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Et du coup je me suis couché tard...
Stéphane Ménia dimanche 30 mars 2008 00:42 EcoBlabla # 1248 rss PDF



J'ai lu Et pourtant je me suis levée tôt... d'Elsa Fayner.

Oui, le titre est bon, commercialement parlant. Et oui, il a attiré mon attention sur le livre. Facile, mais à force, quand c'est compliqué, ça use. Des fois, quand c'est simple, c'est bien. Au départ, je pensais ne pas en parler du tout. Puis, j'ai songé à l'évoquer sur le blog. Je me suis ensuite demandé si une note de lecture classique ne serait pas une bonne idée. En définitive, ce sera un genre de note sur le blog. Je pensais lire une histoire vraie, pas très vraie, romancée, peut-être larmoyante sur les bords. Ce texte n'a rien à voir.

Rappel des faits, en deux mots : Fayner est journaliste. Elle dĂ©cide de faire une enquĂŞte sur le travail prĂ©caire, en se mettant dans la peau d'une licenciĂ©e en philo qui cherche un job. Sur trois mois, elle bosse comme tĂ©lĂ©vendeuse, employĂ©e au self d'Ikea et comme personnel d'Ă©tage dans un hĂ´tel 4 Ă©toiles. Tout ça Ă  Lille. Elle raconte ça en un peu plus de 150 pages.

Elle m'a prĂ©venu : oui, elle sait que ce qu'elle a fait n'est qu'une immersion temporaire, elle reste elle, son expĂ©rience n'est que parcellaire, etc. etc. Mais ça doit aider Ă  mieux comprendre. Ok. On s'attend Ă  pleurer ou Ă  se marrer d'Ă©coeurement. On pleure pas. On rit, mais le bouquin n'est pas drĂ´le. Je veux dire que tout est dans le non-dit, mĂŞme si par moment, ça la dĂ©mange d'en rajouter une couche. Peut-elle le faire ? Elle s'est outĂ© auprès de toutes les boĂ®tes et de tous les gens rencontrĂ©s. Pas facile dès lors de prendre les choses Ă  la lĂ©gère, j'imagine. Respect, prudence ? Peu importe.

L'autre truc qui fait qu'on rit peu, c'est que ce près de la moitié des pages portent sur des éléments plus généraux que ceux tirés de son expérience. Chaque chapitre est composée d'une part de récit de son immersion et d'une part de synthèse élaborée à partir de documents académiques, de rapports, bref d'analyses très générales. Au total, le bouquin est un reportage. Mieux, un reportage télé, mis en livre. On a le terrain, les commentaires off, les experts invités à témoigner en retrait de la scène. Et une grande neutralité, au moins de façade. Je ne sais pas si c'est ce que je voulais lire. D'un lecteur à l'autre, le contenu sera vécu différemment. Il y a ceux qui auraient aimé plus d'actions et moins de blabla socio éco. Et ceux à qui l'équilibre obtenu conviendra.

De quoi il parle ce livre ? De choses connues. Très connues. Avec le recul, la promo faite au bouquin est mĂŞme un peu immĂ©ritĂ©e. Il n'est pas très original dans le contenu. C'est la forme qui est bonne. Et, n'exagĂ©rons pas non plus, l'expĂ©rience qui le soutient est pas mal. Donc, les thèmes... Le marche du travail pour les jeunes, non qualifiĂ©s ou mal qualifiĂ©s. Dualisation, chĂ´mage et compagnie, quand fayner Ă©grène les statistiques relatives Ă  l'interim, aux tarvailleurs concernĂ©s et raconte la vie de ses collègues de travail de quelques semaines. Question aussi de nĂ©otaylorisme, ce système bien dĂ©crit par ailleurs (chez Guillaume Duval, par exemple, qui en offre une description agrĂ©able Ă  lire et limpide). Des tĂ©lĂ©vendeurs qui vont pisser une fois par jour ou presque, abrutis par des challenges dĂ©risoires, dans des conditions d'infantilisation ou d'humiliation quotidiennes, espĂ©rant passer du cĂ´tĂ© des chefaillons CDIstes. Chez Ikea aussi : mieux, bien mieux, psychologiquement parlant. La grande famille des meubles est dĂ©crite comme un lieu oĂą polyvalence rime avec agitation de tous les instants, fatigue accumulĂ©e dans la bonne humeur, mais oĂą les salaires en passeraient presque au second plan. Et des tâches qui sont finalement rĂ©pĂ©titives, mĂŞme si on en fait plein. Il est question de logique de l'honneur aussi, d'amour du mĂ©tier, quand les femmes de chambre d'un hĂ´tel 4 Ă©toiles tiennent la baraque, poussĂ©es par la supervision sournoise de la direction et de ses indics, autant que par le besoin de faire bien les choses, parce qu'une chambre bien prĂ©sentĂ©e pour les clients qui arrivent, c'est quand mĂŞme ce qui fait que se lever le matin peut garder un sens. On pense très fort Ă  Askenazy (et on le retrouve dans la biblio du livre). Un peu Ă  Philippon ou Ă  Algan et Cahuc.

