Le mercantilisme est un crétinisme
Alexandre Delaigue
dimanche 12 décembre 2004
14:10
EcoBlabla
#
290
rss
PDF
Plus sérieusement, cela nous rappelle que nous ne sommes pas débarassés
de l'une des rhétoriques les plus idiotes du discours économique
: le mercantilisme.
Il est assez consternant de constater que vingt-cinq siècles plus
tard, la leçon de Midas n'a toujours pas été apprise,
et qu'il y a encore des gens pour croire qu'un solde du commerce extérieur
positif est une bonne chose pour un pays, et qu'à l'inverse, un solde
négatif est une mauvaise chose appelant une réponse publique
(en général sous la forme de quelques subventions vers ces grandes
entreprises exportatrices qui se trouvent être propriétaires
des grands quotidiens français, mais ce n'est certainement qu'une coincidence).
Vous ne voyez pas le lien entre le solde extérieur et le roi Midas?
Pourtant, c'est exactement le même principe. Qu'est-ce qu'exporter?
C'est pour une économie nationale se séparer de biens et services
utiles pour recevoir en échange des morceaux de papier (appelés
devises étrangères). Bien entendu, l'opération n'est
pas inutile : ces morceaux de papier sont extrêmement pratiques parce
qu'ils servent aux habitants du pays pour acheter des biens et des services
à l'étranger, moins cher que s'il avait fallu produire ces biens
et services importés sur le territoire national. Mais il faut bien
comprendre que ce sont les importations qui enrichissent les habitants du
pays en accroissant la quantité des biens dont ils disposent, et que
les exportations n'ont aucun intérêt en soi : elles ne servent
qu'à payer les importations. Un pays qui exporte plus qu'il n'importe
tend donc à ressembler au roi Midas : c'est à dire qu'il se
sépare de biens et de services, pour recevoir en échange des
moyens de paiement dépourvus d'utilité puisqu'ils ne sont pas
utilisés pour consommer. On appelle mercantilisme cette doctrine consistant
à croire qu'un pays s'enrichit en exportant plus qu'il n'importe (il
convient pour être juste de dire que le mercantilisme d'origine était
un peu plus sophistiqué que cela et comportait quelques intuitions
très intéressantes; hélas n'en est resté que le
mercantilisme vulgaire, consistant à penser qu'on s'enrichit par les
exportations).
L'éditorial
du Monde est un véritable concentré des âneries
que l'on peut dire sur le commerce extérieur. Cela commence par le
fait que le solde négatif est "l'une des plus mauvaises performances
jamais enregistrées". Mauvaise? Mais en quoi est-il "mauvais" de recevoir
plus qu'on ne donne en contrepartie? L'article nous l'explique immédiatement
: avant la monnaie unique, cela aurait provoqué une "sévère
crise du franc". Trois remarques :
- "sévère" employé dans ce contexte est un anglicisme.
- la manie du "Monde" consistant à faire de l'euro la pierre philosophale
est agaçante. Rappelons que l'économie française a connu
un solde commercial négatif pendant près de 20 ans avant la
période de solde positif commencée en 1993. Elle n'a pas connu
durant cette période une crise du franc "sévère" en permanence.
- Il faudra qu'un jour "le Monde" explique comment on peut à la fois
s'inquiéter d'un phénomène qui aurait provoqué
une "baisse du franc" et dans le même temps s'inquiéter de la
hausse de l'euro par rapport au dollar (pour ce dernier point, faire une recherche
sur le site du journal pour le mot "dollar"). Soit avoir une monnaie
qui baisse est une mauvaise chose, soit avoir une monnaie qui monte en est
une mauvaise, mais les deux à la fois, c'est incompatible. (pour ceux
qui lisent le Monde et donc n'ont jamais pu lire la réponse à
cette question, ce qu'il faut, c'est que la parité de la monnaie nationale
soit à un niveau correspondant à ses "fondamentaux" : baisses
et hausses n'ont aucune pertinence sans prise en compte de cet élément).
Plus loin, l'éditorial nous explique que "les chiffres du commerce
extérieur (...) sont un très bon indicateur des forces et des
faiblesses d'une économie". C'est le coup de grâce : décidément,
nous avons affaire à un cas (sévère!) d'ignorance
économique.
