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Tous aux abris!
Alexandre Delaigue mardi 29 novembre 2005 19:57 EcoBlabla # 238 rss PDF

Tremblez, bonnes gens! en une journée, la dette de la France a quasiment doublé, passant de 1100 à 2000 milliards d'euros. Vous n'avez rien remarqué? Vous ne tremblez pas un peu, là? Non? Pas étonnant, en fait.

Avant mĂȘme d'entrer dans le vif du sujet, une petite remarque. Cela fait deux fois depuis le mois de septembre que l'on constate que des journalistes peuvent lire et rĂ©diger des articles sur des rapports publics avant les citoyens de seconde zone. C'Ă©tait le cas pour le rapport Le Cacheux-Saint-Etienne sur les impĂŽts; c'est le cas aujourd'hui pour le rapport PĂ©bereau sur la dette. Le fait que ces "scoops" interviennent Ă  des moments trĂšs opportuns (dĂ©bat budgĂ©taire par exemple) n'est bien entendu que le fait du hasard; le fait que ces scoops soient publiĂ©s dans Le Chiraco n'est lui aussi qu'une coincidence. Il est bon que la populace soit informĂ©e par le biais d'intermĂ©diaires qui ne se fatigueront pas Ă  contester la bonne parole.

La bonne parole, en l'occurence, nous est resservie pour la Ă©niĂšme fois : La France est surendettĂ©e, c'est terrible! cette fois-ci, cette annonce rituelle est agrĂ©mentĂ©e d'une fantaisie : la dette "de la France" n'est pas, comme on le croyait, de 1100 milliards d'euros, mais de 2000 milliards! Car selon les "normes internationales" qui "imposent de prendre en compte les engagements hors bilan, dont les engagements de retraite qu'il faudra bien financer un jour ou l'autre". Il faut donc s'empresser de procĂ©der au plus de privatisations possibles; il faut aussi que le mĂ©chant Jean-Claude Trichet (on se demande bien quel inconscient l'a placĂ© Ă  la tĂȘte de la BCE, celui-lĂ ) n'augmente pas trop les taux d'intĂ©rĂȘt. Face au monceau d'inepties contenu dans l'article du bien nommĂ© Cyrille LachĂšvre, on ne sait par oĂč commencer.

- La dette publique n'est pas "la dette de la France" si tant est que cette expression ai un sens. Il est vrai que dans les annĂ©es 40 on avait un peu tendance Ă  confondre l'Etat et le pays, mais non, les deux ne sont pas la mĂȘme chose. C'est d'autant plus vrai lorsqu'on parle d'une "dette" comme les engagements de retraites des fonctionnaires : il s'agit dans ce cas d'argent que les contribuables français devront payer aux fonctionnaires français au cours des annĂ©es futures. C'est donc un problĂšme purement interne, qui ne changera strictement rien Ă  l'endettement de la Nation vis Ă  vis de l'extĂ©rieur (pour l'essentiel d'ailleurs, l'endettement public est une affaire interne puisque l'essentiel de la dette publique française est dĂ©tenue par des rĂ©sidents; quant Ă  la part dĂ©tenue par des non-rĂ©sidents, elle devrait ĂȘtre mise en lien avec les autres actifs dĂ©tenus par des non-rĂ©sidents, et les actifs Ă©trangers dĂ©tenus par les français, pour aboutir Ă  une vĂ©ritable dĂ©finition de la dette de la France, qui se trouverait probablement ĂȘtre une crĂ©ance nette sur l'Ă©tranger).

- Les "normes internationales qui imposent de prendre en compte les engagements hors-bilan" est une expression dĂ©pourvue de sens lorsqu'on parle du budget d'un Etat. PremiĂšrement, de quelles "normes internationales" parle-t-on? des normes comptables qui concernent les comptes des entreprises? mais un gouvernement n'est pas une entreprise, et construire son "bilan" est une opĂ©ration qui aura un sens totalement diffĂ©rent (voire aucun sens). Le bilan dans une entreprise sert Ă  Ă©valuer le patrimoine de celle-ci, afin de dĂ©terminer sa rentabilitĂ© et son risque d'insolvabilitĂ©. Or un gouvernement n'a pas vocation Ă  ĂȘtre rentable (il a vocation Ă  ĂȘtre productif et efficace, pas Ă  dĂ©gager des bĂ©nĂ©fices); et son risque d'insolvabilitĂ© n'est pas dĂ©terminĂ© par le patrimoine de l'Etat, mais par sa capacitĂ© Ă  prĂ©lever des impĂŽts (ou Ă  contracter de nouvelles dettes), qui dĂ©pend de la situation de la Nation dans son ensemble, et qui n'apparaĂźt pas dans les comptes publics. Le niveau de l'endettement et du dĂ©ficit public n'ont dĂ©jĂ  pas grand sens en soi : si l'on y ajoute les engagements "hors bilan" on ne fait que rĂ©duire encore un peu la signification de l'ensemble. Supposons qu'au deuxiĂšme tour de l'Ă©lection prĂ©sidentielle de 2007, le candidat JosĂ© B. annonce qu'il a l'intention de doubler le nombre des fonctionnaires, tandis que son adversaire, Jean-Marie L., souhaite lui supprimer l'impĂŽt sur le revenu : faudrait-il alors prendre en comptes ces promesses et leur coĂ»t potentiel dans les engagements "hors bilan" du gouvernement? Au total, ce nouveau chiffre "choc" est une bouffonnerie. On notera d'ailleurs que les opĂ©rateurs des marchĂ©s financiers sont infiniment plus sensibles aux dĂ©cisions de la BCE qu'Ă  des annonces bidon sur des chiffres dĂ©nuĂ©s de signification concrĂšte, dĂ©jĂ  totalement intĂ©grĂ©s dans la prime de risque des OAT.

