Stéphane Ménia

Prix Nobel d’Économie : un job d’enfonceur de portes ouvertes ?

onfray

L’attribution du Prix Nobel d’Économie (qui n’en est pas un, je sais) devient un moment de plus en plus fascinant chaque année, en ce qu’il permet de mesurer la pauvreté intellectuelle de notre joli pays, les commentateurs de divers horizons étant plus soucieux de maltraiter les mouches de se perdre en commentaires pavloviens prémâchés que de s’interroger sur les sujets que le prix met en avant. Le millésime 2015 n’y coupe pas, après une cuvée 2014 déjà très remarquable.

Cette année, c’est Michel Onfray qui ouvre le bal. Pour tout dire, je me fous de Michel Onfray, vu que je ne regarde pas les émissions qui passent à la télé le samedi soir un peu tard. Je n’ai pas d’opinion sur lui. Vraiment. Donc, Onfray, suggère que les travaux de Deaton sont inutiles car ils montrent un lien entre consommation et revenu. Lien qui semble tellement évident pour lui dans toutes ses dimensions, que toute carrière en partie consacrée à cela serait usurpation.

L’ennui, c’est que le même genre de personne est prompte à qualifier certains raisonnements comme « Une hausse des impôts réduit l’offre de travail car ce dernier rapporte moins qu’avant » de pétition de principe qui ne repose sur rien. Et à juste titre, en effet. Car, si l’intuition laisse envisager raisonnablement ce genre de comportement, elle peut laisser la place à une autre intuition, toute aussi raisonnable, qui est « Une hausse des impôts pousse les individus qui souhaitent consommer autant qu’avant à travailler plus ». On est donc en présence de deux effets opposés, tout aussi plausibles l’un que l’autre, dont on ne sait pas lequel dominera l’autre (beaucoup ont reconnu dans le premier l’effet substitution et dans le second, l’effet revenu ; la problématique d’ensemble étant celle de la courbe de Laffer, un exemple pédagogique toujours parlant). Pour solutionner le problème, il faut étudier la question plus en avant, notamment en essayant de collecter des données sur le sujet (pour la courbe de Laffer, cela fait des décennies qu’on a du mal à conclure définitivement). Ne pas se contenter de clamer « c’est une évidence ! ».
A ce compte là, quand le prix d’un bien augmente, sa demande devrait baisser, c’est bien cela ? Soit, c’est une réaction assez répandue. Mais pas toujours. Dans certains cas, la hausse du prix peut s’accompagner d’une hausse de la demande. C’est par exemple une anomalie connue en économie lorsqu’on évoque les  « biens Giffen« . C’est également le cas des actifs soumis à une bulle spéculative (dont la demande croît quand le prix augmente, tant que les agents anticipent que le prix continuera d’augmenter). C’est aussi le cas des biens positionnels (qu’on peut assimiler aux « biens de luxe » et dont le prix élevé est un élément de choix pour ceux qui les achètent). Dans ce cas, que fait-on ? On regarde de plus près. Et la compréhension du phénomène peut effectivement apporter la reconnaissance aux chercheurs qui ont confirmé ou infirmé l’anomalie supposée ou réelle. Merde, ça ressemblerait presque à de la science ça, non ? En tout cas, c’est ce que Deaton a fait dans la détail.

L’autre point important ici est que l’Économie est une discipline dans laquelle on ne fait pas de découvertes (comme l’écrivait, en 1996, Edmond Malinvaud, dans un article de la Revue d’économie politique, intitulé « Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes ? », hélas apparemment introuvable en ligne). Contrairement à un astrophysicien qui découvre une planète, ou un généticien qui découvre un gène, un économiste ne découvre jamais de concept n’ayant pas déjà été perçu par un de ses illustres prédécesseurs. Ni même, bien souvent, par Monsieur-tout-le-monde. Les économistes n’ont pas inventé le chômage, ni l’effet de la spécialisation des tâches sur la productivité et, pour rester dans la problématique du jour, l’existence d’un lien entre consommation et revenu. Quand Monsieur-tout-le-monde voit un caillou, il saisit le concept de caillou, mais n’est pas en mesure d’en analyser la structure géologique ; ce que fera le géologue. En revanche, il conçoit très bien qu’il doit y avoir un lien entre les revenus et la consommation. Pire, il a le sentiment que plus de revenus est forcément plus de bonheur. Ce qui est pourtant un sujet débattu par les économistes (et au café du coin).

