Stéphane Ménia

Tirole n’a pas que des amis

Pour le coup, c’est pas grave du tout…

Il n’a pas fallu une journée pour qu’un front anti-Tirole se mette en branle. Il faut dire que dans un pays où il faut mettre les économistes dans des cases droite-gauche, Tirole est un sacré emmerdeur. Certes, il n’est pas du genre à proposer le passage au socialisme d’État (et encore, en théoricien qu’il est, c’est imaginable). Ses travaux se fondent sur l’idée que le marché est le mécanisme de référence et que l’intervention publique n’est destinée qu’à corriger des imperfections de la concurrence, les défaillances de marché. Pire que ça, avec Laffont, il considère que l’État n’est pas un despote bienveillant et omniscient et que penser une politique publique passe aussi par une réflexion sur la capacité des institutions à implémenter cette décision sans qu’elle soit récupérée par des lobbies ou les intérêts privés des élus ou fonctionnaires. Mas globalement, la régulation des marchés, bref, l’intervention publique est pour lui une option comme une autre. Une fois de plus, une certaine gauche stupide nous explique qu’un type qui se méfie des monopoles et du pouvoir de marché est un mec de droite.

Avec Attac, dans cet article, on atteint un niveau d’ignorance remarquable. On peut y lire :

« Jean Tirole est depuis longtemps un fervent partisan d’un marché mondial des permis d’émission de gaz à effet de serre. Le prix et la concurrence seraient ainsi les principaux instruments mobilisés pour limiter les émissions. Pourtant le marché européen du carbone est un échec retentissant en même temps qu’un nouveau théâtre de spéculation ! »

Premier élément : le marché européen est un échec, c’est exact. Les quotas ont été surestimés, la crise a fait chuter le prix de la tonne de CO2. On sait par ailleurs que la détermination des quotas ex ante, leur négociation est l’élément le plus ardu de la mise en place de ce type de marché.

Deuxième élément, et c’est là qu’Attac se ridiculise, Tirole s’avère aussi un fervent défenseur d’une taxe carbone. J’ai exhumé un article de 2009 où il explique ceci (avec Christian Gollier) :

« Comment répondre à l’impératif écologique au coût le plus faible possible ? En accord avec le principe pollueur-payeur, les économistes recommandent de faire payer un même prix par tonne à tous les acteurs qui émettent du CO2. Une taxe sur les émissions (ou de façon équivalente un assujettissement des énergies fossiles à l’acquisition de droits d’émission négociables) remplit les conditions pour jouer ce rôle. »

Visiblement, cet homme n’a rien contre les impôts. Il suggère même dans cet article que la taxe devrait être élevée. Alors, comment expliquer que Tirole soit également favorable aux marchés de droit à polluer ? Simplement parce que taxe et marché de droits sont les deux outils jugés les plus efficaces pour lutter contre la pollution, dans une perspective de développement durable. Que Tirole puisse avoir une préférence pour les marchés de droits (ce que j’ignore à vrai dire) ne fait pas de lui un intégriste du marché, mais se justifierait très probablement par une réflexion sans œillères. Mais ça, ce n’est pas donné à tout le monde.

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Stéphane Ménia

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12 réflexions au sujet de « Tirole n’a pas que des amis »

  1. C’est pourtant ici, me semble-t-il, que j’ai pu lire les premiers arguments que j’ai pu connaître contre le péril qu’il y avait à modéliser mathématiquement les comportements sociaux.

    N’a-t-on vraiment rien de mieux à faire que financer ces professeurs Nimbus qui du haut de leur olympe, prescrivent à ceux qui les font vivre l’art et la manière de se sacrifier à leur profit ?

    • Non, c’est pas ici. Ou pas comme vous semblez le dire. Relisez notre topo sur la page Qui sommes-nous ?
      Nous avons une position équilibrée sur le sujet.

  2. Il n’y a pas d’opposition entre ce que dit Attac et le fait que Tirole soit en faveur de la taxe carbone. Dans tous les cas, c’est un mécanisme de marché, et ça passe par les prix. La taxe carbone a pour vocation de « pricer » la pollution, non ?

