Stéphane Ménia

Le néolibéralisme, perversion de l’économie mainstream

neorodrik

Dani Rodrik a publié un long article (dans la Boston Review, repris par The Guardian) qui me semble particulièrement utile. Il montre, après d’autres textes écrits par d’autres auteurs, que les néolibéraux et bon nombre de leurs opposants passent à côté de ce qu’est l’analyse économique. Résumé et quelques commentaires.

J’ai longtemps refusé d’utiliser le terme « néolibéral ». Précisément, parce que les opposants au néolibéralisme avait tendance à assimiler économistes et néolibéraux, dans un fourre-tout ridicule. C’est toujours largement le cas. Peu importe si, comme le dit bien Rodrik, personne ne se revendique à proprement parler du néolibéralisme. Pour ma part, j’ai fini par utiliser le terme pour le prendre dans un sens très proche de celui que Rodrik utilise. À partir de là, vous ne serez pas surpris que cet article ait attiré mon attention.

Comment définir le néolibéralisme ? Selon Rodrik, dans son sens le plus large, il correspond à un ensemble de préférences qui se caractérise par une confiance supérieure dans les marchés plutôt que l’État, dans les systèmes d’incitations plutôt que les normes sociales ou culturelles et envers l’entrepreneuriat plutôt que pour l’action collective ou communautaire. La panoplie parfaite du néolibéral inclut, de façon systématique, une ode à la déréglementation, la libéralisation, la financiarisation, l’austérité, les privatisations et la globalisation. Comment l’analyse économique standard est-elle assimilée à ce cocktail par un certain nombre de personnes ?

Pour l’expliquer Dani Rodrik raconte une petite histoire où un économiste reçu par les dirigeants d’un pays est interrogé sur ce qu’ils devraient faire. Ne connaissant pas le pays, l’économiste répond qu’il ne peut se prononcer. Défié sur ses compétences, il finit par donner un ensemble de principes très généraux, conformes à ce que l’analyse économique, dans l’absolu, suggère. Mais, il ne s’agit pas de dire quoi faire, mais que rechercher. Ainsi, Rodrik imagine la réponse suivante (ma traduction) :

« L’efficience avec laquelle les ressources d’une économie sont allouées est un déterminant crucial de la performance d’une économie, dit-il. L’efficience, à son tour, nécessite de mettre cohérence les incitations des ménages et des entreprises avec les coûts et bénéfices sociaux. Les incitations auxquelles sont confrontés les entrepreneurs, investisseurs, et producteurs sont particulièrement importantes en matière de croissance économique. La croissance nécessite un système de droits de propriété et de respect des contrats qui assure à ceux qui investiront qu’ils pourront s’approprier le rendement de leurs investissements. Et l’économie doit être ouverte aux idées et innovations du reste du monde.

Mais l’instabilité macroéconomique peut faire échouer les économies, continue-t-il. Les gouvernements doivent par conséquent conduire une saine politique monétaire, ce qui signifie de limiter la croissance de la masse monétaire à la hausse de la demande de monnaie nominale pour atteindre une inflation raisonnable. Ils doivent assurer la soutenabilité des finances publiques, de sorte que la dette publique ne dépasse pas le revenu national. Et ils doivent mettre en place une réglementation des banques et autres institutions financières de sorte à empêcher le système financier de prendre des risques excessifs. « 

Pour Rodrik, ces principes ne sont pas en soi la base d’une politique néolibérale. Mais les mots clés du néolibéralisme (que j’ai mis en gras) sont là. Or, il ne s’agit que de principes de bonne économie. Rien ne dit comment les atteindre, ni ce qu’il faut sacrifier pour cela. Cela ne dit pas quels arrangements institutionnels mettre en place. Cela n’implique pas qu’il faille libéraliser tous les marchés d’un seul coup, ni privatiser des entreprises publiques, ni accepter un fort taux de chômage pour juguler l’inflation ou abandonner le bien-être des populations à la protection des brevets des multinationales. De nombreux arrangements institutionnels différents ont permis d’atteindre ces objectifs de façon plus ou moins satisfaisante ou spectaculaire. Parmi les pays riches, la structure du système financier, le poids des prélèvements obligatoires, les niveaux de protection de l’emploi, etc. diffèrent passablement. Or, historiquement, les écarts de revenus ne sont pas énormes. Rodrik, dans la démarche de l’analyse institutionnelle comparative, rejette l’idée de « modèle de capitalisme idéal ». Aucun modèle ne dure dans le temps. Dans chaque réussite, il y a l’exploitation de potentialités institutionnelles spécifiques, qui finissent par s’épuiser. Il cite de nombreux exemples allant dans ce sens, à commencer par la Chine qui, dans son développement, a usé d’arrangements institutionnels totalement atypiques aux yeux des néolibéraux, concernant les droits de propriété en interne ou l’ouverture au commerce international. Il remarque que parmi les pays qui ont connu la croissance au cours des dernières décennies, en Asie notamment, aucun n’a suivi les préceptes radicaux du néolibéralisme, excepté le Chili. En comparaison, d’autres qui l’ont fait – c’est le cas du Mexique – n’ont pas eu un destin aussi glorieux.
Ce n’est pas être néolibéral que de considérer que l’économiste de la petite histoire a raison. En revanche, ça l’est de considérer qu’un petit nombre de pratiques de politique économique sont le seul moyen d’atteindre les objectifs revendiqués.