L’analyse économique est une variation autour de certains thèmes récurrents depuis des lustres. Thèmes qui, souvent, émergent des préoccupations de la société, sans que l’économiste n’ait à les « découvrir ». Mais sa compréhension de ces thèmes est supposée s’améliorer au fil du temps, ou évoluer quand l’environnement économique et social évolue. Rappelons que Keynes définissait l’économie comme une science qui raisonne en termes de modèles et choisit les modèles adaptés à son époque. Les outils de modélisation s’améliorent. Les données disponibles s’accumulent. Ce qui conduit à reconsidérer certains problèmes, mais pas à les réinventer à proprement parler. Quand les économistes se sont penchés sur la courbe de Phillips, relation statistique au départ, ils ont cherché à mettre en évidence une explication logique, qui n’est jamais que la version moderne de « l’armée de réserve du capitalisme » de Marx : le chômage engendre une modération des salaires par mise en concurrence des chômeurs (ce qui limite l’inflation). L’une des différences entre Marx et Phillips, c’est que Phillips disposait d’un appareillage statistique inconnu de Marx et que ceux qui ont cherché à préciser cette relation se sont appuyés sur quelques équations, assez simples dans ce cas précis, issues de l’économie mathématique, inconnue elle aussi de Marx (du moins dans sa forme moderne). Quand les théories de la croissance endogène émergent, elles n’inventent pas la notion de progrès technique que Solow, et bien d’autres avant lui (ou bien avant lui), avaient utilisé pour comprendre la logique des gains de productivité. On peut, à titre d’exemple, citer Adam Smith et sa fabrique d’épingles. En parlant de Smith, c’est bien lui, et pas Walras et toute sa descendance néoclassique sur un siècle, qui a matérialisé le concept de « mécanisme de marché », au travers de la formule de « main invisible ». C’est même lui qui avait perçu que certaines activités, les fameuses fonctions régaliennes et quelques infrastructures,  échappaient à cette logique et devaient être laissées à l’État. Dès ses écrits, on savait que les biens publics existaient. Ce n’est qu’avec des travaux ultérieurs qu’on prendra la mesure de l’importance de cette notion. Mais en aucun cas qu’on ne l’inventera.

On pourrait continuer ainsi pendant longtemps. La fascination de certains pour les économistes morts est une constante. Il y a d’ailleurs plusieurs façons d’être nécrophile. Mark Blaug avait ainsi dédicacé son manuel de référence en Histoire de la pensée économique à David Ricardo par un génial « A mon fils, David Ricardo », qui a pu laisser sceptiques un paquet d’étudiants à qui on n’avait pas préalablement expliqués que le but de Blaug était de remettre en perspective les travaux d’économistes défunts à l’aune des connaissances et méthodes contemporaines. Et puis, il y a une autre façon d’être fasciné par les économistes morts, c’est de considérer que depuis leur décès, le ban est fermé. C’est un peu comme pour la musique. Un peu comme si tout le rock était déjà contenu dans les Beatles et que Led Zeppelin ou U2 n’étaient que des fumistes. Ceux qui veulent se convaincre qu’étudier les travaux de Deaton donne une bien meilleure perspective sur les ressorts de la consommation et de la pauvreté peuvent lire avec profit les nombreux articles publiés dès hier et mettre en perspective le tweet de Michel Onfray. J’en ai retenu quatre pour l’occasion, mais d’autres pourraient très bien faire l’affaire.