Supposons que l'année prochaine le taux de chômage en France
soit divisé par deux et atteigne 5%. D'après la loi d'Okun, cela générerait
pour l'année 2005 un taux de croissance de l'ordre de 12%. La majorité
des gens verraient là un indicateur incroyablement positif pour l'économie
française. Mais pour le commerce extérieur, ce ne serait pas
une bonne chose : la croissance du revenu conduirait les français à
acheter plus de produits importés, mais les étrangers ne connaîtraient
pas la même hausse de demande de produits français, ce qui aboutirait
à une plongée du solde commercial français. Le solde
négatif serait dans ce cas un indicateur de très bonne performance
économique française. A l'inverse, supposons un pays connaissant
une crise de change : la plongée de la monnaie nationale provoquerait
dans un premier temps un déficit commercial puis une excédent
commercial (c'est la courbe
en J). En bref, le solde commercial, loin d'être un "bon indicateur"
des forces et faiblesses d'une économie, n'a aucune signification
en la matière. Il faut noter que l'année 1993 durant laquelle
le solde commercial français est devenu positif a été
aussi l'une des plus mauvaises années de l'économie française
depuis la fin de la seconde guerre mondiale (croissance négative).
Qu'à l'inverse, l'année 2000, la meilleure pour l'emploi des
20 dernières années, a connu un solde extérieur négatif.
L'éditorial se conclut en nous expliquant que la croissance française
est déséquilibrée car tirée plus par la consommation
que par l'investissement ou les exportations. Heureusement, l'éditorial
s'arrête là, sans nous expliquer en quoi consiste une croissance
"équilibrée" (1/3 de chaque?) et en quoi dépendre des
exportations pour celle-ci est une bonne chose. Plus de place pour rajouter
une couche d'âneries probablement.
L'article
principal du dossier se charge de nous rajouter la dose qui manquait.
Cela commence par une magnifique confusion statistique. Les économistes
calculent en effet ce qu'on appelle les "contributions
à la croissance". Supposons qu'une année la production
nationale augmente de 2%. Ce supplément de production a pu être
utilisé de 4 façons : exportations, consommation, investissement,
ou stockage. La hausse de production de 2% est alors décomposée
selon ses destinations. Par exemple, si la consommation représente
la moitié du PIB, qu'exportations, stocks et investissements sont restés
constants, on en déduit que la consommation a dû augmenter de
4% (2 divisé par 50%). Ce raisonnement ne fait que décrire un
mécanisme d'utilisation de la production. Supposons une année
durant laquelle la production nationale baisse, parce que plus personne n'achète
les produits nationaux; il serait stupide de dire alors que la consommation
a eu un effet négatif sur la croissance, mais que le stockage a eu
un effet positif! Autre exemple : dans un pays, l'industrie automobile constate
que le marché intérieur est très dynamique, et satisfait
la demande nationale; en contrepartie, les ventes de véhicules à
l'étranger diminuent (faute de véhicules en nombre suffisant).
Il serait absurde d'interpréter cela comme le fait que les exportations,
diminuant, ont eu un effet négatif sur la croissance économique.
Il ne faut pas confondre une décomposition et une explication des causes
d'un phénomène. C'est pourtant l'erreur que commet la journaliste
en nous expliquant que le solde extérieur va "peser sur la croissance",
en appelant les "contributions à la croissance" les "moteurs" de l'économie.
On nous explique ensuite que les exportations "créent des emplois"
(indice : quand vous lisez une phrase dans un article qui contient "ça
crée des emplois", c'est une ânerie : ceci est l'une des lois
les mieux vérifiées du discours économique). Certes.
Mais payer des gens pour creuser des trous et les reboucher aussi. La France
"perd des parts de marché". Quelle surprise! l'économie
mondiale a connu une année 2004 exceptionnelle, apprend-on
dans le même numéro du journal. Si les pays pauvres rattrapent
les pays riches, il est assez normal que la part de l'économie française
dans le commerce mondial baisse...
Nous avons droit ensuite à un long discours sur la "compétitivité".
L'économie française n'est pas assez spécialisée
dans les secteurs peu dépendants des prix. On nous apprend même
qu'un rapport de Lionel Fontagné et Jean-Hervé Lorenzi du Conseil
d'Analyse Economique montre que la France n'est pas spécialisée
à l'exportation dans les secteurs à "forte valeur ajoutée".
