Stéphane Ménia

Comprendre reste le prérequis

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Merde, je crois que je suis un scientifique. J’ai rien fait pour, mais je crois que, finalement, je suis plus dans ce camp que dans l’autre. Et plus dans ce camp que bien des « scientifiques » officiels. C’est un choc. D’abord parce que c’est inattendu. Ensuite, parce que c’est devenu un bien mauvais penchant, à notre époque. Voilà pourquoi ces pensées me viennent soudain à l’esprit.

Un scientifique raisonne en termes de modèles. Un modèle est une représentation simplifiée de la réalité. Quand un modèle est bon, il capture de nombreuses caractéristiques du phénomène étudié. D’un point de vue Popperien, il est réfutable, par des faits nouveaux. Quand ces développements ne remettent pas en cause fondamentalement la structure et conclusions du modèle, le modèle reste pertinent.

Par exemple, la proposition « C’est le manque d’éducation et la pauvreté qui génèrent le terrorisme » est fausse. Nous avions écrit le contraire, en nous appuyant sur les travaux de spécialistes du domaine, dont des économistes, dans Sexe, drogue et… économie. De la même manière, « Il n’y a que des terroristes éduqués ou riches » est fausse. La proposition « Il n’y a pas de lien systématique entre éducation, richesse et pauvreté » n’est ni fausse, ni vraie, mais a un caractère falsifiable fort. C’est ce que nous concluions, pour démonter le lien intuitif – et faux – entre niveau de vie et tendance à l’attentat suicide. De même que nous niions le lien entre irrationalité et terrorisme, montrant au contraire que la recherche d’une satisfaction avant la mort pouvait (j’insiste sur le caractère conditionnel) dominer le rêve d’une vie meilleure après la mort. J’étais partiellement revenu sur le profil type du terroriste dans ce billet. Émettant, finalement, à chaud, des doutes sur l’éducation du terroriste lambda, je me disais que les faits changeaient peut-être. Et dans ce cas, je change ma façon de penser. Que faites-vous, vous dans ces cas-là ? Le panel de tueurs observé depuis montre que la proposition « il n’y a pas de lien entre éducation et terrorisme » est toujours aussi vraie. Elle confirme aussi celle selon laquelle plus l’opération est complexe, plus l’éducation est élevée. Néanmoins, si on mesure la complexité à l’aune du résultat, le lien ne tient plus. Et si je n’en ai pas reparlé depuis ici, c’est une évidence que j’ai faite mienne. La tuerie du Bataclan a fait à peine plus de morts que celle de Nice (à l’heure où j’écris et, ne sachant  prier aucun dieu, je compte sur le personnel médical, la chance et la volonté des blessés pour que cela reste vrai), alors que le niveau de complexité de la première dépassait largement celle de la seconde. Je ne souscris toujours pas aux commentaires quasi-admiratifs de quelques commentateurs, s’extasiant devant le sang-froid des tueurs du Bataclan (et avant eux des Kouachi, Merah et Coulibaly). Le maniement des armes est à la portée de n’importe quel idiot un peu entraîné. Mais force est de constater que ces individus étaient plus « éduqués », ayant suivi un entraînement plus long, de même que leur préparation. La chance, sans aucun doute. Mais nous devons considérer qu’à Orlando, Nice et régulièrement en Irak, la chance va régulièrement dans le même sens. Le mauvais. Assez souvent pour penser en probabilités et se dire que les attentats fomentés par des pas grand chose peuvent être très meurtriers.

