Stéphane Ménia

Allocations chômage, qualité des appariements et chômage

macron

L’un des débats du moment porte sur l’assurance chômage. Manuel Valls et Emmanuel Macron n’excluent pas de revoir ce que l’on appelle la « générosité du système », en réduisant le montant de l’allocation et la durée d’indemnisation. L’objectif est assez clair : réduire le déficit du régime (4 milliards d’euros) en incitant les chômeurs à rechercher plus activement un emploi. Ce qui est dans la lignée du contrôle renforcé des chômeurs, évoqué très récemment. A gauche, c’est la foire d’empoigne. L’occasion de remettre certaines choses à plat sur le principe et l’utilité des assurances chômage, du point de vue des économistes, plutôt que des politiciens.

Dans les débats publics, j’ai le sentiment que la question de l’assurance chômage est traitée 95% du temps sur la base du degré de solidarité du système. A un bout du spectre, vous avez ceux qui considèrent qu’il s’agit seulement de secourir les chômeurs ; à l’autre, on est dans l’idée que les allocations chômage sont un abus de solidarité au profit des fainéants. Ce serait avant tout une question morale, parfois comptable.

A quoi servent les allocations chômage ? En tant que système d’assurance, leur objectif est de compenser la perte de revenus engendrée par le chômage, lorsque ce risque se réalise. En échange du paiement d’une prime (les cotisations), on s’assure de lisser ses revenus, indépendamment de son statut de salariés ou de chômeur. Ce qui pose des problèmes d’aléa moral et nécessite de fixer des limites aux conditions d’indemnisation.
Le système est public car le risque de chômage ne peut être couvert par le marché. En effet, il y a corrélation entre le risque pour un assuré d’être au chômage et le risque pour un autre de l’être en même temps, du fait du caractère macroéconomique du chômage. En conséquence de quoi, soit la société d’assurance fait faillite lors d’une période de fort chômage, soit elle doit faire payer une police d’assurance tellement élevée que personne ne s’assure.
Par ailleurs, l’assurance chômage a un rôle dans la qualité des appariements sur le marché du travail. On peut le comprendre en se référant au modèle d’appariement (matching model) de Mortensen et Pissarides. Dans celui-ci, l’emploi est vu comme la rencontre entre un travailleur et un employeur, chacun réalisant un calcul rationnel pour déterminer, pour le premier, s’il doit accepter un emploi donné et, pour le second, s’il doit proposer un emploi sur le marché du travail. Pour l’employeur, le calcul consiste à se demander ce que rapporte l’emploi d’un travailleur, comparé à ce que cela coûte. Dans ce que cela coûte, on inclut le salaire versé, mais aussi les coûts de recherche, de recrutement, d’intégration et formation et de rupture éventuelle ultérieure du contrat. Ce que rapporte l’emploi est mesuré par la production du travailleur. Du côté du travailleur, dont le but est de maximiser son utilité en choisissant ou non d’occuper un emploi, un des éléments déterminant est l’existence de revenus de substitution au salaire, souvent les indemnités de chômage. Pour le dire rapidement, sa stratégie va consister à rechercher un emploi dont le niveau de rémunération est suffisamment élevé pour compenser la perte d’utilité que représente le renoncement au loisir. Dans la mesure où il dispose de revenus de substitution, il peut faire durer la période de recherche plus longtemps que dans le cas contraire. Et ce d’autant plus que ces revenus sont élevés.

Vu ainsi, les choses sont assez claires : réduire la générosité du système d’assurance chômage pousse les chômeurs à rechercher un emploi plus rapidement et réduit le taux de chômage en réduisant la durée de celui-ci. Certains pays ont pourtant des systèmes d’indemnisation du chômage relativement généreux sans que le chômage n’y soit plus élevé. Quand on avance cet argument, la réponse des anti est généralement de dire que les chômeurs y sont très contrôlés. Ce qui est vrai, mais ne justifie pas encore l’idée que raccourcir la durée d’indemnisation ou réduire son niveau serait une démarche efficace.