La revue de Nobel annuelle d’Alexandre.
Un article (en anglais) de Vox.
Cet article de Libé, joli exercice de bon journalisme.
Ce billet sur le blog Annotations.

Le point commun entre celui qui prétend que tout était déjà dans Ricardo et celui qui clame que l’après Beatles est sans intérêt est la bêtise.

 

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Stéphane Ménia

Stéphane Ménia

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7 réflexions au sujet de « Prix Nobel d’Économie : un job d’enfonceur de portes ouvertes ? »

  1. J’aurais loué grandement cet article si vous n’aviez pas, malheureusement, cherché à faire passer Led Zep et U2 pour autre chose que des fumistes. Toute votre argumentation s’effondre de ce fait.

  2. Très juste mise en perspective. D’un autre côté, il se fait déjà tellement dérouiller pour son commentaire sur Twitter, le pauvre…

    Ah et, oui, U2 c’est quand même de la grosse daube. M’enfin.

  3. Merci pour ce billet. D’Onfray, je n’ai lu que son Antimanuel de philosophie. Le bouquin est plutôt pas mal (je n’ai fait qu’un an de « philo » au lycée…) sauf son chapitre sur la technique pour lequel on comprend qu’Onfray n’a jamais dû suivre un cours ou deux en économie.

    • Ce que montre son intervention, c’est pire. C’est que pour faire un bon mot, il est prêt à négliger les bases élémentaires de la progression de la connaissance ; quelle que soit la discipline.

  4. Bonjour,

    Si nous avons tous conscience d’une relation entre le revenu et la consommation c’est parce que cela nous concerne tous. Notre condition nous oblige à fournir un effort, nous devons nous procurer un revenu pour pouvoir consommer… connaître la structure géologique d’un caillou est nettement moins important dans la vie quotidienne.

    Mais prenons la loi de l’utilité marginale. Elle fut formalisée en 1871 par Menger (le fameux cas des sacs de blé). Toutefois, certains raisonnements de Condillac en 1776 supposaient déjà un accord avec cette loi. Il ne serait donc pas correct, selon vous, de parler de découverte car ce thème était déjà (presque) présent chez un autre auteur, les économistes ne faisant que des variations autour de vieux concepts.
    Prenons maintenant la loi de la gravité. Les gens ont-ils attendu que Newton la formalise au XVII siècle pour comprendre qu’il y avait un risque de recevoir une pomme sur la tête en se promenant dans un verger? Pourtant vous nous permettez d’appeler cela une découverte !

    Vous semblez confondre découverte et invention. Or la gravité existait déjà avant Newton et de la même manière, 5 siècles avant Menger, un 3ème sac de blé était déjà moins utile qu’un 2ème sac.

    Alors considérons un instant l’économie comme une science sociale et les économistes comme des scientifiques cherchant les forces qui gouvernent les sociétés en énonçant des principes universels.

    Nous avons étudié que la loi de l’utilité marginale nous donne la loi de la demande : peut-on la remettre en cause à partir de vos exemples ?
    - Le prix d’un actifs : la demande n’augmente pas suite à une hausse du prix mais suite à la croyance que le prix va continuer d’augmenter. C’est donc l’effet d’une anticipation.
    - Les biens positionnels : d’une part je ne crois pas qu’il y ai un lien entre prix fort et forte demande du bien mais plutôt entre un bien et ce qu’il représente (un jean levis aura toujours la même classe même si je l’achète en solde). D’autre part, si nous payons un bien pour les services qu’il nous procure, les gens qui achètent une voiture de luxe payent pour profiter de l’image de la voiture et de sa connotation (snob, couteuse…). À certaine époque et dans certain milieu, certains biens permettent de snober… c’est tout.
    - Les biens Giffen : n’y a -t-il y a trop de conditions pour que l’on puisse résonner « toutes choses égales par ailleurs ».

    Bien à vous.

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