- Heureusement, le gouvernement a la solution! «Il faut que les Français comprennent pourquoi il est essentiel de faire des efforts budgĂ©taires permanents, de stimuler la croissance par tous les moyens et de continuer Ă  vendre les actifs non stratĂ©giques de l'État», espĂšre Thierry Breton. On voit lĂ  comment une obesssion malsaine, celle de la rĂ©duction de l'endettement public, peut aboutir Ă  des consĂ©quences Ă©conomiques dĂ©sastreuses. faire des "efforts budgĂ©taires"? Cela signifie-t-il augmenter les impĂŽts, baisser les dĂ©penses? Mais les consĂ©quences macroĂ©conomiques de l'endettement public (Ă©ventuellement, une faible hausse des taux d'intĂ©rĂȘt Ă  long terme) sont minimes si on les compare aux consĂ©quences d'une hausse d'impĂŽt ou d'une baisse des dĂ©penses publiques. Ce qu'il faut en France, c'est plus de dĂ©penses publiques utiles, et moins de dĂ©penses inutiles et clientĂ©listes : mais cela n'a rien Ă  voir avec la question de l'endettement. "Stimuler la croissance par tous les moyens"? La croissance Ă©conomique est une bonne chose en soi (encore que, mais c'est un autre dĂ©bat), pas un moyen de rĂ©duire l'endettement public. "continuer Ă  vendre tous les actifs non stratĂ©giques de l'Etat"? Mais la raison d'ĂȘtre des privatisations, c'est de rendre les entreprises concernĂ©es plus performantes ou de favoriser la concurrence sur leurs marchĂ©s : privatiser des entreprises pour payer ses dettes, c'est de la cavalerie, vendre l'argenterie pour payer les domestiques. En Argentine dans les annĂ©es 90, cela s'est pratiquĂ© : faut-il vraiment intĂ©grer cette dimension dans le "modĂšle français"?

Cela dit, ce dernier point (la pseudo lĂ©gitimation des privatisations) nous indique la vĂ©ritable raison de la publication de ce scoop : alors que les privatisations n'ont pas bonne presse, et plutĂŽt que de se fatiguer Ă  en expliquer la lĂ©gitimitĂ© et l'intĂ©rĂȘt, il est plus facile d'agiter le moulin Ă  vent de l'endettement public. Et alors que l'ineffable Jean-Claude Trichet vient rendre visite Ă  ses anciens camarades de l'inspection des finances (sans doute pour se rappeler le bon vieux temps du CrĂ©dit Lyonnais), et qu'il manifeste des intentions de hausse des taux d'intĂ©rĂȘt, un peu de bavardage sur le thĂšme de la rigueur et de la discipline pourra peut-ĂȘtre le mettre dans de meilleures dispositions. Se poser la question de l'intĂ©rĂȘt de baisses d'impĂŽts, et du maintien de niches fiscales purement clientĂ©listes; se poser la question de l'utilitĂ© des dĂ©penses publiques et de leur rĂ©duction; tous ces sujets authentiquement intĂ©ressants seront traitĂ©s une autre fois. l'essentiel est comme toujours, d'amuser la galerie, et de faire causer les bavards complaisants.



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Commentaires

1. guerby mardi 29 novembre 2005 23:20

Bien envoyĂ© ! J'avais Ă©crit au CAE pour le rapport sur la concurrence fiscale, et ce procĂ©dĂ© de diffusion Ă  l'air systĂ©matique. Peut-ĂȘtre les blogueurs finiront par forcer une distribution simultanĂ©e :).


