Stéphane Ménia

Les dernières polémiques de l’an dernier

Je vous souhaite une excellente année 2018.
Pour la commencer en douceur (façon de parler), voici quelques mots sur quatre récentes polémiques.

La plus discrète : l’examen de VTC, politique de classe ?

En fait, pour tout dire, celle-ci n’a pas trop pris. Nicolas Bouzou s’était pourtant donné du mal avec ce tweet bien trollesque.

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Pourquoi cette remarque ? Parce que l’examen VTC est pointé du doigt pour des questions jugées sans intérêt réel et inutilement difficiles pour des chauffeurs de VTC suffisamment qualifiés pour faire leur boulot. Il est vrai que certaines questions étonnent. Pour autant, peut-on parler de politique antisociale « de classe » ?
Fondamentalement, si cet examen a pour but de favoriser quelqu’un, ce n’est certainement pas, en premier lieu, ceux qui ont fait des études, mais probablement plus les taxis ; les sociétés de taxis en particulier. Il est possible que l’examen agisse comme une barrière à l’entrée ajustable selon l’agenda politique. Pour limiter le nombre de chauffeurs autorisés à conduire un VTC et concurrencer les taxis, on durcit artificiellement les possibilités d’exercice, par le biais d’un examen difficile. Alors, si l’on doit parler de politique de classe, je ne suis pas sûr qu’elle relève d’une autre nature que les mesures fiscales en faveur des détenteurs de patrimoine. It’s the capital, stupid !

La deuxième : pour le gouvernement et la majorité, l’Insee publie n’importe quoi

Celle-là, elle était déjà plus tendue. On va la faire simple. En décembre, la note de conjoncture de l’Insee a fait le point sur l’évolution à venir des prélèvements obligatoires en 2018. La note de conjoncture de décembre annonçait une hausse des prélèvements en euros pour une partie de l’année 2018. Voici les extraits en question.

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Le porte parole du gouvernement et la référente LREM de la commission des finances se sont aussitôt émus de cela, arguant un désaccord profond avec l’institut de statistiques officiel de la République. Les réseaux sociaux ont frémi, des marcheurs en ligne sont entrés en furie et ont vaillamment soutenu le gouvernement et occasionnellement conspué ceux qui, sans autre commentaire, publiaient des extraits de la note de conjoncture en question. L’Insee s’est même fendue d’un justificatif (et non pas d’un rectificatif). D’où venait le désaccord ? L’Insee a fourni son évaluation à quantités, notamment le volume de consommation, constante. Or, le gouvernement a souligné que la hausse de certaines taxes toucherait des marchés de biens tels que le tabac et l’essence. Dans ces conditions, la hausse du prix est supposée réduire la consommation et donc, finalement, réduire le montant des taxes collectées. Ce qui, selon lui, devrait conduire à une baisse des prélèvements. Comme c’est surtout ça qui m’intéresse, j »ai fait deux petits tableaux pour ceux qui n’ont pas l’habitude. Dans le premier tableau, c’est ce qui doit se passer selon le scénario non spéculatif de l’Insee. Dans le second, c’est ce qui se passe pour la majorité. Avec des chiffres purement illustratifs dans les deux cas.

Ce que suppose l’Insee :

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C’est une pratique assez normale pour des statisticiens. Estimer un changement dans les quantités, suite à une variation des prix nécessite de déterminer une fonction de demande. Ce qui n’est pas approprié pour une simple note de conjoncture trimestrielle.
Dans cette estimation, la hausse du taux d’imposition de certains biens conduit à une hausse globale des taxes supportées par les contribuables.

Ce que suppose le gouvernement :

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Ici, la baisse du montant imposable des biens dont la taxation a crû neutralise (et au delà dans mon exemple) la hausse du taux d’imposition. Au total, les taxes baissent.
Qui a raison ? L’Insee. Car l’Insee dit « à consommation constante, les prélèvements augmenteront ». C’est vrai. La majorité dit « les prélèvements baisseront ». Or, pour cela, il faut une hypothèse de plus, qui n’est pas avérée. Peut-être que ce sera le cas. Peut-être pas. On verra dans un an.

