Stéphane Ménia

Arrêt de travail

amazone

Dans quatre jours, les Françaises sont appelées à arrêter le travail. Le mot d’ordre est lancé par Les Glorieuses, un collectif féministe qui s’appuie sur les écarts de salaires hommes-femmes en France et a estimé que, en comparaison avec les hommes, les femmes auront fourni le travail justifiant leur paie au 7 novembre à 16h34.

La première remarque qui s’impose concerne les chiffres avancés. Les Glorieuses, se basant sur les chiffres d’Eurostat de 2010, estiment que les femmes gagnent 15,1% de moins que les hommes. Une note du conseil d’analyse économique rédigée par Antoine Bozio, Brigitte Dormont et Cecilia García-Peñalosa (lecture chaudement recommandée) donnait une estimation, en 2014, de 24,5% (données INSEE de 2010, les mêmes qu’Eurostat avant une normalisation). Cet écart s’explique par la prise en compte des salaires horaire des femmes et hommes à temps plein (cas des Glorieuses) ou des revenus salariaux annuels (cas du CAE). En premier approche, le choix se justifie par l’angle que vous voulez retenir. Les salaires horaires sont supposés exclure le problème du temps de travail et s’orienter sur d’autres explications (or, c’est bien cela que pointent les Glorieuses). Intuitivement, c’est pertinent. En pratique, les salaires horaires diffèrent structurellement si vous êtes à temps plein ou temps partiel (les seconds étant souvent plus faibles). Il me semble donc plus approprié de retenir l’estimation du CAE comme base de travail.

Ceci étant dit, la première question qui se pose est de savoir si l’écart de salaire est proprement injustifiable à un instant t. La seconde est de savoir si, même objectivé, un tel écart est acceptable dans la durée.

Pour dissiper toute ambiguïté, je vais répondre à la deuxième question tout de suite : on doit pouvoir faire bien mieux. J’ignore si l’écart sera réduit totalement à zéro un jour. Il n’est pas impossible, d’ailleurs, qu’il s’inverse (comme c’est le cas pour les taux de chômage, désormais plus faible chez les femmes). Mais, à presque 25%, il y a un genre d’anomalie évidente à ce que des travailleurs, que seul le sexe différencie, connaissent des écarts de salaires aussi élevés.

Pour ce qui est de la première question, il faut décomposer l’écart de salaires pour comprendre d’où il vient. La note du CAE reprend et actualise des éléments connus. Résumons les points essentiels. Sur 24,5% d’écart de revenus salariaux :
- près de 11% s’expliquent par un temps de travail inférieur pour les femmes. C’est le principal facteur ;
- un peu plus de 7% sont relatifs aux caractéristiques des emplois occupés. Les femmes, en moyenne, occupent davantage que les hommes des emplois moins qualifiés (sans pour autant que les femmes soient moins qualifiés en moyenne, c’est l’inverse en fait) et dans des secteurs ou postes où les rémunérations sont généralement inférieures à celles des autres secteurs.
- enfin, un peu plus de 6% de l’écart n’est pas expliqué par des variables facilement mesurables.

À ce stade, on peut formuler deux remarques  :
- environ 18% de l’écart salarial est « objectivable ». Être moins payé quand on travaille moins ou qu’on occupe un poste moins payé en général n’est pas scandaleux, dans une optique de comparaison entre sexes ;
- un peu plus de 6% peuvent, en première approche, être considérés comme une « discrimination pure » : on paie différemment des gens pourtant comparables sur les points essentiels qui déterminent la rémunération. Un vrai souci, si vous vous placez d’un point de vue un tant soi peu égalitaire.

À partir de là, une revendication aussi fataliste que logique, serait d’attendre un peu plus tard dans l’année pour arrêter de travailler (pour compenser 6,3% et non plus 15,1%). À vue de nez, ça nous ferait vers mi-décembre. Cependant, il y a pire : on n’est pas certain que les 6% relèvent pleinement de la discrimination pure. Certaines caractéristiques sont difficilement mesurables chez les travailleurs. Rien n’exclut que ces caractéristiques non observées soient défavorables au femmes, en moyenne. Comme le souligne la note du CAE :

« Ainsi, la composante « non expliquée » de l’écart de rémunération peut résulter de variables non observées (la flexibilité horaire, les responsabilités prises par l’individu, etc.) qui seraient pertinentes pour rendre compte de l’hétérogénéité des individus. Une véritable discrimination salariale à l’encontre des femmes est beaucoup plus difficile à mettre en évidence ».

