Stéphane Ménia

Au sujet de l’économie de la série Trepalium

trepalium

J’ai visionné la série Trepalium diffusée il y a quelques temps par Arte. Si le pitch dressé par les médias était très tentant, le résultat est plus mitigé.

Éliminons dès maintenant toute ambiguïté : d’un point de vue artistique, il y a de quoi trouver beaucoup de qualités à Trepalium. J’ai regardé la série avec plaisir. C’est globalement bien fait (je suis assez d’accord avec cet article). Mais le cahier des charges semblait plus ambitieux, d’un point de vue de l’analyse économique sous-jacente. On est d’abord titillé par un détail qui a pourtant une importance : le statut de ceux qui sont sans emploi est présenté tantôt comme celui de chômeurs, tantôt comme celui d’inactifs, face à des actifs occupés. C’est très différent. Concrètement, les individus qui peuplent la Zone sont des inactifs, car coupés physiquement et légalement du marché du travail officiel de la Ville. Partant de là, il faut faire quelques contorsions pour y voir une parabole extrapolant la situation actuelle.

Ensuite, toute la série repose évidemment sur l’idée de fin du travail. Aucune explication n’est donnée sur les raisons pour lesquelles le travail aurait disparu pour une grande majorité. Alors que ce qui a lieu de nous inquiéter aujourd’hui réside dans la robotisation, il semble que le parti ait été pris de considérer que ce n’est qu’un acte politique totalitaire qui expliquerait cela. On est plus dans la lignée de Viviane Forrester que d’auteurs comme Brynjolfsson et McAfee ou même Rifkin. Ce qui devient très gênant dès lors qu’est ajouté à l’intrigue un complot destiné à maintenir les gueux dans les bas-fonds…
Il y a dans la série l’idée que le pouvoir des capitalistes les conduit à organiser la société sur un mode autoritaire et sécuritaire. On peut envisager le principe. Mais, encore une fois, on comprend mal pourquoi les capitalistes laisseraient une partie de la société inutilement coincée derrière un mur, plutôt que d’exploiter cette armée de réserve. Ici, ceux qui n’ont pas d’emploi ne servent à rien. Aucune raison économique majeure n’est mise en avant pour cela ; et c’est réellement une insuffisance de la série. Elle aurait pu être comblée en une seule scène ou quelques références éparses. Ce qui exclut l’argument du temps ou du budget.

Bien sûr, il y a une parabole sur l’inutilité – fondatrice dans la série – de celui qui est sans travail dans une société productiviste. Mais, quand il en est exclu, n’a aucun contact avec ceux qui en ont un, est-il vraiment en position de se comparer à ceux qui en ont un ? De ce point de vue, on pourra rétorquer que la série prévoit quelques va-et-vient entre les deux mondes. Mais le propre de la frustration de celui qui n’a pas d’emploi n’est-il pas de côtoyer au quotidien celui en qui en possède un ? Au final, c’est la volonté pure du pouvoir et des capitalistes d’exclure, de réserver le travail à certains qui guide l’intrigue. Pourtant, nous vivons déjà largement dans un monde où créer des statuts à partir de la place de chacun dans le monde du travail n’est pas compliqué… Le choix de la constitution d’un apartheid social aurait très bien pu être remplacé par le redoutable tableau d’une douce soumission non violente, plus proche du monde de Huxley. Mais, évidemment, on changerait totalement de scénario. C’est pourtant davantage ce qui pourrait bien nous attendre ; ceci n’excluant pas une violence latente ou localisée.

La raison pour laquelle une économie ne se développe pas dans la Zone ne m’a pas immédiatement sauté aux yeux. Mais par manque d’attention. Elle est simple : il s’agit de la rareté de l’eau potable. Celle-ci coince les Zonards dans une trappe à pauvreté où, outre l’absence de capital physique, le stock de capital humain est impossible à développer.

Trepalium montre très bien la peur du déclassement, poussée à l’extrême. C’est un des éléments à mettre à son actif, indéniablement. Ceux qui ont un emploi sont aussi terrifiés que ceux qui n’en ont pas, rien qu’à l’idée de le perdre, sachant qu’en retrouver un relèvera du miracle. La déshumanisation managériale du travail est présentée, assez classiquement (on pense, par exemple, au film de Costa Gavras, Le couperet). Il y a dans la série des références littéraires classiques aux mondes d’Orwell, de Dick et d’autres, dont le cyberpunk. L’abstraction prend souvent le dessus sur la description concrète. Et c’est plutôt habile. On pourra reprocher au volet philosophique de ne pas être particulièrement novateur, mais je trouve que ce serait assez injuste, compte tenu du contexte de la production de la série.

Quand il s’agit de sortir du huis-clos national, c’est la banque mondiale, représentante financière du reste du monde, qui est convoquée. Le pays a absolument besoin de fonds. La Banque ne les fournira que si le sort des habitants de la Zone, est amélioré. Mais cet intérêt pour le sort des parias semble être artificiel et ne pas résister aux petits arrangements diplomatiques. Il y a dans ce volet de l’intrigue un certain équilibre qui est trouvé entre l’idée que les pouvoirs supranationaux imposent des politiques nationales et celle qui soutient que ce sont les politiciens nationaux qui manipulent les peuples en instrumentalisant les organisations internationales. À vrai dire, chacun peut en faire la lecture qui lui convient. Mais, au final, c’est encore la politique et le pouvoir qui décident de tout.

L’imbrication des mécanismes économiques et politiques sont décevants dans Trepalium. On est dans un monde où seul la volonté de quelques-uns, au travers du travail, nous a conduits, sans comprendre comment ces quelques-uns ont pu nous y conduire. On pouvait faire nettement mieux. Les multinationales et les politiciens ne nous conduiront jamais à un tel monde, sans surfer sur d’autres dynamiques.

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