Toutes ces considérations étaient très frustes, au fond. Elles émanaient de réflexions tournant autour de mon « coeur de métier ». Quand un sociologue, politiste ou un historien disait que c’était trop limité, je répondais par l’affirmative, expliquant que l’objectif était de montrer comment un raisonnement d’économiste pouvait aider. Depuis janvier 2015, j’ai lu, comme vous, des pages et des pages sur le sujet. Des articles de journaux et revues, en général. Récemment, j’ai lu deux bouquins sur le sujet, sélectionnés par rapport à des articles ou entretiens que j’ai considérés au fil du temps comme développant un raisonnement pertinent. De mon point de vue, en tout cas. Ces deux ouvrages sont le très connu Terreur dans l’hexagone de Gilles Kepel et La pensée extrême de Gérald Bronner, à peine plus confidentiel que le premier. Je n’ai d’ailleurs pas encore terminé le Bronner, mais je vois déjà bien le truc. Tous les deux développent un modèle. De sciences sociales, mais un modèle. Bronner ne se concentre pas sur le djihadisme en particulier, mais c’est d’autant plus utile aujourd’hui, après l’attentat de Nice (ou d’Orlando). Kepel, contrairement à ce que racontent ses détracteurs, n’évacue absolument pas la dimension économique, sociale ou postcoloniale du djihadisme français. Il suffit de le lire avec suffisamment de bonne foi pour le vérifier (j’avais tellement lu le contraire, que je m’attendais à une vision désocialisée, qui n’est absolument pas la sienne). On peut même considérer que c’est la pierre angulaire de son modèle. Vous prenez trois générations de descendants du colonialisme, sans emploi et sans représentation politique. Vous leur donnez une source identitaire. Vous leur expliquez que cette source leur indique de tuer, en toute cohérence avec une doctrine et une culture qu’ils pensent pure et en rupture avec le monde de décadence qui les rejette. Vous ajoutez qu’ils existeront grâce à cela. Vous les faites rêver en les titillant là où leur culture occidentale est bien implantée (les vidéos en streaming que Bruce Willis ne renierait pas sur la forme) et l’affaire est torchée. Bronner nous explique, pour sa part, qu le raisonnement extrémiste relève d’une rationalité spécifique. À partir du moment où un individu intègre des hypothèses extrêmes sans les mettre en doute un seul instant, il devient un individu d’une rationalité extrême. La mise en adéquation des moyens aux fins est plus marquée que chez celui qu’il nomme le « citoyen ordinaire », qui mettra toujours en balance des valeurs alternatives, sur lesquelles ils ne fonde pas une croyance absolue.

C’est là que nous avons deux modèles pertinents. Ils sont absolument compatibles avec ce qui s’est passé à Nice. Ils l’étaient dès les premières heures qui ont suivi l’attentat. Un type avec une vie de merde (peu importe pourquoi et comment) ? Musulman en France ? Passablement instable psychologiquement ? Daesh le lui a dit : « Tu es une victime, mec. Ta vie pourrie, c’est à cause d’eux. ». Se voir comme une victime, avant tout, est un profil type. Redonner un sens à sa vie passe par le djihad, qui redonnera fierté et identité, avant d’aller rendre compte à Allah, qui saura reconnaître le bon soldat et lui accorder les grâces qu’il mérite pour cela. Une dose de psychopathie ne fait pas de mal, non plus. Les vidéos avec des têtes coupées, c’est hyper hype. La lecture de Bronner et Kepel vous donne déjà cette clé, en détail chez Bronner. Je passe rapidement sur le mode opératoire, dont tout le monde a très vite signalé qu’il était conforme à ce que Daesh préconise depuis un certain temps. C’est l’occasion de citer le texte de Abou Moussab al-SouriAppel à la résistance islamique mondiale, dont Kepel fait la source première et persistante de la propagande de Daesh. Et je reviens sur le profil. Je me suis quasiment fait insulter sur Twitter quand j’ai dit que mode opératoire et profil interdisaient de rire de l’hypothèse Daesh, la plus plausible. Mieux, que le contraire me faisait penser au pitoyable « Ça n’a RIEN à voir avec la religion » qui avait fleuri un certain temps (et continue de le faire). « RIEN » en majuscule pour souligner, évidemment, en 140 caractères, que, non, l’amalgame n’était pas mon truc. Néanmoins, je vois mal comment on pourrait parler de djihadisme sans parler de religion. M’enfin, ça doit être mon côté islamophobe qui parle, hein. La réalité est que la rhétorique de Daesh est un fabuleux réceptacle de rancoeurs, frustrations et justifications pour l’injustifiable. Compatible avec des starlettes de télé-réalité déchues ou recalées, des gens en détresse sociale et existentielle, de purs malades et d’authentiques intégristes un poil blasés de ne pas voir le califat s’implanter plus vite en mode Soumission. Formidable attrape-tout, puisque vous pouvez y intégrer des convertis qui s’emmerdent en Normandie et y trouvent un moyen assez simple pour s’inventer une nouvelle vie qu’ils jugent grande. En d’autres termes, le modèle Kepel-Bronner est pertinent pour décrire tous les assassins qui ont sévi depuis des années. Vous me direz qu’il est peut-être tellement large qu’il peut tout inclure (et donc infalsifiable) ? Je me pose la question. Je manque de recul. N’empêche que, sur ce coup là, seul dans mon coin avec cette grille, j’ai envisagé avec la probabilité la plus élevée dans les options ce qui se confirme depuis trois ou quatre jours.

