Stéphane Ménia

Laurence Parisot, Marianne et… moi (et moi). Épisode 1

parisot

Laurent Nunez n’est pas content. Laurence Parisot a dit des choses (il y a un mois, mais bon, les délais de publications sur le site de Marianne doivent être longs…) qui ne lui plaisent pas. Notamment qu’elle était « irritée ». Ces gens sont visiblement agacés. Alors, je vais mettre tout le monde d’accord.

Quand Parisot explique qu’un écrivain ne fait travailler personne, elle fait de l’entreprise intégrée le seul vecteur de « travail ». Pour quelqu’un qui a présidé le Medef, c’est bizarre. Sauf si elle nous expliquait que le mouvement de recentrage sur le coeur de métier des années 1980 et 1990 qui, à ma connaissance, est encore le modèle de référence, était une bêtise (on peut le faire, mais elle ?). Que signifie « faire travailler » ? Quand une entreprise décide d’externaliser son service logistique, licencie ses salariés de la logistique et signe un contrat avec la boîte qu’ils ont créé ensemble, faut-il comprendre que l’entreprise (et son patron) ne les fait plus travailler ? Et si un écrivain décide de monter sa propre maison d’édition, qui emploiera toutes les personnes qui participent de près ou de loin à la création et diffusion de son ouvrage, d’un seul coup, il ferait travailler davantage les gens qu’avant ? C’est quand même étrange que l’ex boss du Medef se retrouve à tenir des discours de syndicaliste, sans s’en rendre compte. Et ignore la subtile dialectique marché-hiérarchie que des auteurs, pourtant peu suspectés de sympathie avec le Front de gauche, ont développé.

Je pense évidemment à Ronald Coase et Oliver Williamson, les deux auteurs de référence de ce que l’on appelle « théorie des coûts de transaction ». Petit résumé. Coase se demande pourquoi il y a des entreprises. Pourquoi chaque étape d’un processus de production n’est-il pas organisé en transactions de marché ? Pourquoi un constructeur automobile, même pour le montage, ne fait-il pas appel à différents individus, sous contrat commercial, pour monter le véhicule (je ne vous parle pas des pièces, vous savez que la plupart sont précisément fabriquées par d’autres) ? La réponse de Coase est que cela dépend des coûts de transaction. Plus ils sont élevés, plus il est efficace de plutôt réunir des gens sous le même toit et de leur donner une suite d’opérations à réaliser pour arriver au produit ou service fini. Quels sont ces coûts ? Grosso modo, des coûts de recherche d’information (répétés) sur les partenaires commerciaux, des coûts de transport, des coûts de rédaction des contrats pour s’assurer que l’autre fera bien ce que l’on attend. Mais créer une entreprise occasionne aussi des coûts organisationnels. Coordonner des individus est compliqué. On doit avoir recours à des mécanismes de supervision qui sont coûteux et imparfaits ; au moins dans certaines situations, notamment quand l’organisation atteint une grande taille. La réponse de Coase à la question initiale est donc simple : quand les coûts organisationnels sont supérieurs aux coûts de transaction, on préfère le marché. Et inversement. Williamson a peaufiné le travail de Coase. Il a souligné l’importance critique des coûts liés à la rédaction des contrats, en insistant sur les risques qu’une relation marchande puisse déstabiliser l’efficacité de l’organisation. Son idée est que plus les processus sont complexes, sensibles et peu répétés, plus le co-échangiste est susceptible d’avoir envie de devenir opportuniste (en un mot, faire un travail tout pourri, tout en respectant les termes du contrat) le marché est alors une solution risquée. On aura beau faire, dans ces conditions, rédiger un contrat qui prévoie absolument tout (un contrat dit « complet ») est impossible. On doit donc préférer l’entreprise. Si vous voulez un exemple populaire de cet ordre, regardez La vérité, si je mens 2 et sa scène finale, avec les fringues pour poupées. Williamson a affiné cette analyse en observant qu’il existe des solutions hybrides, telles que la sous-traitance ou les accords technologiques, des solutions qui donnent en partie la souplesse du marché et certains avantages de l’organisation. De ce point de vue, si les écrivains ne sont pas chef d’entreprise, c’est simplement parce que l’intégration de l’activité n’est pas une solution optimale ; de la même manière qu’à l’inverse, il est optimal d’intégrer les activités dans les industries d’extraction. Madame Parisot, les écrivains font « travailler » des gens ; ou alors, les groupes du CAC 40 ne font pas « travailler » leurs sous-traitants. Allons plus loin, un patron, c’est un type qu’on paie pour minimiser les coûts organisationnels. C’est un genre de marché, en fin de compte. Il ne fait travailler que lui-même. Bon, ça, c’est fait.

Intéressons-nous à la question du plafonnement des rémunérations et comparons les PDG et les écrivains. Nunez a raison, un écrivain ne gagne pas souvent les sommes citées. Ils sont quelques rares à le faire. On arrive en terrain glissant. Du coup, j’en parlerai une autre fois (dans pas longtemps, promis). Spoiler : ils ont tous les deux passablement tort.

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Stéphane Ménia

Stéphane Ménia

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2 réflexions au sujet de « Laurence Parisot, Marianne et… moi (et moi). Épisode 1 »

  1. du coup ej me demande
    que nous enseignent Coase et Willimason sur la gig economy et la promesse de l’Ubérisation du marché du travail?

    • Que ça dépend des coûts de transaction… En gros, si quelqu’un crée l’algorithme ultime qui permette de vous assurer que chaque transaction sera réalisée dans des conditions parfaites, elles gagneront. Sauf si on trouve collectivement que moins de productivité vaut plus d’autre chose. Bref, ils vous expliquent ce qui peut le favoriser. Pas ce qui arrivera.

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