Cette polémique est regrettable, mais tout de même pas dramatique. Certes, le gouvernement a employé des mots discutables (contester « formellement ») pour préciser son point de vue, laissant entendre que la publication de l’Insee était fausse. Ce n’est pas anodin de remettre en cause un institut indépendant. Mais on n’a pas dépassé certaines limites. Ce serait bien qu’il continue à en aller ainsi ; car cela n’a pas été le cas de Montchalin, « simple » députée, qui, avec son « Ce sont des chiffres qui sont hyper agrégés, qui ne parlent pas de ce que vivent les Français », nous offre un bel exemple de populisme bien pourri.
Pour finir sur ce sujet, cette polémique révèle surtout à mes yeux un timing incompréhensible du gouvernement dans ses mesures fiscales. Tout porte à croire que sur l’année 2018, les prélèvements baisseront globalement. Mais en reportant certaines baisses après les hausses, on entretient la suspicion. Décidément, pour racler les fonds de tiroir, ce gouvernement prend des risques étonnants.

La troisième : Apple pratiquerait l’obsolescence programmée

Le scandale a débuté aux États-Unis et une association française porte désormais plainte contre Apple (et Epson) pour obsolescence programmée. Plainte reçue. Jusqu’ici, l’obsolescence programmée est un mythe. Si on me met devant les yeux un exemple réel, je veux bien, sur le champ, reconnaître qu’elle passe du statut de mythe à celui de rareté. L’idée que les entreprises puissent extraire le surplus du consommateur jusqu’à la lie n’a rien d’incroyable à mes yeux. Mais bon, l’obsolescence programmée n’est vraisemblablement pas une méthode efficace en la matière. Alors, quand, à la radio, j’entends annoncé que Apple a reconnu ce délit et s’est excusée, je me dis « Wow… grosse nouvelle ». Et là, c’est limite une déception. Qu’a fait Apple, en gros ? Ils ont ralenti d’anciens modèles d’Iphone afin de préserver les batteries, qui se sont révélées limite au fil du temps.

Reprenons les bases : qu’est-ce que l’obsolescence programmée ? Le fait de volontairement limiter la durée de vie d’un bien, dans le but de contraindre le consommateur à renouveler son achat. Ici, Apple a tout bonnement conçu des batteries de qualité médiocre et, par peur que ça ne se voie, a choisi d’allonger artificiellement (et discrétos) leur durée de vie, en réduisant les performances. Ce n’est pas de l’obsolescence programmée, c’est de l’incompétence (et j’imagine que ça peut être traité en tromperie).

Dernière polémique de l’année : le grand retour de la dette publique !

Eh oui, la dette fut de retour pour les fêtes. Je ne sais plus d’où tout cela est parti, mais les hystériques de la dette publique ont décidé de la remettre sur le tapis. Un nouvel angle d’attaque innovant cette année : prétendre que le patrimoine net des administrations publiques est négatif et que la soutenabilité de la dette française est toujours plus menacée. La cour des comptes a même été mobilisée, figurez-vous. Mais n’importe comment. Alors, on reprend et on précise.
D’abord, si on veut une information statistique, on suit l’Insee, pas la cour des comptes.
Ensuite, le patrimoine des administrations publiques est encore positif, même s’il a beaucoup baissé depuis plusieurs années. Donc, non, on ne naît pas avec une dette nette sur la tête quand on est en France. Vous pouvez monter, redescendre et regrimper, ça n’y changera rien.