Tout ça pour en venir où, au fond ? À une chose simple. Il y a dans ce pays un certain nombre de personnes qui ont une vision passablement fine de ce qui se passe. Ils ne proposent pas de solutions miracle. J’en ai cité deux, parce que je me suis penché sur leurs travaux, un minimum. Il doit y en avoir d’autres, évidemment. Je me demande, a contrario, ce qu’on pourrait faire des analyses d’un Piketty qui nous explique que contre Daesh, la solution est de réduire les inégalités dans le monde. Tout le monde le sait, ce qui arrive maintenant va encore durer. L’issue dépend des choix collectifs que nous ferons et des gestes quotidiens que nous aurons. Comprendre est une arme inestimable. Il faut lire et écouter ceux qui ont des modèles pertinents.

PS : je perçois que la bêtise progresse vite, même chez les gens intelligents, par le temps qui courent. Je m’attends à ce que quelque crétin viennent m’expliquer que ce n’est pas avec deux livres qu’on devient spécialiste du djihadisme et qu’on peut se permettre d’en parler. Non, sans rire ? Il y aura sûrement ces idiots, aussi, qui me conseilleront de ne parler que d’économie. À ceux-là, je répondrai deux choses. Un, si vous ne percevez pas dans ce qui précède une approche d’économiste, bah… Deux, puisque nos gouvernants ne nous aideront pas, j’ai décidé de recycler les modèles pour moi (et ceux qui peuvent trouver ça utile). Comme je le fais en économie.

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Stéphane Ménia

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16 réflexions au sujet de « Comprendre reste le prérequis »

  1. « Vous prenez trois générations de descendants du colonialisme, sans emploi et sans représentation politique.  » Si je vous lis bien, ce constat initial semble être la base du modèle de Kepel.
    Ce dernier établi donc un lien assez systématique entre une certaine condition sociale (plutôt dominée, osons le mot…) et la propension au passage à l’acte. Le concept d’égalité joue donc un rôle dans ce modèle, si on ne se restreint pas à une égalité à la Piketty qui ne l’aborde que sous l’angle du capital économique.
    Donc, je n’écarterais pas ex-ante la question des inégalités dans la modélisation et les solutions auxquelles on pourrait réfléchir.

    • L’ennui, c’est que c’est un petit élément seulement, y compris dans cette phrase. Pour Kepel, la représentation politique compte probablement plus. La bonne question est de savoir si, en l’absence d’inégalités, Daesh prospérerait. Et la réponse, c’est Bronner qui la donne : le développement du sentiment de victimisation peut se faire sur différentes bases chez les extrémistes. Et pour les deux, la condition économique n’est pas le seul élément. Si on s’en tient aux exemples, les Kouachi ne sont pas des pauvres types au RSA. Parmi les terroristes du 13/11, un certain nombre sont professionnellement intégrés (Samy Amimour, chauffeur de bus juste avant de devenir djihadiste, par exemple). Quand il sort de prison, Coulibaly est sur la voie d’une réinsertion impeccable (trop tard, vous me direz, il s’est fait endoctriner ; en même temps, il peut changer de voie). Lui, ce qu’il veut, c’est pas que les musulmans soient mieux traités, c’est passer à la télé. La condition économique du musulman en Europe, c’est un levier dans l’offre Daesh, qui permet à une demande de trouver un axe de justification. Ça n’aide pas, c’est certain. Ça ne dispense pas de se poser des questions concernant les inégalités. Mais s’il y a eu des ingénieurs capables d’apprendre à piloter des avions en deux deux pour les envoyer contre des tours, on voit mal comment réduire les inégalités aurait pu empêcher l’émergence de cette nouvelle espèce de djihadistes.

