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Les réformes fiscales auxquelles vous échapperez (probablement)
Alexandre Delaigue vendredi 20 avril 2007 20:35 EcoBlabla # 883 rss PDF

On cogite sur le système fiscal à Harvard. Chacun de leurs côtés, avec un co-auteur, Greg Mankiw et Alberto Alesina proposent des modifications de la fiscalité. Pour Mankiw et Weinzierl, il faudrait moduler les taxes en fonction de la taille des personnes; pour Alesina et Ichino, il faudrait taxer les hommes plus que les femmes (voir aussi cet article du FT). Quel raisonnement les conduit à ce genre de résultats?

Le principal problème posĂ© par la fiscalitĂ© est celui des incitations. Si les taux d'imposition supportĂ©s par les individus sont Ă©levĂ©s, ceux-ci renonceront Ă  travailler plus parce que cela n'est pas assez rĂ©munĂ©rateur. C'est ce que l'on appelle l'incidence d'une taxe : sa simple existence restreint l'activitĂ© Ă©conomique et rĂ©duit de ce fait le bien-ĂŞtre social. Il faut noter que ce problème d'incidence est indĂ©pendant du niveau, ou du caractère redistributif, des taxes. Il se pose que les impĂ´ts soient fort et très redistributifs, ou non.

Supposons une sociĂ©tĂ© composĂ©e d'un individu qui gagne 100 000, et de 10 individus qui gagnent 10 000 (le revenu total Ă©tant donc de 200 000). La dĂ©pense publique Ă  financer est de 80 000 (40% du revenu total). On veut que la charge pèse lourdement sur le premier individu (le plus riche) et moins sur les autres; on adopte par exemple un impĂ´t de 60 000 sur le premier individu (un taux de 60%) et de 2 000 sur chacun des 10 autres (soit un taux de 20%). Le problème est alors le suivant : supposons que l'individu le plus riche dĂ©couvre qu'en travaillant plus, il pourrait gagner 20 000 de plus, mais que cet effort supplĂ©mentaire lui impose un dĂ©sagrĂ©ment qu'il renoncera Ă  supporter s'il ne reçoit pas pour lui au moins la moitiĂ© du revenu issu de cet effort; dans notre exemple, il renoncera Ă  le faire et tout le monde y perdra. Si l'Etat appliquait Ă  ce revenu supplĂ©mentaire un taux d'imposition marginal plus faible que pour le reste, par exemple de 40%, il pourrait gagner 8 000 de recettes publiques supplĂ©mentaires et de ce fait baisser les impĂ´ts payĂ©s par les 10 plus pauvres de 800 chacun (leur faire passer leur taux d'imposition de 20% Ă  12%), ce qui constituerait une redistribution considĂ©rable.

La solution thĂ©orique Ă  ce problème est l'imposition prĂ©alable. Dans un tel système, l'Etat dĂ©termine le revenu que chaque contribuable est capable de gĂ©nĂ©rer pour l'annĂ©e prochaine, et lui annonce combien il va payer d'impĂ´ts. Cette imposition forfaitaire dĂ©terminĂ©e, le contribuable sait alors que tout revenu supplĂ©mentaire qu'il obtiendra sera en totalitĂ© pour lui : il est donc incitĂ© Ă  travailler le plus possible, afin de maximiser son revenu après impĂ´t. Il est facile de voir aussi pourquoi cette solution thĂ©orique est inapplicable : l'Etat ne peut pas facilement dĂ©terminer par avance ce que les contribuables sont susceptibles de gagner. Il s'agit d'un problème classique d'asymĂ©trie d'information : les contribuables ont intĂ©rĂŞt Ă  dissimuler leurs capacitĂ©s Ă  gagner de l'argent afin de rĂ©duire leur imposition prĂ©alable. Au total la seule chose que l'Etat peut observer est le revenu de l'annĂ©e Ă©coulĂ©e - et c'est celui-lĂ  qui est taxĂ©, avec tous les effets dĂ©sincitatifs que cela entraĂ®ne.

La seule façon de rĂ©soudre ce problème est de dĂ©couvrir un dĂ©terminant du revenu potentiel des individus. Mais ce n'est pas simple, car il faut que les individus ne puissent pas agir sur ce dĂ©terminant. Imaginons par exemple que, constatant que les gens ayant fait plus d'Ă©tudes ont des revenus plus Ă©levĂ©s que les autres, on dĂ©cide d'augmenter les taxes avec le niveau d'Ă©tudes : cela entraĂ®nerait les gens Ă  faire des Ă©tudes moins longues, et tout le monde y perdrait.