Et comment faire alors ? Rodrik reprend ici, en résumé, certaines idées développées dans son très bon ouvrage Economics Rules (traduit en Français, sous le titre Peut-on faire confiance aux économistes ? ; lecture vivement conseillée). Le point de vue de Rodrik reprend la célèbre définition de l’économie de Keynes :

« L’économie est une science qui raisonne en termes de modèles, associée à l’art de choisir les modèles appropriés au monde contemporain ».

Une implication de cette définition est qu’il n’existe pas de modèle unique collant à toutes les situations. Rodrik souligne qu’en économie, le plus souvent, les théories sérieuses ne se remplacent pas au fil du temps, mais se cumulent, chacune ayant une pertinence dans un contexte donné. Du modèle de concurrence parfaite jusqu’aux développements en économie comportementale, en passant par les questions de concurrence imparfaite ou d’externalités, chaque schéma a une utilité dans certaines situations et s’avère inopérant dans d’autres. Les exemples retenus par Rodrik sur ce point sont assez classiques pour les économistes. Le salaire minimum est, selon la situation des marchés des biens et du travail, un facteur ou non de chômage. Un déficit public peut être bénéfique ou non pour soutenir la conjoncture, selon la position de l’économie dans le cycle. Les monopoles peuvent être bons ou mauvais pour l’innovation, en fonction des caractéristiques du marché. À mon sens, c’est l’aspect fondamental aujourd’hui pour appréhender à quoi sert l’économie. Si beaucoup de Français (et d’autres) ont du mal l’économie, ce n’est pas, comme certains l’affirment bêtement, parce que leurs enseignants sont des idéologues marxistes, mais parce qu’ils n’intègrent pas assez l’idée que l’économiste fournit une boîte à outils dans laquelle on doit choisir, au cas par cas, le modèle adéquat. Petite anecdote personnelle : l’an passé, au bout de plusieurs mois de cours, des étudiants m’ont dit « Monsieur, nous n’arrivons pas à savoir où vous situer sur le plan des idées en économie ». Je leur ai répondu que si c’était le cas, c’était une bonne chose, parce que mon objectif n’était ni de me situer dans une chapelle, ni de leur transmettre des connaissances qui reposent sur l’idée que comprendre l’économie nécessite de classer les modèles en « pour et contre ».  Il y a sûrement des choses à dire et faire concernant l’enseignement de l’économie (et le mien, notamment), mais c’est plus subtil qu’une correction idéologique, quel que soit son sens.
Rodrik poursuit sur l’idée que les économistes sont en partie responsables de cette situation, dans la mesure où, confrontés à des questionnements de toute sorte, ils ont tendance à protéger dans leurs interventions publiques les « vaches sacrées » de l’économie (mécanisme de marché, libre-échange, etc.), avec bien moins de nuance que ce qu’ils ne le font lorsqu’ils sont réunis en séminaires. C’est compréhensible. Face à quelqu’un qui veut « jeter le bébé avec l’eau du bain », on a tendance à muscler le discours. C’est compréhensible, donc, mais également regrettable. De manière connexe, je me demande s’il pourra en aller différemment à l’avenir. Les temps sont durs pour qui veut faire avancer des connaissances de la façon la plus honnête et la plus mesurée que possible. C’est d’ailleurs une problématique que Rodrik aborde dans un autre texte tout récent.

La dernière partie de l’article est une critique de l’hyper-globalisation, qui est pour lui la manifestation la plus prégnante du néolibéralisme. À ses yeux, elle n’apporte plus grand chose aux peuples car elle se développent hors des objectifs de croissance et de bien-être que portait initialement l’ouverture des économies. En résumé, on libéralise pour libéraliser car cela est supposé être bien par principe.

Finalement, les derniers mots de Rodrik, sont une bonne synthèse de son texte :

« Les néolibéraux n’ont pas tort lorsqu’ils soutiennent que nos idéaux les plus chers ont plus de chances d’être atteints si notre économie est dynamique, forte et en croissance. Là où ils ont tort, c’est de croire qu’il existe une recette unique et universelle pour améliorer les performances économiques [...]. Le défaut mortel du néolibéralisme est qu’il n’appréhende même pas correctement l’analyse économique. Il doit être rejeté sur son propre terrain pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’une mauvaise analyse économique ».