      • J’inclus dans « inégalité » l’inégalité de représentation : c’est lié à ma -votre ?- critique de l’égalité à la Piketty, égalité trop restrictive qui ne capture pas toutes les frustrations en quelque sorte. « Représentation » ne concerne d’ailleurs pas que la représentation politique mais aussi médiatique ou sociale, par exemple.

        Du reste, il est raisonnable de penser que quelqu’un qui ne se sent pas du tout représenté (et qui ne l’est objectivement pas vraiment) en concoive une rancoeur. Lorsque cela touche une population de la taille des musulmans en france (entre 4 et 6 millions selon les sources), cette inégalité va en croiser d’autres, pas forcément économiques non plus, et les chances que l’intersection de toutes les frustrations conduisent à un ensemble non nul d’individus augmentent.

        Bref, sans avoir trop creusé, et outre les trajectoires perso, qui relève à mon avis plutôt de la psychologie, je pense qu’on peut tout de même admettre qu’il y a un sentiment global d’injustice de type inégalitaire chez les terroristes en France. Le concept est large, insuffisant car il ne saisit pas en détail les dynamiques, mais il intervient sans doute de manière assez massive. Pourquoi ne pas le dire ? Ca n’empêche d’envisager la combinaison avec un modèle macro de reboot des sociétés musulmannes (je pense ici au bouquin de Courbage et Todd).

        Pour répondre à la dernière partie de votre réponse : je ne pense pas qu’il faille chercher à mettre dans un même modèle les terroristes du 11.09.01 et ceux français. Le premier relève plutôt du terrorisme international, basé sur de vielles rancoeurs guerrières (en l’occurence, l’occupation par l’armée américaine de territoires en Arabie Saoudite lors de la 2ème guerre du Golfe dans les années 90). Les attentats en France sont fait par des français, et j’ai l’impression qu’il y une spécificité française (qui les différencient aussi des attentats en Allemagne : moins nombreux, plus spontanés, de moindre ampleur, et réalisés par des très jeunes, très peu intégrés en comparaison aux français), même si ils peuvent avoir reçu du soutien extérieur.

        Dernier point: oui, il y a certainement eu des gens à fort capital culturel et/ou économique (comme les formateurs des pilotes) dans les phases de préparation, mais ça il y en a toujours et partout, on pourrait appeler ça une forme d’élite d’extrême droite (ici, le point godwin me démange). Mais ça n’est généralement pas elle qui passe à l’action, et ses motivations sont d’un autre ordre.

        Et un PS: les Kouachi, sans être certes au rsa, avaient tout de même une histoire particulière : tout le monde à 10 ans ne retrouve pas sa mère – prostituée – morte en rentrant à la maison

        http://rue89.nouvelobs.com/2015/01/15/freres-kouachi-sil-avait-eu-enfance-heureuse-serait-devenu-terroriste-257120

        -je n’ai pas creusé les autres, je le confesse, et les Kouachi sont peut-être un peu particuliers car non affiliés Daesh, et s’attaquant à une cible « politique », avec des victimes colattérales, bien sûr.