D'oĂą l'idĂ©e de Mankiw et Weinzierl : taxer les individus en fonction de leur taille. L'idĂ©e n'a rien de saugrenu. Les Ă©conomistes savent depuis longtemps que la taille est un bon dĂ©terminant des revenus des individus; les individus plus grandes gagnent plus que les individus plus petits. Mieux mĂŞme, c'est la taille relative Ă  l'adolescence qui est dĂ©terminante; La raison en est simple, c'est que la taille et les performances intellectuelles des individus sont reliĂ©es (voir aussi ici pour une prĂ©sentation de ce genre de travaux). Dans ces conditions, taxer plus fortement les individus de grande taille par rapport aux autres est une façon de taxer, par avance, un dĂ©terminant du revenu futur de la personne. Il s'agit bien Ă©videmment d'une chose contre laquelle les gens ne peuvent pas grand-chose, car leur taille est assez largement indĂ©pendante de leur volontĂ©. Taxer les grandes plus fortement que les petits serait donc Ă  la fois juste et efficace.

C'est une raisonnement du mĂŞme style que tiennent Alesina et Ichino, mais en se fondant sur une autre diffĂ©rence initiale contre laquelle les gens ne peuvent rien : le genre (on imagine mal un individu changer de sexe uniquement pour payer moins d'impĂ´ts...). Selon eux, il faudrait baisser le taux d'imposition supportĂ© par les femmes, et augmenter - d'un peu moins - celui qui est supportĂ© par les hommes. Il en rĂ©sulterait au total une baisse du taux d'imposition global, plus d'activitĂ© Ă©conomique, et une diminution du dĂ©sĂ©quilibre entre hommes et femmes sur le marchĂ© du travail. La raison en est simple : l'Ă©lasticitĂ© de l'offre de travail par rapport au revenu est plus forte pour les femmes que pour les hommes. ce qui signifie concrètement que si l'on rĂ©duit le taux d'imposition sur les femmes, celles-ci vont augmenter leur temps de travail fortement; alors que si on augmente le taux d'imposition pour les hommes, ceux-ci vont certes rĂ©duire leur activitĂ©, mais moins que la hausse pour les femmes. Au total, cela permet donc d'augmenter l'activitĂ© (et les revenus après impĂ´ts) des femmes pour une rĂ©duction modique pour les hommes; lĂ  aussi, nous avons une rĂ©forme fiscale Ă  la fois juste et efficace.

On pourra rétorquer que ces réformes fiscales sont discriminatoires; mais on peut noter qu'elles ne font en réalité que corriger des discriminations déjà existantes sur le marché du travail, tout en accroissant l'efficacité.

Pour ma part, ne souhaitant pas ĂŞtre en reste, je propose une autre rĂ©forme fiscale Ă  la fois juste et efficace : il faut taxer plus fortement les gens qui vivent maritalement que les cĂ©libataires (idĂ©e trouvĂ©e chez Chris Dillow). Il y a plusieurs raisons Ă  cela. Premièrement, les gens qui vivent maritalement disposent d'un revenu rĂ©el plus Ă©levĂ© que les cĂ©libataires, parce qu'ils peuvent bĂ©nĂ©ficier d'Ă©conomies d'Ă©chelle de consommation considĂ©rables : ils n'ont par exemple besoin que d'une cuisine pour deux, d'un abonnement tĂ©lĂ©phonique, peuvent acheter des produits en plus grande quantitĂ© et bĂ©nĂ©ficier ainsi de prix plus avantageux, etc. A cet effet principal s'ajoute celui que les gens vivant maritalement sont entre 10 et 20% plus riches que les cĂ©libataires et sont beaucoup plus heureux que ceux-ci, et qu'ils sont en bien meilleure santĂ©. Des considĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de justice sociale imposeraient donc de taxer plus les gens vivant maritalement que les autres.

Et l'efficacitĂ© Ă©conomique, me demandera-t-on? S'ils sont plus taxĂ©s, les gens renonceront Ă  vivre maritalement, et il en dĂ©coulera une moindre natalitĂ©. Mais c'est oublier qu'encourager le cĂ©libat est une façon extrĂŞmement efficace de rĂ©duire les dĂ©penses publiques, et par lĂ  mĂŞme les besoins du système fiscal. Les gens vivant maritalement gĂ©nèrent une part considĂ©rable des dĂ©penses publiques, essentiellement en infrastructures publiques. Ce sont eux qui occupent l'habitat pavillonnaire et sont de ce fait Ă  l'origine de la pĂ©ri-urbanisation, imposant la construction de rĂ©seaux (par exemple de distribution d'eau) très inefficaces et coĂ»teux. En y ajoutant leurs besoins en services publics, on peut penser que taxer plus fortement la vie maritale contribuerait Ă  significativement rĂ©duire les dĂ©penses publiques - et de ce fait les taux d'imposition pour tout le monde. Et les retraites, qui les paiera, me demanderez-vous? Mais n'oublions pas que l'effet de la natalitĂ© sur le ratio de dĂ©pendance est bien plus faible que l'effet du vieillissement sur celui-ci. Or nous avons vu que les cĂ©libataires vivent significativement moins longtemps que les gens vivant en couple : augmenter leur nombre contribuerait bien mieux Ă  rĂ©soudre la question des retraites que les avantages multiples dont bĂ©nĂ©ficient actuellement de fait les gens vivant maritalement. Je ne sais pas pourquoi, mais je doute fortement que cette mesure, pourtant juste et efficace, soit un jour adoptĂ©e...



