pas dit latin, notez. Ni hébreu, ni arabe ancien. Il faut éviter les attrape trolls…).

    • Mon texte était clair. Il insistait sur un point de l’approche de mon camarade et nuançait ce qui semblait bienveillance à l’égard de Ferry.
      Bon, sinon, je ne vous ai pas attendu pour « capital humain vs signal »…

  7. Les mathématiques servent évidemment a trier, on le sait.
    Et elles le font efficacement.
    Ce que détestent les littéraires.
    Le hic, c’est que les littéraires sont aussi les rois du sophisme et du discours, et qu’ils embobineront facilement tout ceux ne sachant pas compter pour leur élection.
    Et on se retrouve donc avec Luc Ferry au gouvernement.
    Avec une planète dévastée alors que ceux sachant compter les préviennent en long large et travers de leur connerie.

    Oui les maths ne servent pas dans la vie de tous les jours d’une majorité de crétins.
    Quelle surprise…En même temps c’est surtout qu’ils ne sont pas capable de s’en servir.

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