        • Je ne confonds pas Al Qaida années 2000 et EI années 2010. Mais ils sont tous terroristes, cela devrait suffire à discréditer l’idée que c’est l’inégalité qui crée fondamentalement le terrorisme. Dans les années 2000, c’était en moyenne les plus éduqués, pas les plus pauvres et les moins éduqués, qui se faisaient sauter le plus souvent. Le tableau a évolué, c’est ce que je dis dans le billet.
          Quant à la frustration, pour des gens qui ont grandi en Occident récent, elle peut aussi venir du manque de célébrité. J’en reviens à la même question : réduire les inégalités peut-il éviter ce genre de choses ? Au fond, il y a toujours lieu de pointer des inégalités de toute sorte, qui seront exploitées par une offre. Ce qui fait de ces gens des « derniers hommes » extrêmes. Déviants, en quelque sorte. Je ne me souviens pas que Fukuyama aient imaginé cela. C’est un bug (assez peu imaginable pour lui, qui pensait sûrement un ordre libéral englobant). Si les temps sont à être célèbre pour exister, alors tous les moyens sont bons pour cela, pour quelqu’un qui a, plus que vous et moi, fait sien ce concept. Alors, oui, le terme « inégalité de représentation » peut coller, une autre offre étant possible, comme des décennies de partis ouvriers l’ont montré. Cela aurait grandement aidé. Comme on le voit aux États-Unis, ce n’est pas parfait. C’est cependant mieux actuellement (comme en Allemagne ou d’autres coins). Pour combien de temps ? Au final, la question est de savoir si quand une offre se crée, elle anticipe sa structure pour satisfaire une demande solvable. Difficile de répondre non (même si le succès n’est, dans ce cas, heureusement pas toujours au rendez-vous).
          En revanche, Todd n’existe pas pour moi. Le 20ième siècle est fini et ses vaines tentatives pour sauver ce qui fit sa jeunesse ne m’intéressent pas. Entre les erreurs historiques et factuelles et le maniement scientiste de corrélations cartographiques douteuses, je ne vois pas quoi sauver.

          • J’ai un peu l’impression de polluer votre forum, désolé … [libre à vous de me modérer]. Je ne peux pas répondre sur Fukuyama, je ne l’ai pas lu et je me sens vraiment incompétent (par ex. vos passages sur l’Amérique et l’Allemagne nécessitent un gros effort de traduction pour moi). Je réagis sur deux points :

            « Mais ils sont tous terroristes, cela devrait suffire à discréditer l’idée que c’est l’inégalité qui crée fondamentalement le terrorisme. » : qu’est-ce qu’un terroriste ? Quelqu’un qui bute des civils ? C’est tout ? C’est un peu hors-sol quand même. En prenant une définition si large, bien sûr qu’on ne peut rien conclure (e.g. on ne peut objectivement pas conclure que ce soit les inégalités dont je parle qui en soient la cause, comme vous l’avez dit, elles ne rendent pas compte du 11/09/01).

            « J’en reviens à la même question : réduire les inégalités peut-il éviter ce genre de choses ? » : OK, vous avez raison, c’est la question que vous posiez au début. J’ai l’impression qu’on est d’accord sur un lien entre « recherche de célébrité » et « carence de représentativité » (que je qualifie d’inégalitaire) ? Si cette hypothèse est vraie, alors une meilleure représentation (au sens large) permettrait d’assécher cette demande (vous avez gagné, j’utilise le mot !). Est-on d’accord ? Personnellement, j’entends beaucoup de protestations contre le « deux poids deux mesures » dans la politique française actuelle (je ne détaille pas), c’est pourquoi j’irais aussi chercher des solutions de ce côté là.

            Mais, sur la base des modèles de Kepel et Bronner, comment répondez-vous à la question des solutions ? C’est quand même la question qui suit directement celle du modèle.

            Sur Todd: oui, un copain économiste m’a dit qu’il avait dit des bêtises en économie, je comprends que pour un économiste ça jette le discrédit sur l’ensemble de ses travaux. J’ai l’impression qu’il n’est pas défendable à vos yeux donc je ne le ferai pas (grrr… bon, quand même aux vues de l’actu récente, je trouve ça fort d’avoir vu en 2007 que les reculs démocratiques viendraient majoritairement du PS et pas de l’UMP). Bref, j’ai fait allusion au bouquin avec Courbage, car il parle de modèle de transition démographique et du modèle Stone (Lawrence Stone) qui semble être pertinent pour prévoir l’évolution des sociétés musulmanes (et il n’est pas question d’économie dans ce bouquin).

            Je pense que mon objection principale est celle d’un non-économiste : pour les questions dont on parle, je suis sceptique sur la recherche d’un modèle accordant le primat aux questions d’offre et de demande. C’est un débat qu’on ne peut pas trancher, je pense.

