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Récession et justice sociale
Alexandre Delaigue jeudi 13 novembre 2008 18:36 EcoBlabla # 1457 rss PDF

P.Y. Geoffard consacre cette semaine un article dans libération à l'impact de la récession sur la santé. Rappelant notamment les travaux de Ruhm et Neumayer, il montre que les récessions tendent à réduire les taux de mortalité, contrairement à ce que l'on aurait pu croire. En période d'activité économique forte, les salariés disposent de moins de temps pour se soigner, ou avoir une activité physique; par ailleurs, l'intensité du travail est plus forte, ce qui accroît les risques de maladies. De même, à court terme, la contraction du revenu lors de récessions réduit les consommations nuisibles pour la santé, comme l'alcool et le tabac, ce qui, au total, réduit la mortalité.

Geoffard se garde bien pour autant d'en conclure que les rĂ©cessions ont des effets "globalement positifs" en matière de santĂ©; Ă  plus long terme, la rĂ©duction du revenu rĂ©duit l'accès aux soins et Ă  une alimentation de qualitĂ©, ce qui finira par avoir des consĂ©quences nĂ©fastes, concentrĂ©s sur certaines catĂ©gories de la population. On pourrait mĂŞme aller plus loin : en matière de mortalitĂ©, nous ne sommes pas Ă©gaux devant les rĂ©cessions. Comme le rappelle C. Dillow, d'autres travaux montrent que pour les jeunes, les rĂ©cessions accroissent la mortalitĂ©. ce genre de rĂ©sultat n'est pas contradictoire avec les travaux citĂ©s par Geoffard; il est tout Ă  fait possible que ceux-ci soient valables pour les salariĂ©s plus âgĂ©s, qui peuvent bĂ©nĂ©ficier d'une activitĂ© rĂ©duite et d'une consommation moindre, et pas pour les jeunes, qui sont plus rĂ©sistants aux effets du stress ou moins soumis au risque de maladies cardiovasculaires, et qui ne subissent que les effets nĂ©fastes des rĂ©cessions.

Effets nĂ©fastes que l'on retrouve dans l'effet des rĂ©cessions sur le taux de suicide; comme Geoffard le rappelle, celui-ci tend Ă  augmenter durant les pĂ©riodes de difficultĂ©s Ă©conomiques (on pourra se rĂ©fĂ©rer Ă  Louis Chauvel, dans cet article et celui-lĂ , sur la question). En d'autres termes, si l'on veut aller au delĂ  des donnĂ©es globales, les rĂ©cessions posent un problème Ă©thique redoutable : elles rĂ©duisent la mortalitĂ© pour certains, mais au prix d'un accroissement de la mortalitĂ© pour d'autres. Du coup, lutter contre les rĂ©cessions pose un problème Ă©thique Ă©quivalent : en admettant que l'on connaisse une politique publique qui permettrait de rĂ©duire la durĂ©e des rĂ©cessions, faut-il l'appliquer, en sachant que cela va accroĂ®tre la mortalitĂ© globale? Faut-il ne pas l'appliquer, en sachant que cela va pĂ©naliser les jeunes et accroĂ®tre le taux de suicide?

Le problème se pose d'ailleurs aussi lorsqu'on sort des questions de santĂ© et de mortalitĂ©, pour s'attacher Ă  des sujets Ă©conomiques comme les revenus ou le chĂ´mage. LĂ  aussi, il n'y a pas d'Ă©galitĂ© devant la rĂ©cession, et lĂ  aussi, les effets ne sont pas ceux que l'on s'imagine. Premièrement, et contrairement aux idĂ©es reçues, les rĂ©cessions n'augmentent pas beaucoup le nombre de destructions d'emploi. Si le chĂ´mage y augmente, c'est que le nombre de crĂ©ations d'emploi, lui, diminue. Pendant les rĂ©cessions, les mĂ©dias nous abreuvent d'images d'usines qui ferment, oubliant qu'en permanence, mĂŞme en pĂ©riode d'expansion, les destructions d'emploi sont extrĂŞmement nombreuses. Au passage d'ailleurs, une autre idĂ©e frĂ©quemment rencontrĂ©e sur les rĂ©cessions est qu'elles constituent une sorte de "purge sĂ©lective" qui Ă©limine les entreprises les moins bien gĂ©rĂ©es, ou situĂ©es dans les secteurs dĂ©clinants, mais l'analyse de l'effet des rĂ©cessions ne montre rien de tel : les destructions d'emploi ne semblent pas beaucoup modifiĂ©es pendant les rĂ©cessions, mĂŞme dans les secteurs en dĂ©clin. Les difficultĂ©s semblent plutĂ´t frapper de façon parfaitement alĂ©atoire.

Le problème spécifique des récessions, c'est que les nouveaux emplois sont difficiles à trouver. Les récessions n'augmentent pas tellement le risque de licenciement ou de perte d'emploi, parce que celui-ci est déjà de toute façon très élevé.

Cela vaut pour l'emploi, mais aussi pour les revenus; nous avions déjà cité ici différents travaux (voir aussi ce pdf) montrant que le fait d'entrer sur le marché du travail pendant une récession réduisait le revenu (ce qui est prévisible) mais surtout, que cet effet perdure pendant très longtemps, même lorsque la récession est finie; des années plus tard, les gens qui sont entrés sur le marché du travail la mauvaise année continuent d'avoir des revenus en moyenne inférieurs aux autres. Là aussi, l'effet de ces divers phénomènes est ambigu si l'on veut se placer à long terme. Pour les personnes concernées, c'est un effet négatif; mais il peut y avoir des effets indirects positifs, comme par exemple l'incitation accrue à poursuivre des études si les offres d'emploi sont trop peu nombreuses.

