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La revanche des bonimenteurs
Stéphane Ménia mardi 28 février 2012 00:17 BlaBlabla # 1908 rss PDF

La dernière sortie de Nicolas Sarkozy (candidat) a fini de me convaincre que nous sommes probablement en train de franchir une Ă©tape dĂ©terminante dans la communication politique autour des chiffres. Qu'ils soient utilisĂ©s de façon dĂ©sordonnĂ©e ou approximative n'est pas nouveau. Des libertĂ©s prises avec la mĂ©thodologie et la signification rĂ©elle des chiffres sont vieilles comme l'utilisation de la statistique en politique. Mais il semble que nous ayons passĂ© un nouveau cap. Celui oĂą l'on ment tout simplement, de façon dĂ©complexĂ©e (On me signale en commentaires que j'exagère sur Sarkozy. Admettons que ce soit un mauvais exemple. Ça ne change rien au fond : le nombre de lâchers de chiffres dĂ©biles est visiblement plus Ă©levĂ© que par le passĂ©). J'avais dĂ©jĂ  signalĂ© un cas absolument grotesque il y a quelques temps. Le candidat de l'UMP en donne un autre exemple Ă©norme. La rĂ©gularitĂ© de publication de la rubrique dĂ©sintox de LibĂ©ration semble aller dans ce sens.

Je ne crois pas qu'un effet de vigie renforcée (lié notamment à la facilité à brocarder un tricheur des chiffres sur Internet) explique pleinement le phénomène et qu'il n'y ait pas plus de cas qu'avant mais plus de cas médiatisés. J'ai une autre hypothèse d'interprétation. Elle vaut ce qu'elle vaut mais ne m'apparaît pas idiote.

Le niveau d'expertise de nos sociĂ©tĂ©s est dĂ©sormais très Ă©levĂ© et l'accès aux rĂ©sultats des travaux divers et variĂ©s n'a jamais Ă©tĂ© aussi nourri. Ce qui a deux effets : le premier est qu'on dispose de davantage de donnĂ©es pertinentes sur tout un tas de phĂ©nomènes. Le second est qu'on peut facilement s'Ă©parpiller ou n'accĂ©der qu'Ă  une part rĂ©duite de ces donnĂ©es. Ce constat n'a rien de très original en soi.

Évidemment, en raison du premier effet, la situation est potentiellement dramatique pour les hommes politiques. Habitués à brasser de l'air autour de grands concepts creux, on leur demande soudain d'appuyer leurs orientations et démonstrations sur des éléments que tout le monde peut facilement vérifier en un coup de insee.fr. Sauf que les faits et analyses ne collent pas forcément à leurs intérêts du moment. S'il est possible parfois de manipuler en amont les statistiques quand on est au pouvoir, en modifiant tel ou tel indicateur, sachant dès le départ quel sera le résultat, cette option reste limitée.

D'oĂą une riposte de bonimenteurs. Puisque les gens veulent des chiffres, on leur en donne Ă  foison. Ce qui traduit implicitement une compĂ©tence moderne incontestable. Pensez donc Ă  ces vendeurs de couteaux pourris sur les marchĂ©s. Leur discours technique vous fait marrer ? Sachez qu'il inspire le respect et la confiance Ă  d'autres. Mais puisque les gens sont submergĂ©s de chiffres, on peut passer au milieu du discours des choses totalement farfelues. Ils n'iront pas vĂ©rifier. Surtout quand cela les arrange. Au contraire, ils propageront le message. Si untel a avancĂ© des chiffres aussi catĂ©goriques Ă  l'heure d'Internet, ce ne peut ĂŞtre que vrai. Franchement, vous imaginez Claude GuĂ©ant, un haut fonctionnaire Ă  l'allure austère et ascĂ©tique, en train de jouer au con avec les statistiques ? Pourtant, je crois bien que c'est le client numĂ©ro 1 de dĂ©sintox.

Qu'on prenne le fautif la main dans le sac ? Pas de problème. Si ça ne buzze pas trop, il suffit de laisser les deux ou trois blaireaux qui font une audience confidentielle dans l'Ă©lectorat du camp d'en face se perdre dans leurs Ă©tranglements. Le reste du monde n'en saura rien et campera sur notre propos. Si on en parle au delĂ , on peut tenter la rectification qui soutient encore davantage l'argument. Dans une version de repli, il suffit d'Ă©voquer des propos scandaleusement reproduits hors de leur contexte. Et si on se fait encore renvoyer dans les cordes, faisons croupir l'affaire Ă  coup de communiquĂ©s croisĂ©s ou de silence complet. Il viendra bien un jour oĂą l'actualitĂ© fera oublier cette affaire datant de 3 mois en arrière qui n'intĂ©resse quasiment plus personne (et nettement moins que les parties fines dans les hĂ´tels lillois). Autre variante, la mĂ©thode Marine Le Pen : voilĂ  des mois qu'elle annonce qu'elle a des Ă©conomistes avec elle qui soutiennent ses analyses et ses chiffres, que ces gens lĂ  sont sĂ©rieux, etc. Sauf qu'Ă  ma connaissance, outre le fait qu'elle ne maĂ®trise visiblement pas les dossiers, on attend toujours la dĂ©monstration explosive promise.