Faisant partie du vulgum pecus, je n'ai pas la chance comme les journalistes
du "Monde" de pouvoir lire les rapports
du CAE avant leur parution; mais j'espère que ces économistes
ne sont pas tombés dans cette vieille scie de la valeur ajoutée
et qu'il s'agit d'une bêtise de la journaliste. Comme l'a rappelé
Paul Krugman, la "valeur
ajoutée" n'est pas un indicateur pertinent pour juger de l'intérêt
des secteurs d'activité. On confond souvent "haute valeur ajoutée"
et "haute technologie" mais cela n'a aucun rapport : cela ne fait que traduire
le fait qu'un secteur présente une forte intensité capitalistique,
utilise beaucoup de machines. De ce fait la valeur ajoutée de la production
de frites surgelées est bien plus forte que celle de la production
de logiciels... Est-ce pour autant que l'économie française
a intérêt à gagner des parts de marché dans la
frite surgelée et pas dans le logiciel?
La conclusion de l'article nous éclaire : Le président Chirac
a demandé la rédaction d'un rapport sur le sujet (le rapport,
voilà au moins une industrie dans laquelle l'économie française
se porte bien...) et le gouvernement envisage de lancer de vastes plans de
subventions et de baisses d'impôts dans le cadre d'une "politique industrielle
sectorielle". En bon français, cela veut dire que l'on va verser des
subventions aux entreprises exportatrices, alors que (l'article le précise)
95% du commerce extérieur français est le fait de 3.3% des entreprises.
En gros, on va donc prélever sur les ménages et 96.7% des entreprises
françaises des taxes pour faire un cadeau à quelques entreprises,
le tout sous les "tayau, tayau, sus au marché mondial!" des
cohortes journalistiques. L'altruisme des français n'a décidément
pas de limites, pour que leurs gouvernants souhaitent les taxer pour faire
des cadeaux aux acheteurs américains de bourgognes millésimés.
Une telle bonté d'âme confond.
On pourra me dire que j'exagère, qu'après tout, Patrick
Artus semble aller dans le sens de ces articles. On peut noter toutefois
qu'il rappelle que le solde extérieur n'est pas si important et que
ses réponses tendent à fortement relativiser le ton racoleur
des articles du "Monde". En fait, Artus fait là preuve d'un péché
fréquent parmi les économistes français intelligents
: Plutôt que de s'essayer à la tâche ardue de faire comprendre
aux journalistes et aux français que la rhétorique mercantiliste
de la compétitivité est absurde et que le fonctionnement économique
d'un pays a pour visée d'accroître le bien-être des habitants
de ce pays, ils préfèrent utiliser cette rhétorique en
se disant que dans une France bloquée, la crainte du péril étranger
soit le seul moyen de faire les réformes nécessaires : on voit
donc Artus expliquer qu'il faut améliorer l'enseignement supérieur
et supprimer les obstacles à l'innovation, ce qui est exact mais n'a
qu'un rapport lointain avec la "compétitivité à l'exportation".
Cette utilisation de la rhétorique de la compétitivité,
hélas, est fort dangereuse parce qu'elle ne fait qu'entretenir la
crainte xénophobe des français vis à vis du commerce
international. Les gens ne sont pas idiots, et se rendent bien compte que
si on leur dit qu'il faut faire des efforts pour que l'économie française
soit "compétitive à l'exportation" alors que ces gains en compétitivité
export peuvent être anéantis en une journée par une fluctuation
de cours des devises, alors il vaut mieux se protéger de ce commerce
international si épouvantable. Expliquer aux gens que le solde extérieur
n'a que peu d'importance, que les importations enrichissent en permettant
de disposer de produits bon marché, et de ce fait d'acheter des choses
plus utiles, devrait être une priorité des économistes
du débat public. Car il n'est visiblement pas la peine d'espérer
des journalistes qu'ils accomplissent ce rôle. Il faudrait pour cela
qu'ils consacrent plus de temps à informer qu'à bricoler des
articles racoleurs ou faire la morale au bas peuple dans un français
approximatif.
Partager
Tweet
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.