    Bref, on peut ne pas être d’accord avec Attac, mais il ne faut pas être de mauvaise fois non plus…

    • Attac ne sait même pas que Tirole défend aussi bien la taxe carbone que les marchés de droits.
      Si ce qui ne relève pas du mécanisme de marché consiste à supprimer le marché, alors oui, une taxe est un mécanisme de marché.
      Dites-moi, au fait, c’est pas avec une taxe qu’Attac s’est illustrée ?
      Qui est de mauvaise foi ? Vous.

  3. Juste un rappel théorique : taxe carbone et quotas d’émission sont théoriquement strictement équivalents.

    Dans un cas (les quotas), on fixe d’abord une quantité d’émission, et on obtient par conséquent un prix du carbone (à travers le prix des quotas).

    Dans l’autre (taxe), on fixe d’abord un prix du carbone, et on obtient par conséquent une quantité d’émission.

    Dans un contexte d’information parfaite, le régulateur peut donc choisir indifféremment l’un ou l’autre outil, pour obtenir strictement le même résultat. S’il sait combien de pollution dégageront les acteurs si on leur fixe un certain niveau de taxe ou, réciproquement, s’il sait à quel prix va se fixer le quota si l’on fixe une certaine quantité d’émission maximale, il peut indifféremment choisir de fixer plutôt le prix ou plutôt la quantité.

    Dans les deux cas, on a bien affaire à un mécanisme fondé sur la régulation marchande et sur le signal prix.

    • Le problème des gens d’Attac et d’autres est de raisonner simplement sur « méchant marché » vs « gentille puissance publique ».
      Il est évident qu’internaliser une externalité par une taxe est, par définition, réintroduire un signal prix.
      Je me mettais juste dans leur logique (marché pas bien / taxe bien) et soulignais leur incohérence.

    • Si l’on accepte que l’objectif de l’incitation fiscale est d’éviter l’effet de serre, qui dépend directement de la quantité de CO2 et non de son prix, il est tout de même clair que d’un point de vue pratique les quotas (ou « droits à polluer ») sont infiniment supérieurs : la quantité émise est controlée parfaitement (modulo la fraude). Le régulateur dispose rarement d’une information parfaite sur l’élasticité carbone-prix.

  4. Ayant eu quelquefois de débattre en live avec Jean Tirole, j’ai toujours été mal à l’aise avec les critiques excessives venant de la gauche. Je l’ai toujours classé dans la catégorie libéral/régulateur, ce qui n’en fait pas pour moi un adversaire prioritaire quand on se pense à gauche.

  5. Pour enrichir votre article sur la bêtise d’Attac, Jean Tirole avait participé en 2009 je crois au rapport du CAE sur les marchés des droits à polluer ou bien la fiscalité écologique; il y analysait notamment l’échec du marché des droits à polluer européen, tentait de trouver quelques principes à appliquer pour l’avenir et mettait en évidence la complémentarité entre taxe et marché des droits à polluer selon la forme des coûts de transaction/fixes.

  6. Cette idée – la fameuse « main invisible » – est toujours plus ou moins présente, en toile de fond, dans ses travaux, qui préconisent l’intervention de l’État, mais de façon à se rapprocher le plus possible des « conditions du marché » – qui achèvera le travail, si on peut dire.
    C’est ce qui le fait qualifier de « libéral », notamment lorsqu’il se mêle de questions comme les marchés du travail ou du carbone, avec des préconisations qui s’appuient de façon décisive sur des hypothèses implicites, cachées. Loin de la « rigueur » de ses travaux académiques.

    http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1249773-jean-tirole-prix-nobel-d-economie-expliquer-son-apport-ou-sa-decouverte-impossible.html

    • Dans une économie de marché, la « main invisible » fonctionne toujours à un certain degré.
      Les travaux de Tirole s’intéressent précisément à ce qui ne marche pas dans cette main invisible.
      Les modèles reposent sur des hypothèses. Tirole pond des modèles où la dépendance aux hypothèses est justement un aspect crucial.
      Ce qui conduit à dire que sa conclusion est souvent « c’est compliqué ».
      Guerrien a décidé depuis 15 ans de dire que la théorie économique, c’était du flan. Son discours a une dimension intéressante et une dimension obsessionnelle et sans intérêt.
      Je ne crois pas qu’il fasse encore avancer le schmilblick, en ressassant ce qui, au final, est d’une profonde banalité maintenant.

      • Je pense effectivement que la charge contre Tirole est exagérée, on la retrouve chez Gadrey qui cite maintenant Steve Keen, et aussi chez Jorion qui m’a l’air assez farfelu.

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