En dĂ©finitive, en prĂ©sentant des chiffres caviardĂ©s ou carrĂ©ment inventĂ©s, les politiciens sont en train de gagner contre les clercs. Ils sont le cĂ´tĂ© obscur : "plus facile, plus rapide", comme dirait Yoda. Si vous balancez un chiffre par mois, les gens iront le vĂ©rifier. Envoyez-en 100, ils en vĂ©rifieront toujours un seul. Et mĂŞme si l'information est contredite pour certains, il en restera toujours quelque chose pour les autres. Le message est passĂ©. Si on en restait lĂ , ce serait regrettable mais pas forcĂ©ment dramatique. Le plus grand risque rĂ©side dans la possibilitĂ© que, très rationnellement, le public laisse tomber l'expertise comme base (avec d'autres) de l'Ă©valuation des discours politiques. Pourquoi s'entĂŞter Ă  vouloir comprendre les choses telles qu'elles sont quand on dispose d'un temps limitĂ© Ă  consacrer Ă  cette activitĂ©, que pour le coup on pourrait qualifier de "citoyenne" ? Non... Autant lâcher l'affaire sur les chiffres et se laisser aller au feeling. La victoire totale des obscurantistes. Soyons fair play : c'est bien jouĂ©.

Il paraît qu'il existe des recherches en sciences politiques (dont je n'ai pas encore connaissance) qui étudient cette idée que face à des sources d'informations plus riches, les politiciens répondent par la diffusion d'un bruit qui couvre le signal des experts (ou quelque chose dans le genre). Peut-être serait-il utile de les mettre en avant.



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Commentaires

1. Frosse mardi 28 février 2012 05:19

Le bruit que font les politiciens ne serait rien sans l'amplification qu'en fait le service public de désinformation, pardon, radiodiffusion.


2. Coriolan mardi 28 février 2012 09:29

Comme l'explique l'article de libé, la déclaration est fausse sur 10 ans, mais vraie sur 20 ans.
On n'est donc pas dans un "mensonge décomplexé" mais dans la classique "utilisation désordonnée ou approximative" des chiffres.
Bref rien de nouveau à mon avis ; rappelez vous les sous-marins et l'électricité nucléaire de 2007.



3. Anthropiques mardi 28 février 2012 09:54

C'était déjà la réflexion de Walter Lippmann en 1925 dans The Phantom Public. Bien sûr, en 1925, il n'y avait ni internet, ni smartphone, etc. Mais ces technologies d'une certaine manière n'ont fait qu'accentuer le problème que posait Lippmann. La quantité d'information disponible a explosé, le temps dont disposent les citoyens pour absorber cette information n'a guère augmenté. Par conséquent, la part de toute cette information que peut vérifier le citoyen a probablement diminué. Si je voulais avoir une opinion vraiment fondée sur la question de la crise financière, je devrais sans doute y passer tout mon temps libre, mais pendant ce temps je ne pourrais pas étudier la question de l'énergie, ni la question agricole, ni la question scolaire, ni etc. etc. Donc, comme vous dites "pourquoi s'entêter à vouloir comprendre les choses telles qu'elles sont quand on dispose d'un temps limité à consacrer à cette activité, que pour le coup on pourrait qualifier de "citoyenne" ? Non... Autant lâcher l'affaire sur les chiffres [et pas seulement sur les chiffres] et se laisser aller au feeling." Croire que la solution pourrait venir d'une quantité encore accrue d'information est évidemment illusoire. La réponse de Lippmann pour autant n'était pas nécessairement pessimiste (victoire des obscurantistes). Elle consistait pour lui à "donner les moyens au public, par des tests robustes et fiables, de choisir en toute connaissance de cause ceux auxquels il va apporter son soutien" (petit aperçu ici www.oftt.eu/entretiens/am... )


4. Pierre mardi 28 février 2012 10:03

Might be related:

scholar.google.fr/scholar...

Si l'information sur la "qualité" devient trop observable, il se peut que les candidats préfèrent la bruiter. Enfin, le papier est en IO, mais l'idée peut potentiellement se généraliser à la politique.


5. remarque mardi 28 février 2012 11:21

Je constate aussi que ,malgré (?) ces avalanches de chiffres ,ces multiples possibilités d'information, de vérification qui devraient affiner notre jugement,(mais vous en montrez bien l'ironie!) la "pulsion" de vote reste souvent "tripale" :NON ! pas Hollande ! AU SECOURS, pas Sarkozy !
Comme si tout le reste,à quelque degré de précision et d'approfondissement que les candidats ,les leurs, et les commentateurs se livrent, n'était que divertissement.