Et pour cause. En suivant encore les enseignements du modèle d’appariement, on peut estimer qu’un des éléments qui déterminent le taux de chômage est la durée de vie des emplois. Plus les emplois durent longtemps et plus le nombre de chômeurs est faible à un instant t. Qu’est-ce qui fait qu’un emploi dure ? La qualité de l’appariement entre employeur et salarié. Y a-t-il adéquation entre les caractéristiques du poste et le salarié recruté ? Y a-t-il adéquation entre les aspirations du salarié et le poste ? Si c’est le cas, l’emploi a des chances d’être durable, sinon il sera de plus courte durée. Idéalement, plus l’adéquation est forte, plus la productivité d’un emploi est élevée et plus les chômeurs en période de transition entre deux emplois sont moins nombreux. Pour le premier aspect, il faut bien comprendre que se livrer au recrutement d’un individu engendre des coûts fixes divers qui sont d’autant mieux amortis que la durée de l’emploi est longue. Pourvoir le même poste deux fois en un an est plus coûteux que le pourvoir une seule fois. Le risque de rotation peut d’ailleurs inciter un employeur à renoncer à créer un emploi.
C’est cet aspect qui est généralement négligé dans les débats sur l’assurance chômage. Une durée et un niveau d’indemnisation suffisamment importants peuvent améliorer la qualité des appariements et réduire le chômage en moyenne.

On est donc confronté à deux effets opposés : réduire les allocations chômage réduit en moyenne la durée de la période de chômage en poussant les chômeurs à rechercher et accepter plus facilement un emploi mais, dans le même temps, cette réduction nuit à la qualité des appariements, ce qui accroît les rotations et le chômage. Quel effet l’emportera ? Les études sur le sujet ont tendance à conclure que l’effet net n’est pas spectaculaire. A la limite, l’effet net d’une réduction de la générosité du système est légèrement  positif en termes d’emploi, mais pas énorme. Dans le cas de la France, une étude récente (mais sur des données plus anciennes) conclue que l’effet d’allongement de la durée du chômage n’est pas compensée par une hausse de la qualité des appariements. Ce qui va plutôt dans le sens des partisans d’une réduction des droits. Néanmoins, les conclusions sont prudentes. De plus, si on élargit les critères d’évaluation de ce qu’est une bonne organisation du système d’assurance chômage, alors cet effet n’emporte pas forcément la décision. En réalité, deux points sont à prendre en compte au delà de ce qui a été avancé. La qualité des appariements dépend d’autres éléments, tels que le suivi des chômeurs. Et, si on se concentre sur la période actuelle, il faut se demander d’où vient la plus grande part du chômage. Est-il structurel ou conjoncturel ?

En conclusion, il faut sortir de l’idée que les allocations chômage ne sont qu’une question purement sociale, dans laquelle les mots clé sont « acquis sociaux » ou « fraudeurs ». C’est bien plus complexe que ça.

PS : je profite de l’attribution du Nobel d’économie à Jean Tirole pour vous rappeler qu’il fut, avec Blanchard, le co-auteur d’un rapport qui portait sur les modalités d’organisation de l’assurance chômage, avec une démarche qu’on peut qualifier, en tout cas en France, d’originale. Et figurez vous qu’un candidat victorieux à la primaire socialiste de 2011 avait même envisagé de mettre en œuvre certaines dispositions du rapport en question. Visiblement, il a très vite oublié.

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Stéphane Ménia

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Une réflexion au sujet de « Allocations chômage, qualité des appariements et chômage »

  1. Merci pour cet article très clair. Néanmoins, même si vous citez le contexte économique actuel (chômage conjoncturel/structurel) comme élément important à prendre en compte, il me semble que vous n’insistez pas assez sur ce point.
    Vu le contexte actuel, et surtout à venir (on peut raisonnablement penser que le chômage ne baissera pas d’ici les cinq prochaines années, plutôt l’inverse en fait), est-il souhaitable de diminuer les allocations-chômage en ce moment ? A l’heure ou les grandeurs macro l’emportent sur la seule volonté des chômeurs ? La question n’est-elle pas qu’il manque une demande structurelle de travail et que la question de l’appariement n’entre pas réellement en jeu ?

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