Stéphane Ménia

La loi El Khomri et les économistes

trepalium

Il paraît que la loi El Khomri est un moment fabuleux dans lequel les économistes débattent publiquement sur la base d’arguments étayés, dans une pure tradition universitaire, afin de nourrir le débat public d’une expertise salutaire.

Deux tribunes. Deux points de vue, diamétralement opposés (un ici et un ; deux copies de l’original…). Certains, comme Pierre-Yves Geoffard, y voient le signe de la vivacité du débat entre économistes et la pratique traditionnelle universitaire révélée dans les journaux pour servir le débat public. Son texte est optimiste et habile. Pour tout dire, j’ai souvent tenu des discours proches du sien. Néanmoins, on peut voir autre chose dans ces échanges (encore) courtois (et parfois étayés, en effet). On peut même avoir quelques réserves sur la lecture qu’en fait Geoffard.

D’abord, bien que ne les ayant que peu fréquentés, je n’ai jamais vu un séminaire de recherche intitulé « Modèle d’appariement et relance keynésienne ». Non pas que je doute que quelqu’intrépide puisse l’avoir programmé. Mais, en général, on parle de l’un ou de l’autre, séparément. Et dans ce cas, convenons-en, les débats sont très sérieux, policés, peut-être acharnés aussi et, oui, universitaires.

Ensuite, parce que si on regarde gentiment les échanges, on constate que chacun des intervenants de renom fait sa petite sélection d’études, qui vont dans son sens. Oh, certes, on connaît les études qui disent le contraire. Mais, surtout, n’en pipons mot. À ce jeu, force est de constater que le camp des pro loi Travail est le plus doué. Tirole nous explique que les plus faibles – les jeunes sans qualification – seront aidés par la loi. En mode Mortensen Pissarides, cela signifie que, comme son compère Aghion aime à le rappeler – dans une économie de la connaissance, une baisse des indemnités de licenciement compensera leur manque de productivité notoire. Je ne vous parle même pas du fait que la protection de l’emploi a globalement un effet documenté faible sur le chômage (c’est Tirole qui l’écrivit jadis et… ça n’a pas changé, selon les études). Beaucoup de non dits chez les pro, en fait. Aghion lâche bien de temps en temps que la réallocation des emplois dans une économie de la connaissance est une des clés d’une croissance au plein emploi (et que licencier facilement doit donc être encouragé pour que la destruction créatrice trave sa route). Mais qui l’a retenu ? C’est que, c’est loin la croissance, c’est loin le plein emploi. Et ce qui est loin n’intéresse pas les électeurs ; encore moins ceux qui ont un CDI protégé. Alors, pour être clair, la loi El Khomri, je n’ai pas encore d’opinion dessus (le projet change tous les jours, c’est une histoire à rester debout la nuit). J’en avais une concernant le plafonnement des indemnités pour licenciement abusif. Les pro vous répondront que les prud’hommes faisant mal leur travail (ce dont je n’ai aucune idée, à vrai dire), il faut créer un système qui nous rapproche d’un optimum de second rang. Bref, si la justice marche mal, fermons les yeux sur cette rigidité institutionnelle et trouvons une solution bien utilitariste qui favorise les gentils embaucheurs et… ceux qui licencient abusivement. J’imagine qu’il s’agit d’une des limites des économistes de trouver ce genre de solutions. Je ne suis pas toujours convaincu de l’efficience de la Justice, mais j’avoue que j’ai trouvé des gens qui me surpassent. En tout cas, pour le reste, la question du licenciement économique, par exemple, je me demande. J’ai un biais flexisécuritaire, c’est certain. Une coquetterie que je m’autorise. Mais sans naïveté. je vois des gens qui craignent de perdre leur emploi en CDI. Je vois des juges qui décident de ce qui est bon pour une entreprise. Et ça, contrairement à leur pouvoir de dire si un contrat a été respecté ou non (et ce qu’il faut indemniser au cas par cas), ça me chiffonne toujours un peu. Oui, c’est que questions théories de la croissance, je suis plus Aghion que Montebourg et, finalement, plus Dani Rodrik que les deux précédents (en résumé, Rodrik affirme que si vous voulez plus de flexibilité, il vous faudra plus de sécurité).