2. all mercredi 30 novembre 2005 09:35

"privatiser des entreprises pour payer ses dettes, c'est de la cavalerie, vendre l'argenterie pour payer les domestiques"

Absolument d'accord si les recettes des privatisations sont affectées à des dépenses courantes, pas si elles si elle servent à réduire l'endettement. Dans ce dernier cas, réduire la dette c'est réduire les sommes consacrées à son financement et plus d'air pour le budget.


3. vulgos mercredi 30 novembre 2005 11:36

EntiĂšrement d'accord.
Ils essayent mĂȘme plus de manipuler de maniĂšre discrĂšte maintenant.
Sur la BCE, je vais rien dire, je m'énerve tout de suite et c'est pas bon pour mon estomac.


4. vulgos mercredi 30 novembre 2005 11:43

all: "plus d'air pour le budget"

Et s'ils n'avaient pas réduit l'impÎt des riches auparavant, y'aurait pas déjà eu plus d'air pour le budget? Tu trouves pas marrant de faire des cadeaux fiscaux pour ensuite dire qu'il faut vendre les bijoux de famille parce qu'on est endetté?
A ton avis, tout ça nous rapproche plus du modÚle scandinave ou du modÚle anglo-saxon?


5. all mercredi 30 novembre 2005 18:14

C'est ici qu'on en a parlé (pas sur) :
Si on lĂšgue aux enfants des dettes et la contrevaleur en routes, hĂŽpitaux, stades et autre investissements je suis d'accord . Mais ce n'est pas le cas, on va leur transmettre la dette et la gueule bois de leurs parents.


6. econoclaste-alexandre mercredi 30 novembre 2005 18:45

@all :
- réduire la dette n'implique en aucun cas de "donner de l'air pour le budget". Ce serait le cas si la dette était une catastrophe ponctuelle tombée sur le pays; Si la dette du pays est due à des dépenses publiques trop élevées et non génératrices de croissance, cela ne fera qu'amplifier le phÚnomÚne en substituant des dépenses inutiles à coup sûr à des dépenses potentiellement utiles.

- Il faudra bien que quelqu'un paie la dépense publique, qu'elle soit constituée "d'investissements" ou pas; de ce point de vue, faire payer la dette par les générations ultérieures n'est pas une si mauvaise idée, car ces générations seront plus riches que les actuelles. A l'inverse, réduire la dette consiste à faire payer les pauvres (les gens d'aujourd'hui) pour réduire les impÎts des futurs riches (les gens de demain). Etrange conception de l'équité.

Le seul argument valide pour limiter la dette, c'est que cette limitation rĂ©duit l'incitation aux dĂ©penses inutiles d'aujourd'hui, dans les mesures ou les bĂ©nĂ©ficiaires potentiels devront payer; Cet avantage est rĂ©el mais doit ĂȘtre contrebalancĂ© par les inconvĂ©nients de la fascination pour la question de la dette, qui peut conduire Ă  des politiques publiques inefficaces et nuisibles.


7. Oli vendredi 2 décembre 2005 02:12

Petite question: la dette publique est dĂ©tenue en majoritĂ© par les rĂ©sidents français. Ok, mais sous quelle forme? Qui dĂ©tient la dette, que faut-il faire pour dĂ©tenir une partie de la dette? (j'imagine qu'il y a bien les OAT, mais c'est quand mĂȘme pas pour 1100 milliards, si?)
(c'est une question naĂŻve, je m'informe, c'est tout)


8. econoclaste-alexandre vendredi 2 décembre 2005 19:34

Voir ce site :

www.aft.gouv.fr/

pour tout savoir sur la dette de l'Etat français. Les formes sont des OAT, des bons du trésor, et autres titres. Sur les détenteurs, vous pouvez aller voir ici :

www.aft.gouv.fr/article_9...

au passage d'ailleurs je dois me fendre d'un erratum : depuis fin 2004, les non-rĂ©sidents sont devenus dĂ©tenteurs majoritaires de la dette publique française (un peu plus de 50%). Il va falloir que je remette mes chiffres (et mes cours :x )Ă  jour. Cependant, cela ne change rien au raisonnement gĂ©nĂ©ral qui fait de la dette une question essentiellement interne. On peut dire d'ailleurs que l'Ă©lĂ©vation de la part des non-rĂ©sidents est un bon signe, cela implique que les Ă©trangers ont confiance dans la capacitĂ© du gouvernement français Ă  rembourser (les investisseurs français peuvent ĂȘtre eux contraints discrĂštement Ă  acheter les titres de la dette, pas les Ă©trangers).

En France en tout cas, les détenteurs sont majoritairement des institutionnels (banques, compagnies d'assurance, caisses de retraite).


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