Le jeu dangereux de la Banque Centrale Européenne

On assiste depuis peu à un véritable concert, de toute part, demandant à la BCE d’intervenir pour soutenir les dettes publiques des pays de la zone euro, et déplorant qu’elle ne le fasse qu’à doses homéopathiques, sans calmer la panique des marchés. J’ai participé au concert. Pourquoi ne le fait-elle pas? L’explication la plus souvent rencontrée consiste à reprocher aux dirigeants de la BCE leur jusqu’au boutisme idéologique : la BCE serait un repaire d’idéologues romantiques, qui préfèrent un champ de ruines à déroger à leurs principes, hérités de la phobie allemande pour l’inflation. Cette explication est tout à fait plausible.

Mais on peut en trouver une autre : la BCE agit en fait de façon tout à fait rationnelle. Pour le comprendre, il faut absolument lire ces deux articles de Jacob Kirkegaard (premier, deuxième).

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Oh qu’elle est belle…

…la boucle autoréférentielle ! J’apprends que Moody’s anticipe la dégradation de la note de la France. Pourquoi ? Parce que les taux d’intérêt sur cette dette ont crû (ils ajoutent aussi une crainte de récession, mais bon). Évidemment, comme vous ne l’ignorez pas, une hausse des taux accroît la pression sur les comptes publics, puisqu’ils pèsent sur le déficit budgétaire.

Et d’où vient cette hausse des taux demandés par les prêteurs ? De la baisse des cours des titres publics, suite à leurs ventes par les investisseurs. Et pourquoi les investisseurs se méfient-ils des titres du Trésor Public ? Parce que les agences de notation donnent des signaux négatifs sur la dette souveraine française. Le serpent qui se mord la queue, tout ça, quoi…

Pour être tout à fait honnête, les choses sont un peu différentes. Il a déjà été souligné ici que les marchés ne sont pas aussi ancrés sur les notes que ce que certains gouvernants veulent bien le dire (ici et ).

Mais quand même, ils en tiennent compte. La note est une convention, un point de repère. Prendre le risque d’adopter un comportement peu conforme à ce que la note (ou son anticipation) annonce, c’est prendre le risque d’être le dernier créancier de l’État français le jour où il sera en situation d’insolvabilité. C’est aussi prendre le risque de ne pas participer à une bonne séquence baisse-hausse des prix des obligations et donc de rater une plus-value. En résumé, si la tendance est à la baisse, il vaut mieux vendre, même si on est convaincu que c’est fondamentalement une idée saugrenue.

En conclusion, on se retrouve ici devant un élément assez inattendu : il devient compliqué de savoir si ce sont les marchés qui font les notations ou si ce sont les notations qui font les marchés. Normalement, ce devrait être les notations qui font les marchés. C’est le rôle des agences de notation de produire une information fiable en direction des intervenants des marchés. Bon, ben…

La question importante du jour

Quand on achète du beaujolais, à budget fixé, on doit prendre deux « bonnes » bouteilles, une « bonne » et une mauvaise ou trois mauvaises ? Parce que… deux bonnes, la seconde est gâchée, on voit plus que c’est bon. Une bonne et une mauvaise, on apprécie la première, c’est vrai. Mais après la deuxième, y en a plus. Une vraie question de microéconomie. Évidemment, chacun aura sa réponse et aucune ne sera meilleure. Question de préférences.

Contrôle ta maladie, tu seras un citoyen responsable

Je ne pouvais pas ne pas laisser une trace sur ce blog de l’intervention de Wauquiez sur les jours de carence en cas d’arrêt maladie :

« Si jamais, quand vous tombez malade, cela n’a aucun impact sur votre indemnité et votre salaire, ce n’est pas très responsabilisant. »

Tomber malade, comme tout le monde le sait, est un acte de libre arbitre. Sanctionner celui qui tombe malade ne peut donc que le responsabiliser et l’amener à éviter cela à l’avenir. Les économistes le disent souvent : incentives matter. Laurent Wauquiez semble être devenu un économiste plus que zélé. Peut-être sommes-nous allés un peu trop loin dans le côté obscur ? Quand même, pour quelqu’un qui n’a jamais fumé de shit, il y va fort…

J’ai quand même trouvé quelqu’un pour le défendre et interpréter ses propos de façon argumentée. Il y a juste un ou deux problèmes. Les jours de carence peuvent être assimilés à un déremboursement médical. Or, sur ce sujet, l’affaire est loin d’être aussi claire que ce qu’Aurélien Veron veut bien en dire… Enfin, cela dit, il est à des années lumière de la sinistre rhétorique de Wauquiez.