Que faut-il en conclure? Lorsque les rĂ©cessions se dĂ©clenchent, les pouvoirs publics consacrent des ressources importantes Ă  essayer de rĂ©duire leurs effets et leur durĂ©e. C'est oublier au passage que ce genre d'action a des effets très ambigus en termes de justice sociale, pour une raison simple : les pĂ©riodes "hors rĂ©cession" sont aussi caractĂ©risĂ©es par une insĂ©curitĂ© Ă©conomique significative, un ascenseur social peu performant, et des problèmes sociaux et de santĂ©. PlutĂ´t qu'Ă  toute force chercher Ă  Ă©viter les rĂ©cessions (avec d'ailleurs une efficacitĂ© très limitĂ©e au regard des ressources consacrĂ©es), peut-ĂŞtre faudrait-il s'intĂ©resser en permanence Ă  ces problèmes-lĂ . Robert Lucas considĂ©rait que les politiques sociales pouvaient ĂŞtre menĂ©es en toute ignorance des cycles macro-Ă©conomiques; avant de se prĂ©cipiter pour aller sauver le monde de la rĂ©cession, il serait bon de s'en souvenir.



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Commentaires

1. Zelittle jeudi 13 novembre 2008 19:29

Très intéressant.
Sur la question éthique : faut-il ou non tout faire pour réduire la durée des récessions connaissant toutes les conséquences sur la mortalité et les suicides?, la rationalité économique d'un gouvernement devrait probablement le pousser à appliquer ladite politique car le suicide d'un jeune semble économiquement plus préjudiciable que la mort d'un ancien : les jeunes sont des créateurs potentiels de richesse sur le long terme, tandis que les plus anciens représenteront rapidement des coûts pour l'économie nationale.
Raisonnement à relativiser, notamment parce que le suicide (d'un jeune ou de quiconque) n'engendre en soi aucune dépense pour l'économie tandis que la mort d'un ancien vient souvent terminer toutes une phase de traitement très couteuse.


2. MacroPED jeudi 13 novembre 2008 19:35

Une bonne analyse qui mérite sa place...


3. FRANCK jeudi 13 novembre 2008 22:26

Comment peut on croire à de telles absurdités. Il est bien connu que les services d'urgences regorgent de salariés qui consomment et ont les moyens de se soigner.
De plus faire un parallèle entre état de santé et taux de suicide me semble bien rapide.
Je suis quelque fois effaré de voir que des chercheurs peuvent pondrent de telles études sans aucun intèret et complétement déconnectées des réalités.

Réponse de Alexandre Delaigue :

Je crois que vous confondez "anecdote" et "donnée".

4. fao jeudi 13 novembre 2008 23:02

bof !


5. Passant vendredi 14 novembre 2008 06:28

"Lorsque les récessions se déclenchent, les pouvoirs publics consacrent des ressources importantes à essayer de réduire leurs effets et leur durée."

La motivation profonde d'un tel comportement est certainement à imputer dans la tendance marquée de l'état à se comporter en capitaliste : il rend des services, perçoit l'impôt, et estime avoir la liberté d'utiliser le profit qu'il prétend réaliser ce faisant à ses propres fins, ou plutôt, à celles semblant aller dans le sens de l'intérêt des gouvernants du moment.

Il devient alors pour lui logique de chercher à maximiser ce qu'il perçoit (l'impôt). Puisqu'il sait que la récession provoque une baisse des rentrées fiscales, il considère que la récession n'est pas dans son intérêt, et donc, lutte contre elle.


6. Mescalito vendredi 14 novembre 2008 10:13

Seulement si la recession touche ceux qui payent des impots. Et encore, états et gouvernants ne sont pas la même chose.
L'état (français), c'est censé etre l'ensemble des français, donc que l'état cherche à réaliser le max de profit à ses propres fin ne me géne pas plus que ça.
Maintenan, si l'état et les guouvernants ont des intérets différents, c'est un autre problême à mon avis.
Notre cher président à des intérets dans les entreprises du cac 40 (il a je crois mini 1Million d'€ dans chacun de ces géants)ses intérets ne sont donc pas dans les impots, mais la cotation en bourse de ces entreprises.


7. Christian B vendredi 14 novembre 2008 14:04

« De même, à court terme, la contraction du revenu lors de récessions réduit les consommations nuisibles pour la santé, comme l'alcool et le tabac, ce qui, au total, réduit la mortalité. »

Euh, excusez-moi, c’est une affirmation appuyée sur des données statistiques, ça, ou une simple induction ?
Induction pour induction, on pourrait aussi estimer qu’en temps de récession, avec la cohorte de facteurs psychologiques qui l’accompagnent (angoisse des lendemains incertains, tout ça), la consommation d’alcool augmente (= dérivatif à la morosité ambiante), tandis que les fumeurs pauvres, même en temps de crise, rogneront sur tout pour pouvoir continuer à fumer (quitte à préférer rouler leurs clopes plutôt que de les acheter toutes faites, ça revient moins cher), en estimant que c’est le seul plaisir qui leur reste.


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