Je n'ai pas appris grand chose des passages d'analyse, parce qu'ils contiennent effectivement des choses que dans l'ensemble je connaissais. Mais il est intéressant d'avoir la mise en perspective permanente du terrain et de l'analyse. Pour être tout à fait honnête, sur les stats rappelées par l'auteur, beaucoup m'avaient échappé, au moins dans le détail. J'ai donc apprécié de les avoir sous les yeux, comme d'autres broutilles utiles.

Un message politique ? Pas vraiment. Du moins, je pensais trouver quelque chose de plus marquĂ©. Si dire que la vie d'une nana non diplĂ´mĂ©e de 25 ans qui va de plateformes tĂ©lĂ©phoniques en emplois de vendeuse, en revenant toujours Ă  la case dĂ©part parce que l'herbe n'a pas Ă©tĂ© plus verte ailleurs n'est pas cool, si dire cela est un message politique, alors le livre en contient un. Sinon, l'optique d'Elsa Fayner est plutĂ´t de dĂ©crire et comprendre. Pas de condamnation, pas de trĂ©molo dans le stylo. Sur Ikea, on lit que globalement, ce n'est pas l'enfer, qu'il peut exister une certaine cohĂ©rence entre discours et rĂ©alitĂ©. MĂŞme si le discours n'est pas, avec le recul, une panacĂ©e. Au sujet des plateformes de tĂ©lĂ©marketing, on apprend que certaines sont plus humaines que d'autres et marchent aussi bien. Et puis il y a ce dĂ©but : partie chercher un job de caissière ou vendeuse, Fayner s'aperçoit assez vite qu'elle n'en trouvera pas. Trop demandĂ©...

Globalement, un travail journalistique honnĂŞte et pas racoleur, ce que son lancement ne laissait pas autant supposer. Il se lit vite et bien.

Edit : Ă  la relecture, je me rends compte que j'ai oubliĂ© de dire une chose importante : mon rĂ©sumĂ© est rapide. L'analyse du travail qui est apportĂ©e dans le livre est plus large dans les aspects abordĂ©s, sinon fouillĂ©e (manque de place), que ce que mon billet ne le laisse penser.



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Commentaires

1. Emmeline dimanche 30 mars 2008 10:19

Et ça va compter dans les 200 ?

Réponse de StĂ©phane MĂ©nia :

Eh non... Sinon je l'aurais mise dans la page habituelle.

2. henriparisien lundi 31 mars 2008 15:17

"partie chercher un job de caissière ou vendeuse, Fayner s'aperçoit assez vite qu'elle n'en trouvera pas. Trop demandé..."

Voilà une réalité très cachée du monde du travail. Dans ce registre, j’ai été stupéfait d’apprendre que le boucher d’un petit village avait décidé d’abandonner son activité pour prendre un poste à l’usine. Il m’a assuré gagner plus en travaillant moins.

Le discours sur la « pénibilité » du travail me parait très déconnecté de la réalité vécue.


3. Matt lundi 31 mars 2008 19:13

Dans le même genre, il y avait un très bon bouquin de Barabra Ehrenreich, "l'Amérique pauvre" sur les jobs précaires aux USA. Intéressant

Réponse de StĂ©phane MĂ©nia :

A tout seigneur, tout honneur, c'est d'elle que s'est inspirée Fayner dans sa démarche.

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