Add : Au fait, ne jouons pas trop sur les mots. Wauquiez est un lettré. Il sait que « tomber malade » n’est pas la même chose qu’ « être un peu malade ». Tomber dans le Larousse. Si la question des modalités de prise en charge des arrêts maladie est légitime, Wauquiez a une autre ambition que d’apporter des réponses raisonnables : faire parler de lui plus que des autres. Ça marche.

Nucléaire, oui merci

Depuis deux ou trois jours, en dehors des questions de « carence des malades », le sujet politique est l’accord PS EELV (dont les rebondissements sont effectivement… ben, sans intérêt en fait). Si j’ai bien tout suivi, la Droite est très inquiète. J’ai attrapé au vol les propos de François Fillon et Valérie Pécresse. Et c’est vrai que le renoncement au nucléaire semble encore plus inquiétant qu’une catastrophe nucléaire, du moins dans leur propos. Il n’y a pas à dire, eh eh eh… mais… quand il s’agit de manier la peur, la Droite est toujours la meilleure, même dans les circonstances les plus improbables. Enfin, voilà, quoi… Je n’étais pas venu vous parler de ça, mais des questions d’emplois liés au nucléaire. La majorité et le gouvernement ont expliqué que c’était le pouvoir d’achat et des emplois qui étaient menacés par un retrait du nucléaire. Il semble que François Hollande se soit rallié à cette doctrine de l’emploi dans le nucléaire.

Je ne vais pas lui jeter la pierre et, finalement, ne la balancerai dans la figure de personne. C’est juste que soudain, je me suis dit : « Bon, et si demain, une énergie miraculeuse apparaissait, qui ne nécessite aucune entreprise productrice d’énergie, aucun intermédiaire entre la Nature et le consommateur final ? On ferait quoi des emplois d’AREVA et d’EDF ? »

Se priverait-on de pareils gains de productivité (vous savez, ce truc qui fait qu’on peut produire plus de richesses qu’avant alors qu’en apparence rien n’a changé) pour sauver des emplois inutiles ? Finalement, on y revient toujours.

PS :
1.Hum, ai-je signalé quelque part que je ne pense pas qu’on se réveille demain matin avec cette énergie miracle et qu’il s’agit bien évidemment d’un cas d’école, qui s’appuie pédagogiquement sur l’exagération pour en faire judicieusement émerger un mécanisme qui reste valable, mais toujours discutable et à préciser, dans des cas plus plausibles ? Non ? Bon, voilà, c’est fait.
2. Évidemment, par ailleurs, je me réjouis pour les salariés d’AREVA et d’EDF, mais il est à noter que sans la disparition de tas d’emplois dans le passé, ils ne seraient pas (comme nous tous), aussi « riches » aujourd’hui.
3. Je n’ai pas d’avis tranché sur le nucléaire. J’ose dire que je ne suis pas assez expert pour porter un jugement définitif sur la question (en général, on se fait insulter par tout le monde quand on fait ça…).

Jamais 3 sans 4

En forme de boutade, je me disais lundi que le jour de carence des fonctionnaires était destiné à faire passer un quatrième jour pour les salariés du privé. La majorité a le même humour (ce qui m’inquiète pour ma carrière d’humoriste).

Et, surtout, son arithmétique ésotérique persiste, puisque de 220 millions d’euros économisés avec un jour de carence dans le public (dont je rappelle qu’on ne sait pas d’où ils viennent), on passe à 440 millions d’euros avec un jour dans le public et un jour dans le privé, soit exactement le double. Je vous jure que dans les écoles (au moins le bac passé), on enseigne que ce genre de proportionnalités fantômes n’existent pas. Déroutant, puisque cela consiste à supposer que modifier la législation pour un nombre de salariés très différents, aux comportements pas forcément identiques, aboutira exactement au même résultat en termes de ressources économisées. On attend avec impatience les nouvelles estimations de Dominique Tian, en cas d’extension à 2 jours et 5 jours.