6. dl mardi 28 février 2012 13:16

peut être que le salut viendra de journalistes à la fois mieux formés économiquement et qui n'hésitent pas à contredire un peu brutalement les hommes politiques
lors d'une interview d'une heure, il suffit avec un accès internet et des connaissances économiques (et d'une équipe de stagiaires) d'assez peu de temps à mon avis pour vérifier les chiffres. Ce serait amusant de voir un journaliste dire à Sarko, je voudrais revenir sur le chiffres que vous avanciez, quelles sont vos sources? d'après l'un de vos ministres et les informations disponibles, ce que vous dites est faux.
c'est peut être impensable mais il suffirait que cela arrive deux ou trois fois au cours d'une interview pour 1. réorienter la carrière dudit journaliste vers le service des sports et 2. rendre vertueux l'homme politique victime de cette "correction" ou à tout le moins un peu plus circonspect avec les exemples chiffrés


7. Praag mardi 28 février 2012 13:53

Et encore ! en tant que divertissement, nos politiques n'arrivent pas à intéresser plus de monde que 10 cuistots qui préparent à manger :)
(tele.premiere.fr/Audience... )

C'est peut être finalement la défaite des obscurantistes, si maintenant la plupart se désintéressent complètement de ce que peuvent dire nos candidats ?


8. FrancoisC mardi 28 février 2012 16:24

Bonjour

Ne serait ce pas le rôle des journalistes dans une démocratie de justement ne pas rapporter des chiffres faux, ou alors de bien indiquer qu'ils le sont. Si nos hommes politiques se faisaient brocarder systématiquement par la presse quand ils commettent un mensonge grossier, ils le feraient peut être moins.

J'ai malheureusement l'impression que dans le journalisme actuelle l'analyse et la réflexion remplace la recherche de fait ou la vérification. On parle pendant des heures du communiqué de presse de untel ou untel, sans chercher à vérifier ces affirmations.


9. Barca mardi 28 février 2012 18:14

Je suis, par curiosité personnelle, l’actualité dans des domaines où un certain discours militant, relayé par les medias sans aucun discernement, s’essuie le plus ouvertement les pieds, et souvent en s’en vantant, sur l’expertise scientifique : ogm , antennes relais, nucléaire…Chaque fois, il me semble que la diabolisation s’appuie sur notre biais en faveur des solutions intermédiaires. Si un rapport officiel parle de 4000 morts pour Tchernobyl, alors sortez en dix qui parlent de 200 000, 400000,600000, faites les bien tourner dans les medias (très facile) …. Et l’idée s’installera, quelle que soit la valeur de ces rapports respectifs, que la vérité est quelque part entre les deux . Et donc que les experts officiels mentent, sont soudoyés etc. Préférez donc toujours dix mauvais chiffres à un bon, ça paie d’avantage.
Pour l’exemple que vous choisissez, vous cherchez vraiment la petite bête ! Vous voulez du mensonge vraiment décomplexé ? Le gouvernement vient de motiver une mesure d’urgence, notifiée à l’UE, pour interdire le maïs transgénique MON810 en arguant de risques environnementaux relevés dans des études de l’EFSA, entre autres, qui justement concluent qu’il n’y en a pas. Même chez les militants antiOGM les plus radicaux, j’ai rarement vu un tel aplomb.



10. Proteos mardi 28 février 2012 18:44

En fait, même pas besoin de mentir à 100%. Souvent, la réalité est complexe, il peut y avoir des faux positifs, etc. Bref, il suffit d'attendre et d'avoir suffisamment de chiffres, il y en aura sans doute un qui ira dans votre sens. Mais évidemment, peu importe que l'ensemble des connaissances disent l'inverse. Si vraiment c'est la dèche, des amis peuvent toujours essayer de vous pondre un article avec un vernis scientifique.

Tout cela est connu et utilisé depuis bien longtemps maintenant dans le domaine de la sécurité par la droite. Mais aussi par les écolos pour les OGMs et le nucléaire.

C'est favorisé parce que les gens ont des préjugés et ils ont envie qu'ils soient vérifiés.

Comme vous dites, c'est la victoire des obscurantistes. Et c'est bien malheureux.


11. Praag mercredi 29 février 2012 12:20

Même si on les met le nez dans leurs mensonges ils contesteront les chiffres et les méthodes pour les obtenir.

D'ailleurs souvenez vous des débats sur l'inflation avec l'indice Insee, y'avait un point sur lequel les politiques de tout bord étaient d'accord c'est que les chiffres n'étaient pas bons, qu'il fallait modifier la méthode de calcul pour que l'indice reflète "le sentiment des Français".. S'aurait pu être drôle que la BCE augmente les taux directeurs pour lutter contre le sentiment d'inflation :)


12. KosMo jeudi 1 mars 2012 23:22

Il y a un truc psychologique fondamental que je n'ai jamais réussi à comprendre avec les chiffres, c'est qu'il n'y a rien de plus abstrait qu'un chiffre, et pourtant on leur attribue une valeur concrète.
C'est du même ordre que les gens dans les entreprises qui sont persuadés que ce sont les fichiers excel qui change la réalité.
Je crois que ça s'appelle la quantophrénie ou quelque chose comme ça.


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