  2. je propose une approche d’économiste basée sur la rationalité non limitée
    il y a eu en 2015 en France entre le Bataclan et Charlie Hebdo moins de 180 morts du terrorisme, dans le même temps il y a eu pres de 3.500 morts par accidents sur les routes (à ceux qui diront oui mais et tous les attentats déjoués, je leur dis oui mais et tous les accidents évités grâce aux radars, aux controles de police, aux Sam qui conduisent car ils n ont pas bu)
    et donc je propose que les Gouvernants nous disent craignez les voitures et pas les terroristes et sachez qu on s en occupe

  3. Moi j’ai lu Contre la méthode de Paul Feyerabend, depuis je ne parle plus.
    Les scientifiques, les idiots, les crétins…. devraient en faire autant et moins débiter des conneries.
    Sur vos conseils, je lirai Terreur dans l’hexagone de Gilles Kepel et La pensée extrême de Gérald Bronner.

  4. Concernant Todd, c’est vrai que la plupart du temps il est insupportable. Mais son ouvrage avec Courbage est intéressant (peut-être parce que pour une fois il se contente de parler de ce qu’il connait : la démographie). Il est convaincant dans son analyse de sociétés arabo-musulmanes qui connaissent une évolution très rapide (cf effondrement des taux de fécondité), évolution qui favorise des réactions comme le fondamentalisme religieux.

  5. Et si, tout simplement, le terrorisme s’était « démocratisé » ? Ainsi, l’on passe de terroristes éduqués qui oeuvrent par esprit de revanche, dans des filières peu organisées mais motivées à de véritables entreprises terroristes (EI, etc.) qui exploitent des terroristes moins fortunés pour arriver à leurs fins.

    Cette hypothèse me vient à l’idée et n’est peut-être que sans valeur, mais elle mériterait d’être creusée.

  6. Bonjour,

    Je viens de découvrir votre blog, et salue votre art de mettre à portée de lecture, en quelques arguments très bien choisis, des théories économiques peu connues car peu triviales.

    Comme vous, je pense que la littérature économique peut avancer des explications aux attentats suicides, et par le biais d’analogies pertinentes. Et qu’il est plus utile (ou intéressant) de s’interroger en ce sens que de se draper dans une indignation toute prête et qui ne demande qu’à s’offrir…

    Par sympathie, je me permet donc de vous infliger en premier lieu celles qui me sont venues à l’esprit (je n’ai que visité la discipline). Ceci pour amener à la question que je souhaite vous poser.

    Partons d’un de vos constats: que la mort du terroriste fasse partie du programme suggère l’irrationalité, sinon la folie, et ceci peut être mis en doute. Non seulement sur le processus (adéquation des moyens aux fins), mais aussi sur le comportement. Avec une sorte de préférence pour le présent.

    En évoquant ce «besoin» mis en avant par les égalitaristes («bénéficier des conditions sociales du respect de soi même », considéré par eux comme le premier des besoins), on peut imaginer une sorte de choix:
    A : vie longue mais largement vécue sous l’emprise du « mal être lié au non respect de soi ».
    B : vie très courte, mais avec un sentiment intense de « satisfaction » avant sa fin.

    Cette « satisfaction » est rebutante, le mot est faible (il faut sans doute un abri pour s’autoriser des interprétations pareilles sans se faire stigmatiser…On le sait, le drapage dans l’indignation tourne vite au : expliquer, c’est justifier).

    Mais un bourrage de mou par des manipulateurs permet de supposer, l’acte étant spectaculaire, qu’une telle «  satisfaction » sera «anticipée » par le candidat. Les manipulateurs en question n’auront en effet qu’à le gaver auparavant de « respect de lui-même » (tu es notre frère, la cause est grande, ton sacrifice sera héroïque…).

    Il reste à invoquer à Baudelaire : « qu’importe l’éternité de la damnation pour une seconde de jouissance suprême » (le mauvais vitrier, dans les poèmes en prose). On peut voir l’acte simplement comme un calcul d’actualisation.