Peu importe au final… retenons le chiffre de 6,3%. Prenons n’importe quel groupe identifié de travailleurs dont les rémunérations sont en moyenne plus faibles que les autres groupes. Trouverait-on légitime qu’ils cessent de travailler au prorata de l’écart de salaire existant avec les autres catégories ? Probablement pas. De façon générale, considérer le problème des inégalités salariales entre sexe comme une question simple, voire simpliste, est un non sens. Des tas de chercheurs se penchent sur ce sujet depuis des années (la note du CAE en donne un bon aperçu), souvent dans l’espoir de trouver une clé pour les réduire, et ne parviennent pas véritablement à trouver des solutions totalement concluantes (voir, par exemple, chez les économistes, le très bon, mais déprimant, Sexonomics de Paul Seabright). Quelles conclusions tirer de tout cela ?

Un exercice de communication reste un exercice de communication. Mais la communication, l’opinion et l’affectif sont en train de ruiner l’intelligence de nos sociétés. Je n’ai pas de grief spécifique contre la démarche des Glorieuses, dont je comprends la logique d’interpellation. Mais elle me rappelle méchamment celle du jour de libération fiscale, qui considère que les contribuables travaillent bénévolement une partie de l’année pour l’État, oubliant au passage qu’ils récupèrent ce travail en diverses dépenses publiques.
Réduire les écarts de salaires hommes-femmes passe avant tout par des changements sur ce qui fait les écarts objectivables. Le temps de travail est la première cause. Il y a beaucoup à dire et faire sur le sujet : temps de travail domestique et temps partiel, réduction ou compensation salariale des interruptions de carrière, etc. D’autre part, se demander pourquoi, sociologiquement ou génétiquement, les femmes sont amenées à faire des choix de carrière différents, questionner le caractère inévitable de ces choix et agir dessus, si cela est envisageable. Les axes de travail sont multiples, renvoyant à des approches aussi bien issues de la biologie que des sciences humaines et sociales. S’il est possible d’agir sur ces facteurs, le plus gros de l’écart sera rendu marginal. Et, il  semble probable que, dans le même temps, la discrimination pure se réduise mécaniquement (sinon, il faudra s’en occuper autrement). Ceci est un agenda scientifique. Une  vision politique existe aussi. Mais je n’imagine pas l’un sans l’autre.

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Stéphane Ménia

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4 réflexions au sujet de « Arrêt de travail »

    • Il me semble qu’il serait plus intéressant de lire la note du conseil d’analyse économique, plus fournie et plus détaillée qu’un article qui a des contraintes de taille.
      En ayant lu la note et ensuite cet article, je dirais que la principale critique que j’aurais est de ne pas s’interroger sur la raison de ces choix familiaux ou professionnels. L’auteur finit par une simple explication biologique, sans dire si cela explique entièrement les choix des femmes ou non alors que c’est loin d’être évident. Les constructions sociales ont aussi un grand impact sur ces choix. Du coup, je trouve que l’article reste un peu en surface sans aborder ces questions là, on arrive pas au coeur du problème.

      Une petite critique aussi, l’auteur de l’article ne se questionne pas sur le pourquoi des différences de rémunérations selon les secteurs. Il se pourrait qu’un secteur ait une rémunération faible car il est principalement occupé par des femmes (voir la paragraphe « emplois féminisés » de la note).

  1. Avec les biais, on peut choisir entre les dates du 7/11 au 11/12
    J’ai bien compris votre apport.
    Mais sachez que la condition féminine est délicate et difficile à se faire entendre.

  2. « Les femmes, en moyenne, occupent davantage que les hommes des emplois moins qualifiés (sans pour autant que les femmes soient moins qualifiés en moyenne, c’est l’inverse en fait) « : n’est-elle pas là la discrimination puisqu’il y aurait en moyenne, a priori, plus de femmes surqualifiées que d’hommes (alors que sans discrimination, la surqualification devrait être identique)? Le fait que des femmes occupent des emplois moins qualifiés parce qu’elles ont moins de qualifications ne serait a priori pas représentatif d’une discrimination (quoi que….on pourrait se demander pourquoi les femmes seraient moins qualifiées?). Mais le fait qu’elles occupent des emplois moins qualifiés (en moyenne) alors qu’elles sont elles-mêmes plus qualifiées (en moyenne), comment ne pas y voir une source de discrimination? Peut-être qu’il y a une bourde (statistique) dans mon raisonnement?

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