Partant de là, je ne goûte que peu non plus les sorties des contre. Oh, oui, il y a du chômage conjoncturel. Oh, oui, il y a même un peu plus de chômage conjoncturel que de chômage structurel. Mais enfin, vous l’aimez le monde du travail actuel ? Là aussi, il semble qu’on attende que le monde change du jour au lendemain et que d’un seul coup, qu’on escompte que tout un tas de mesures que j’applaudirais des deux mains prennent forme. Hélas, et c’est là que les contre sont des renards. Un certain nombre de blocages institutionnels à un niveau que Manuel Valls ne contrôle pas (entre nous, ça n’a pas que des inconvénients), à savoir l’échelon européen, font que la relance viendra, si elle vient, le jour où… nous n’en auront plus réellement besoin. Les pour l’ont compris et, avec une sacrée mauvaise foi, tout de même, ils nous expliquent que la cause fondamentale du chômage en France est le fonctionnement du marché du travail (et que c’est là dessus qu’il faut agir, puisqu’on peut). Les contre, et je ne peux guère contester une certaine cohérence à ce raisonnement, considèrent que les rapports de force politiques sont tels qu’il n’est pas possible, par le biais de cette loi d’obtenir autre chose qu’un ensemble de mesures pro-business qui réjouiront le patronat et détérioreront la position des prolétaires pour longtemps. Les pour, dans un élan probablement désordonné, estiment que c’est un pas vers un marché du travail et une protection sociale modernisée, remplaçant avantageusement le système actuel.
Tiens, c’est amusant, Charles Wyplosz, qui est depuis 2008 le plus sérieux des économistes qui intervient dans les journaux, soutient à la fois une relance et la loi El Khomri (au motif, précisément, des « petits pas »). Peu importe si, pour le coup, sans explications supplémentaires, il établit un lien compliqué à valider entre coûts du lienciement et chômage.

Je dresse donc, prudemment, un autre état des lieux. Loin d’éclairer le débat public de manière brillante et limpide, des économistes de premier rang français sortent de leur fonction de savants ou de conseillers pour devenir des manipulateurs. Il n’y a pas lieu de se féliciter d’une prise de hauteur des débats des économistes. Ce n’est pas ce qui se passe. Prenez le mot « manipulateurs » avec modération. Il n’est pas question de s’inquiéter d’un soulèvement des experts pour retourner le cerveau des Français. Mais, je constate que les ego parlent méchamment. Je ne vais pas le cacher, celui de Philippe Aghion m’inquiète depuis un certain temps. Il a trouvé avec Thomas Piketty un contre-feu de haut niveau. Mais, ma préférence va au second, dont je pense qu’il resterait dans son coin si on l’écoutait simplement au travers de ses rapports et autres publications. Bon, vous savez que ce n’est pas trop le cas. Alors, du coup…
Je me trompe peut-être, mais je crois que le niveau de déliquescence du pouvoir politique est devenu tel que même nos économistes, habituellement relativement discrets (trop), hormis certains, se sont mis en tête de prendre les choses en main autant que peut se faire. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Enfin, il y en a encore plein qui se taisent. Je n’aurais jamais cru écrire cela, mais… je trouve ça rassurant.

C’est d’autant moins une bonne nouvelle que j’ai eu comme une illumination la semaine dernière. Au fond, dans notre pays, la base économique est bonne, voire très bonne. Malgré les institutions qui mériteraient d’être changées. De ce point de vue, la focalisation sur la protection de l’emploi impressionne, c’est un fait. Malgré un système éducatif qui patine passablement. Notez au passage que ce point est fortement lié au précédent (« Compétition scolaire, CDI, dépression et suicide » serait un chouette sujet de réflexion ; mais personne, ou presque, n’en parle). on peut trouver des tonnes de raisons de ne pas se satisfaire de la façon dont notre pays prépare son avenir et vit son présent. Mais ce qu’on qualifie de fondamentaux n’a vraiment pas si mauvaise mine, pour le moment en tout cas (voir ça exemple et un autre article que je ne retrouve plus qui pointait un dynamisme presque surprenant derrière les maux). Le problème est ailleurs. Il est dans une société qui ne s’appuie pas sur ces fondements. Pourquoi ? Comment ? Les économistes ne vous seront utiles que sur un point, probablement : la question de l’économie de la confiance. Il y a déjà de quoi faire, remarquez. Pour le reste, voyez avec d’autres types d’experts en sciences sociales, pour l’essentiel. Mais, s’il y a suffisamment de crétins pour penser que c’est en se mettant « En marche ! » derrière un apparatchik pro-business que les choses changeront…

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Stéphane Ménia

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4 réflexions au sujet de « La loi El Khomri et les économistes »

  1. « la protection de l’emploi a globalement un effet documenté faible sur le chômage »
    Vous auriez des références accessibles à conseiller sur ce sujet, pour ma culture personnelle ?

  2. Au delà de ces tribunes, je me pose de plus en plus de questions sur Aghion. J’ai trouvé ses deux derniers ouvrages affligeants (a peu près les mêmes critiques que formulées sur ce site) de même que son rapport sur les universités, alors que je partage assez largement ses affinités et partait avec des a priori positifs. Et ses diverses autres interventions médiatiques sont dans le même jus, sans la moindre épaisseur.

    Je me demande s’il ne s’est pas juste retrouvé au bon endroit, au bon moment pour tomber sur le bon co-auteur qui l’a entrainé dans son sillage.

  3. Bonjour et d’abord merci beaucoup pour ce blog que je lis avec attention et avec lequel je découvre l’économie.

    J’ai un petite question :
    Un mois après, la loi El-Khomri (ou ce qu’il en reste) va être passée avec le 49.3. Pensez-vous s’il y a eu des changements significatifs ce mois-ici et, si oui, que pensez-vous de sa forme actuelle, qui sera donc définitive ?

    Merci

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