    (et non la version symétrique du pari de Pascal. Penser que le candidat imagine les vierges qui l’attendent au paradis est peu plausible. L’anticipation de savoir que sa photo passera au 20h est plus en phase avec l’époque).

    Quitte à en remettre une louche sur la « satisfaction » procurée par l’acte (je garde l’anonymat, n’est-ce pas?), la face sombre du sacrifice peut aussi être avancée, avec le shadenfreude, devenu si à la mode chez les économistes («le plaisir procuré par le spectacle du mal infligé à autrui»)…

    Et en passant, l’effet social (actuel), m’évoque un effet de système, avec « la place centrale qu’il s’agit d’occuper avant les autres ». La précipitation d’hommes politiques à tirer parti de l’événement (en pointant la décision de rivaux, et non le fonctionnement de services administratifs comme la justice ou la police) me semble aussi l’objet d’un calcul rationnel (ce qui ne signifie pas qu’il sera gagnant).

    Ou encore la précipitation à refourguer des opinions économiques dont on est le hérault…. Bon.

    Tout ceci est trop long, exprimé avec moins de talent, et pour en venir à ma question.

    S’agit-il de recourir à des « modèles comme représentation simplifiée de la réalité », selon vos termes ?
    Ou s’agit-il d’appliquer (à des cas spécifiques de la réalité) des interprétations nées dans le sillage des modèles économiques?

    La question semble byzantine. Les implications pratiques diffèrent.
    - s’il s’agit de modèles, un « élément central » me semble alors toujours en cause (arbitrage, asymétrie d’information, appariement, mimétisme, choc…) ;
    - s’il s’agit d’interprétations pertinentes, l’implication pratique sera différente, et de type « factoriel »: quelles interprétations retenir ; quelles seront leurs incidences possible sur l’information mobilisable ; comment la réunir et la traiter ?

    D’après ce que l’on sait, l’information mobilisée dans les services serait actuellement du type : « visite des sites, voyage en Syrie, effractions commises, relations… ». Les interprétations issues de l’économie pourraient alors (peut être) en suggérer d’autres. Ou les pondérer. Ou autre chose…

    L’utilité du raisonnement économique ne m’apparaît clairement que dans ce cas. Pensez-vous alors que je manque quelque chose ?

    Merci encore, et bien à vous

  7. De loin, l’article le plus intelligent que j’ai lu depuis pas mal de temps sur le terrorisme. (Et j’en ai lu un paquet)
    Je suis convaincu Stéphane que tu as raison là-dessus.
    Et pour recadrer la genèse Al Qaida, c’est en 88, que cette organisation de pourris déclare officieusement le djihadisme contre l’occident…. AVANT la première guerre du golfe, et Ben Laden et sa bande ne souffrait pas des inégalités… Je me méfierais de Piketty pour trouver des solutions contre le terrorisme, il a déjà parfois du mal en économie pour proposer des solutions ;) ))
    Il faut distinguer les têtes terroristes et les « petites mains », motivées ou endoctrinées ou payées ou encore forcées d’agir…ou une combinaison.
    On n’empêchera jamais une organisation terroriste structurée et efficace de trouver des idiots nuisibles… Il faut déstructurer l’organisation et la rendre inefficiente…

  8. Tout ces sujets sont intéressants. Je croie avoir reconnu la manière de Caroline Fourrest (pseudo Forrest commentaire ci-dessus) sur ce sujet.
    Je suis contente qu’elle réponde sur votre blog :-) .

  9. La culpabilité est toujours présente surtout lorsqu’on a reçu une éducation religieuse.
    Quand j’avais 10 ans je disais à ma mère « Maman Dieu existe d’accord mais qui la construit ? » J’ai reçu une grosse baffe qui m’a faite pivoter.
    L’enseignement et la culture permettent de la combattre au quotidien sans oublier les questions qu’on se posait.
    On a tous fait des bêtises il faut vivre avec.
    Les péchés n’existent pas mais l’esprit de la loi : couper la tête de quelqu’un c’est clairement interdit.
    Merci à Gaël pour cet article.

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