Pour finir, et revenir aux préoccupations franco-françaises, la question qui m’agite depuis quelques temps est de savoir si la politique du gouvernement actuel est un exemple plus ou moins marqué de néolibéralisme. Je n’ai pas de réponse définitive, il faudra un peu de temps encore pour que je sois fixé.

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Stéphane Ménia

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5 réflexions au sujet de « Le néolibéralisme, perversion de l’économie mainstream »

  1. Pas besoin d’être économiste pour savoir que les droits de propriété privés sont la base de la prospérité d’un pays (avec des effets pervers certes mais largement inférieurs aux avantages). Le triomphe de « l’économie de marché » sur « l’économie planifiée » n’est pas celui de la science économique orthodoxe sur celui du matérialisme historique marxiste, n’est pas celui d’Hayek sur Marx (sur le plan des idées) c’est celui des peuples spoliés (Europe de l’Est, URSS, République pop de Chine) qui veulent retrouver leurs droits naturels au sens de Locke. Après qu’on qualifie les économistes de néolibéral, d’ultramégasuperhyperlibéral ou de marxo-nationalo-circuito-collectiviste, peu importe, c’est sans intérêt, seuls les gogos ont besoin de mettre des étiquettes pour se rassurer (know your ennemy). L’intérêt de l’économiste est la « connaissance juste » avec quelques hypothèses de base (paradigme): c’est une quête sans fin, asymptotique, un puits sans fond, un sacerdoce comme toute science. Après, personne n’est obligée d’écouter ou de suivre les économistes…..mais personne n’est empêchée de le faire non plus.

    • Ce que vous dites de la science économique est, à peu de choses près, ce qu’en disait Keynes. Pas de problème là dessus.
      On a plus de mal à vous suivre quand vous associez économie de marché et droit de propriété. Voyez vous le développement chinois comme le soulèvement d’un peuple spolié ? Et que pensez vous de la privatisation par les dettes en Russie ?

      • Concernant la Chine, celle-ci a connu une trajectoire de développement économique à partir de la fin des années 70 avec, notamment, des mesures de libéralisation qui ont d’abord été fondées sur le « retour » à la propriété privée (certes pas en totalité, c’est ici un raisonnement en tendance) notamment dans la domaine agricole (mettant fin progressivement aux famines). Ainsi, le développement économique de la Chine n’échappe pas à la règle suivante : un renforcement des droits de propriété individuels est une condition nécessaire au développement économique. Certes, le « capitalisme chinois » est très administré, il y a aussi beaucoup de propriété publique (abritant pas mal de corruption et des passe-droits) mais en tendance (depuis la fin des années 80) la privatisation croissante (pas partout, pas totalement) a été une condition déterminante du développement économique. Quant à la Russie, c’est justement l’exemple type d’une mauvaise (ici injuste et inefficace) définition des droits de propriété (et çà ne s’oppose pas à mon raisonnement me semble-t-il). La spoliation par des personnes privées est bien une « privatisation »…..mais je ne soutiens pas la spoliation! Si je vole des équipements publics, c’est bien une « privatisation » mais c’est une mauvaise, injuste et inefficace définition des droits de propriété. En effet, privatisation d’actifs (terrains, entreprises etc.) ne signifie pas pour moi automatiquement « droits de propriété justes et efficaces ». Dans le cas de la Russie, la question des dettes me semble secondaire ici. La privatisation à la russe a consisté au remplacement d’une « spoliation de l’Etat soviétique » par un « spoliation mafieuse ». Bref, toujours une mauvaise définition des droits de propriété. J’attends un exemple de territoire qui s’est développé grâce à une bonne définition des « droits de propriété publique » et dans ce cas-là je nuancerai bien volontiers mon propos de petit-bourgeois boutiquier :-) . Très heureux d’être rattaché au « dérangeant » Keynes même si je perçois aussi mon manque d’originalité…. Comme le disait feu ma belle-mère à propos des idées politiques: « c’est un éternel recommencement ». Il en va de même pour les idées économiques me semble-t-il.

        • Il y a les « bonnes » et les « mauvaises » définitions des droits de propriété. Certes.
          Mais aussi:
          - des biens publics, donc non appropriables: le climat évidemment, mais aussi l’information (le monde est incertain)
          - les autorités de la concurrence (qu’il vaut mieux tenir à l’écart des tentations d’appropriation).
          - les déclinaisons nationales des droits de propriété dont on parle de nos jours: la fiducie, la globalisation (prix de transfert, redevances..).
          Oui, c’est un « éternel recommencement ». Mais Locke avait peu à dire sur ces questions, convenons en.

  2. Merci pour le lien vers pour « les temps sont durs » :)
    Et pour la conclusion effectivement il faut surement attendre pour voir, ce qui est sur c’est que notre gouvernement actuel n’est pas communiste :D

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