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L’hystérique de la dette, encaissant le coup, se replie donc dans ce cas vers un « Oui, mais on va pas vendre le Louvre ! ». Ben, non, c’est pas prévu. On répondait juste à un argument faux supposé clore la discussion. Et là, l’hystérique de la dette vous explique donc que « Oui, mais la dette est à la merci d’une remontée des taux ! ». En fait, arrivé à ce stade là, il faut arrêter de discuter avec l’hystérique de la dette et lui rappeler qu’en fait, la solvabilité d’un État dépend de plusieurs paramètres. Allez, c’est reparti…

Un État n’est pas une entreprise ou un ménage. Il a une durée de vie infinie. Il n’a pas à rembourser sa dette, de sorte qu’elle peut rester durablement élevée. Sa solvabilité n’est limitée que par les possibilités de créer de la monnaie pour financer la charge des intérêts, la possibilité de lever des impôts et de convaincre les prêteurs de continuer à lui prêter. Dans le cas de la France, eh bien, disons que le premier élément n’est pas assuré, même si les opérations de QE de la BCE devraient permettre de relativiser. Pour les autres, eh bien, ma foi, on ne voit nul signe de défaillance prévisible.

Une trajectoire de la dette publique se caractérise par une suite de valeurs dans le temps pour les recettes, dépenses, taux d’intérêt, taux de croissance, taux d’inflation. La dette peut être élevée pendant très longtemps mais être fortement réduite par des changements de politique budgétaire (recettes et dépenses) ou environnementaux (évolution des taux d’intérêt ou du taux de croissance). Prédire à coup sûr le défaut de paiement d’un État n’est possible que dans certains cas extrêmes et les économistes ont du mal à définir des critères de soutenabilité universels. En d’autres termes, celui qui aujourd’hui vous dit qu’il est capable de prévoir l’insoutenabilité d’une dette comme celle de l’État français est un sinistre imbécile ou un futur Nobel d’économie.

La fin de la soutenabilité, on la voit quand on est au bord du défaut, rarement avant. Tenez, entre la France, l’Irlande et l’Espagne, vous auriez parié sur qui en 2007 pour une bonne grosse crise de la dette publique et un plan d’aide international ?

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Eh wé, eh wé… Une crise financière après, les meilleurs de la classe sont devenus des cancres.

Autres temps, autres moeurs, en Scandinavie :dettesuedeQui aurait parié sur la Suède au début des années 1990 ? Entre efforts budgétaires et conjoncture clémente, la trajectoire de la dette a évolué à la baisse de façon spectaculaire.

En définitive, les discussions sur la dette publique ne servent à rien. Alors que la seule question qui vaille est de savoir ce que la dette publique finance, on se retrouve toujours à expliquer à des comptables que l’économie, c’est un peu plus compliqué, que la dette d’un État n’est pas la dette d’une entreprise, et ainsi de suite. Cette énième polémique aura encore accouché du même truc sans intérêt. Mais tel Sisyphe, me voici réécrivant encore un texte sur le sujet. Enfin, cette fois-ci, à quelques-uns, on aura un peu ri sur Twitter en trollant les hystéros de la dette (et un peu les insconscients du défaut, faut dire).

C’est toujours ça de pris…

 

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Stéphane Ménia

Stéphane Ménia

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Une réflexion au sujet de « Les dernières polémiques de l’an dernier »

  1. A propos de la dette: de mémoire, c’est Jean-Baptiste Say indiquait qu’il valait mieux habiter un pays « à besoin de financement = déficit commercial » (en supposant que les transferts de revenus soient nuls ou quasi-nuls) plutôt qu’un pays « à capacité de financement = excédent commercial » car dans le 1er il y a des biens et services (donc plus de richesses avec une valeur d’usage et une valeur d’échange positives) et dans le second il y a des créances (pas de valeur d’usage, valeur d’échange « fragile » qui dépend du pays débiteur). Bref, vaut mieux avoir des richesses (en biens) que des promesses de remboursement! A retrouver dans l’ouvrage de Simmonot sur les « 36 leçons d’économie ».

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