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Commentaires

1. Merlin vendredi 20 avril 2007 21:33

Je préfère proposer de taxer les pauvres plus que les riches. D'abord ils sont beaucoup plus nombreux, ce qui fait qu'en leur prenant moins on pourra donner plus a ceux qui n'ont que presque tout. Et comme ca il seront obligé de travailler encore plus ce qui sera bon pour le PIB.


2. Alain neaunyme samedi 21 avril 2007 00:51

Bête question de néophyte. Intuitivement, j'aurais crû que
confronté à une hausse d'impôts, un agent allait augmenter
son volume de travail pour obtenir le même revenu après
impĂ´ts ?

Sauf si bien sûr, les taux d'imposition et/ou les volumes
horaires de travail sont déja si élevés que travailler plus
pour gagner plus ne leur parait pas rentable. Mais bon,
intuitivement lĂ  encore, j'imagine qu'on en est loin.

En fait, ce que je me demande, c'est si ces papiers ont
raison de modéliser des agents qui se préoccupent de leur
salaire horaire (ouh la chic mon salaire horaire net
augmente de x%, je vais en profiter pour travailler y% de
plus) et non pas de leur salaire total (oh chic mes impĂ´ts
baissent de x%, je vais en profiter pour travailler x% de
moins, comme ça je reste dans ma cible de revenus). Ou bien
c'est moi qui suis une grosse feignasse atypique par
rapport Ă  l'agent moyen.


3. henriparisien samedi 21 avril 2007 14:11

Sur la taille, il me semblait que si la corrélation Taille / revenus était très bonne pour les hommes, elle n’était pas parfaite pour les femmes. A partir d’une certaine taille (+ 1m85) elle avait tendance à diminuer.

Mais pour en revenir à votre article, un impôt unique sur la personne genre Pol-Tax, éventuellement corrigé par les facteurs que vous donnez, mais surtout par l’origine sociale des individus, remplirait parfaitement les objectifs que vous décrivez.


4. Cyrille samedi 21 avril 2007 15:09

Ces considérations sur la corrélation entre intelligence et taille sont-ils des consignes de votes cachées de votre part? Je m'interroge...

Imposer les gens selon leur taille porterait quand mĂŞme un coup dur Ă  l'industrie de manufacture de talonnettes...


5. Loora samedi 21 avril 2007 15:11

Bonjour,

Un commentaire sans rapport avec ce post pour vous dire un grand merci
pour vos explications sur le modèle ISLM, trouvées grâce à un google pour
une fois performant. Clair et synthétique, c'est rare.

Accessoirement, merci aussi pour les blagues sur les économistes (ben oui, le
temps de concentration moyen d'un étudiant sur son travail est de 10
minutes). Etant nulle en éco, j'envisage maintenant sérieusement d'en faire
ma profession.

Ah, aussi: étant une femme de petite taille, je soutiens les réformes fiscales
proposées ci-dessus. Et si on pouvait exonérer les moins de 25 ans de toute
charge et leur donner des entrées au cinéma gratuites pour faire baisser les
stats de la violence, je prends aussi.

Loora


6. bruno samedi 21 avril 2007 15:31

N'y a-t-il pas mieux encore que le célibataire isolé ? Le célibataire vivant en communauté religieuse, bien sûr ! Ce dernier cumule tous les avantages sans provoquer aucun des "dommages" du couple. L'économie monastique risque cependant de rebuter les sceptiques... Sauf miracle, bien sûr !!!


7. Pierre samedi 21 avril 2007 18:13

Alain:

Je ne crois pas que la distinction salaire horaire-salaire total change grand chose: du moment que le salaire dépend de manière proportionnelle du temps de travail, ce n'est qu'un jeu d'écritures et le modèle dirait exactement la même chose.

Par ailleurs, le raisonnement de ces papiers est sans doute plutôt: Je suis plus imposé, à ce prix là autant me tourner les pouces et aller à la pêche plutôt que de travailler.

En fait, le fait qu'on travaille plus ou moins quand le revenu horaire augmente dépend de l'effet substitution et de l'effet revenu entre le loisir (ou plus généralement temps non travaillé) et l'argent (qui permet de s'acheter tout le reste que du loisir). Les effets revenus et substitution sont expliqués dans le lexique de ce site:
econo.free.fr/scripts/lex...
(En effet le prix du loisir est égal au salaire horaire puisque quand on choisit de prendre une heure de loisirs en plus au lieu de travailler, ça nous coûte une heure de travail... enfin dans la belle théorie économique)

Je ne sais absolument pas si l'un des deux est réputé pour être le plus grand dans ce cas précis.


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