Les politiques publiques sont supposées reposer sur une analyse de coûts-bénéfices. Les coûts et les bénéfices sont supportés in fine par des gens. L’économie a traditionnellement du mal à s’accorder sur la façon de comparer ces gains et ces coûts individuels d’une personne à l’autre (voir les querelles autour de la comparaison des utilités interpersonnelle, l’utilitarisme, le théorème d’impossibilité d’Arrow et l’économie du bien-être en général). Comme il faut bien néanmoins décider, on peut essayer d’évaluer les gains et pertes soigneusement au niveau d’un (ou quelques) indicateur(s). Les économies budgétaires ici en sont un exemple (elles sont supposées apporter un gain significatif à la collectivité). Implicitement, l’idée est que si les gains attendus d’un certain point de vue sont suffisamment importants, on peut accepter de passer outre des pertes jugées non exorbitantes pour les gens pris indidivuellement. Mais si on n’a pas la moindre idée de ce que seront les gains, peut-on sérieusement s’asseoir sur les pertes de bien-être individuelles ?

Dominique Tian a trouvé 2,5 milliards d’euros qui n’existent pas

Dominique Tian est un député que vous ne connaissiez peut-être pas jusqu’à aujourd’hui. Il est député d’une des circonscriptions les plus à droite de Marseille et membre du groupe de la Droite populaire. Si je parle de lui, c’est qu’il vient de se faire remarquer par une sortie spectaculaire qu’il me semble un peu inévitable de signaler.

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Brève : Al-Qaïda un repaire d’économistes

J’entends que les otages libérés au Yémen auraient été négociés sur la base de 12 millions de dollars, soit 4 millions par tête. Et je me souviens avoir lu que l’estimation, selon la méthode de la valeur statistique de la vie humaine, de la vie d’un américain est d’environ 5 millions de dollars. Cette valeur dépendant du niveau de vie, sur le coin de la table, ça nous donne quelque chose proche de 4 millions pour un Français.

Punaise, déjà que l’image des économistes est pas terrible, si Al-Qaïda est affilié, ça va pas aider.

On va tous mourir, mais on s’en remettra

Dans cette période d’inquiétudes et d’austérité, où chacun s’interroge sur la noirceur du futur, ne serait-il pas temps de faire preuve de volontarisme, d’optimisme et de sourire un peu aux temps qui viennent ? Peut-être, je n’en sais rien. Mais sur ce coup, ne comptez pas sur moi, j’ai très envie d’être sombre et pessimiste. Je m’en vais donc vous dépeindre un tableau particulièrement déprimant. J’ai quand même mis un petit chat pour illustrer le billet…

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L’incompétence de Standard & Poor’s, la réglementation des agences de notation et AAA

Il n’y a pas de doutes possibles, Standard & Poor’s a fait très fort en annonçant par erreur la dégradation de la note souveraine française. Si les gens étaient normaux, ils ne s’inquiéteraient plus au sujet de la fiabilité des finances publiques françaises, mais bien de la fiabilité de S&P en tant qu’agence de notation (évidemment, ils peuvent faire les deux). Mais une fois de plus, les réactions politiques sont d’une pertinence toute relative.

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I had a dream

J’ai rêvé d’un week-end de trois jours où les gens seraient tous bourrés sans discontinuer pour oublier qu’ils passent leur dernier 11 novembre avec la monnaie unique. Je ne sais pas si moi-même je serais en mesure de le faire (wé, en fait, je peux, disons que je ne sais pas si j’aurais envie).

Propos crétins, me direz-vous ? Dans un sens, oui. Mais ils doivent attirer l’attention sur le fait que les sociétés humaines sont fondées sur des institutions multiples et que lorsque certaines institutions sont défaillantes, y compris les plus importantes, on peut espérer que d’autres prennent le relai pour maintenir un niveau de bonheur collectif inchangé. C’est d’ailleurs cet aspect qui est étonnant dans le billet d’Alexandre d’hier (très bon billet techniquement parlant, du reste), dans la mesure où il adhère en général complètement à cette vision des sociétés. Ce qui fait de lui un vrai optimiste.

Si c’est l’alcoolisation qui prend le relai, ça me va. Hum, non, je veux dire si c’est l’alcoolisation conviviale, non violente et… tiens, je vais rajouter patriotique pour inclure des lecteurs de l’UMP et du FN dans le lot. OK, et les Chevènementistes qui n’ont pas encore été expulsés de leurs appartements haussmanniens.

Comment sauver la zone euro?

La mort de la zone euro a un visage, celui-ci :

La dette italienne est sous une pression intenable. Et l’Italie est trop importante pour être sauvée par un FESF qui révèle sa nature de pistolet à bouchon. Prochaine étape si cela continue : la France, qui n’est pas protégée par son plan triple zéro. Il sera temps plus tard de faire l’histoire des multiples erreurs qui ont conduit à cette situation. Voici en attendant la seule issue viable. Il ne s’agit pas d’un plan issu de mon génial cerveau, mais d’un résumé que n’importe qui peut faire en suivant l’actualité sur les blogs et sites économiques.

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De la pensée globale limitée à la pensée locale… limitée

C.H. mentionne et relaie un sujet qu’on perçoit assez bien et qui n’est pas sans intérêt.

« Ne manque-t-on pas cruellement d’économistes capables d’avoir une pensée globale sur le fonctionnement de nos économies, de proposer une « Big Picture » de nos économies de marché et capitalistes ? »

Si l’on veut résumer, on peut dire que s’ils sont très peu nombreux, c’est que la discipline a poussé les limites de la spécialisation, de sorte qu’il n’existe pas beaucoup d’incitations en termes de carrière à élaborer des modèles globaux pour un économiste brillant. Ce genre de construction est forcément très exigeante et, dans un sens, impossible, de par la complexité qu’elle recouvre. Ou alors, on accepte l’idée de fournir un modèle brillant mais incomplet, voire erroné. Sans toutefois que cela puisse mettre légitimement en cause la qualité du travail fourni. Mais voilà… quand vous avez le choix entre des publications aux ambitions limitées qui seront valorisées et des travaux très ambitieux qui seront peu valorisés, le choix est rapidement fait, sauf à avoir une certaine dose de mégalomanie. Certains n’en manquent pas. Mais ce sont rarement les plus brillants (hélas, pourrait-on presque ajouter). D’une certaine façon, la big picture est largement laissée aux essayistes, dont la qualité des productions est variable. Loin de déplorer qu’ils occupent ce vide, on peut se dire que c’est même mieux que rien.

Comme CH le souligne, ces économistes à l’esprit global n’ont certainement pas disparu. Mais la question est clairement : où sont-ils ? On pourrait certainement donner une courte liste. Je ne le ferai pas, parce que je pense que ceux qui en font partie sont peut-être aussi bien parmi les grands noms de la profession que parmi des gens moins connus (que je ne connais pas forcément). Que font-ils habituellement ? Peut-être que les historiens de l’économie sont mieux placés que d’autres, mais ce n’est pas certain. Pour des raisons de méthodologie, ils ne sont pas forcément mieux armés pour construire un modèle du présent. Leur connaissance supposée large du passé est néanmoins un atout. Mais quid de leur connaissance pointue des théories ? Difficile de généraliser. Bref, on doit pouvoir trouver tous les profils.

Le point sur lequel je veux attirer l’attention porte sur la dynamique des discussions entre économistes sur le web en ce moment. Aux Etats-Unis, principalement, mais pas que là-bas. Les débats sont vraiment intéressants et les points de vue apportés complémentaires, contradictoires et riches en volume d’information. Dans l’immédiat, c’est aussi stimulant que démoralisant. Stimulant parce qu’on a des billes de qualité sous la main. Démoralisant parce qu’il n’y a pas forcément de synthèse, à part celle que les lecteurs se fabriquent. Alors, un peu de fiction : peut-on espérer que cette effervescence donne envie à quelque esprit global de s’intéresser de près à cette immense synthèse ? Synthèse qui la dépasserait, bien sûr, mais ne serait jamais apparue sans ces nombreux échanges. Je n’en sais absolument rien. Mais est-ce une idée totalement stupide ?

Rappel méthodologique

Je n’ai pas de sympathie particulière pour Mankiw (ni d’antipathie). Mais ça, c’est exagéré.

En économie, il y a, à un moment donné une théorie dominante, qui structure la discipline. Le premier cours d’économie n’a pas à porter sur autre chose. Une fois que les bases de cette théorie sont exposées, on peut voir ailleurs, car on peut comprendre ce qui est critiqué par les analyses hétérodoxes. Bref, les boeufs, la charrue, tout ça.

Sur l’obligation pour les étudiants de prendre son textbook, j’ai envie de faire une lecture schumpeterienne du truc (il s’est imposé en innovant), mais il y a quand même des barrières à l’entrée un peu trop sérieuses pour faire de Mankiw un entrepreneur schumpeterien. A voir.

Et puis bon, c’est vrai qu’il est très cher son bouquin quand même…

Add :j’avais mal lu le texte : l’achat du livre est obligatoire. Exit Schumpeter…